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Sur Twitter, le mème «Supprime» n'est pas qu'une blague

Montage Slate.fr.

Montage Slate.fr.

S'il a une connotation humoristique, ce simple mot est aussi devenu un outil de militantisme sur le réseau social.

Il ne s’attendait pas forcément à une telle réponse. Le 17 août dernier, pour participer au hashtag #TwitterFRvsFacebookFR et amuser ses abonnés, l’utilisateur @Alxvndre décide de s’en prendre aux sablés céréales de la marque Carrefour. Plusieurs milliers de retweets plus tard, la marque de grande surface lui répond d'un simple mot: «supprime».


Le community manager de Carrefour récolte alors une vague d’émojis souriant avec les larmes aux yeux, et plus de 16.000 retweets et 6.000 cœurs sur Twitter. Un succès de communication comme on en fait peu. Mais comment peut-on provoquer de telles réactions avec un seul mot, aussi radical soit-il?

Un mot qui sert aussi bien à défendre Beyoncé qu'à enfoncer Colonel Reyel

Tout simplement parce que, ces derniers mois, le mot «supprime» est devenu un mème, un mot que l’on utilise encore et encore sur les réseaux sociaux pour afficher, avec humour, une sorte de faux mécontentement, notamment vis-à-vis de la nourriture ou de chanteurs, dirons-nous, passés de mode.

Il y a quelques jours à peine, j’ai moi-même pu lire ce mot dans mes notifications après avoir osé critiquer les règles flexibles.

C'est un peu comme si on faisait les justiciers

Joëlle.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire en regardant ses occurrences régulières sur internet, le «supprime» ne sert pas uniquement à faire de l’humour. Il y a aussi dans ce mot un engagement politique et sociétal, et dont le but est de dénoncer des propos racistes, sexistes ou toute dérive inacceptable aux yeux de ses utilisateurs.

Le 22 juillet dernier, au lendemain du concert de Beyoncé au Stade de France, une flopée d’articles de presse racontait le concert de la très attendue Queen B. Mais certains, dans leur choix de mots, ont provoqué la colère d’internautes. Paris Match, par exemple, a parlé de «lionne» pour désigner Beyoncé, alimentant un cliché sur les femmes et les hommes noirs comparés à des animaux d’Afrique. Une utilisatrice de Twitter, Joëlle*, a fait appel à la «#TeamSupprimiste» et Paris Match a fini, sous la pression, par choisir le mot «Reine».

«Ce n'était pas la première fois que je faisais ça, et maintenant les gens ont une espèce de radar pour ces choses-là», m'explique Joëlle par téléphone avant d'ajouter: «D'une certaine façon, c'est un peu comme si on faisait les justiciers.»

La polémique autour du burkini a également donné lieu à de nombreuses utilisations de ce mot pour signaler des contenus racistes ou polémiques. 

«Supprime ils arrivent»

Une blague récurrente sur Twitter

Ce double usage de «supprime» est un cas très particulier sur internet, dont le double sens a déjà été parodié avec l'expression «supprime ils arrivent», soulignant ainsi l'effet de masse provoqué par les «supprimistes».

«Delete it fat»

Pour comprendre l’ambiguïté dans son usage et comment ce mème a fini par défiler dans nos timelines, il faut, comme bien souvent, regarder d'abord de l’autre côté de l’Atlantique.

Fin 2014, une internaute se faisant passer pour une fan de la chanteuse Demi Lovato poste sur le site Twitlonger un témoignage narrant une rencontre avec son idole. Le récit, où l’on peut lire que la star aurait traité sa fan de «grosse» à plusieurs reprises, est évidemment faux, mais il fait rapidement le tour d’internet. Et très vite, des montages photos de DM Twitter apparaissent sur la toile: on y voit notamment la chanteuse exiger à sa fan de retirer toute trace de cette histoire. «Delete it fat» («Supprime-le, la grosse»), peut-on alors lire sur une fausse capture d’écran. La chanteuse Iggy Azalea et des milliers d’internautes s’emparent de l'expression, lui donnant une exposition mondiale. L’expression «delete it» devient un moyen rapide et radical de demander à quelqu’un de supprimer un contenu qui ne nous plaît pas, de façon ironique ou pleinement engagée.

 

Et comme beaucoup d’expressions et d’acronymes anglophones, «delete it» atterrit dans le Twitter français, un peu par hasard, au début de l’année 2016, si l'on en croit ses principaux utilisateurs. Une expression dont l'usage est renforcé dans sa légitimité par le «delete your account» envoyé début juin par Hillary Clinton à son rival Donald Trump. Bien sûr, voir des utilisateurs de Twitter exiger que d’autres suppriment un message n’est pas nouveau. Mais jusque-là, cette pratique n’avait pas une forme aussi simple, aussi concrète; personne ne savait que l’on pourrait en faire un slogan.

Hanna* a été l’une des premières à croiser l'expression «delete it fat» en France. «Au tout début, je n'avais pas compris ce que ça voulait dire. J'ai demandé à une amie de m'expliquer, elle m'a dit que c'était utilisé pour dire “Supprime ce que tu viens de poster parce que c'est problématique”.» Très vite, elle adhère à ce qu'elle appelle en souriant une «censure hyper-violente». «J'ai trouvé ça culotté et ça m'a fait réagir de voir que des gens avaient vraiment supprimé leur publication derrière. C'était une victoire un peu ridicule mais c'était amusant de voir que des gens se pliaient à ma volonté.»

Très vite, en parallèle d’une utilisation humoristique, se développe donc un usage plus sérieux, notamment auprès d’utilisatrices féministes ou afro-féministes. Le but est alors de mettre en lumière des propos racistes, misogynes ou visant tout groupe de personne victime de discrimination dans la vie réelle et sur internet. «Personnellement, je n'ai jamais vu la fachosphère se servir du “supprime”, m'explique par mail @Gurzil_, autre supprimiste. Je pense que c'est quand même beaucoup plus utilisé dans le milieu du militantisme et des gens qui utilisent Twitter pour faire du troll et des blagues.»

C'est l'équivalent d'un ras-le-bol, d'un “nique ta mère”

Hanna, utilisatrice du «Supprime».

Julie*, qui se présente comme militante, nous explique l’intérêt, pour les débats, de ce verbe conjugué à l’impératif: «J'aime cette expression car elle permet d'affirmer un désaccord franc, de pointer une connerie ou de condamner quelque chose tout en refusant très clairement de débattre. Le “supprime” ne laisse aucune place à la concession ni aucune possibilité de dialogue.» Pour Hanna, il s’agit d’une «expression assez confortable» qui permet de «rester dans les clous tout en exprimant sa violence, son agressivité vis-à-vis de quelque chose qui l'est tout autant.» «C'est l'équivalent d'un ras-le-bol, d'un “nique ta mère”», conclut-elle, amusée. En coupant toute possibilité de réponse et de débat, le «supprime» permet d’imposer à un propos violent le juste niveau de mépris qu’il mérite, selon ses utilisateurs.

Pas de groupe organisé, mais un impact sensible

L'exemple le plus connu de cet été 2016, et l'une des grandes réussites des «supprimistes», concernait un «blackface» survenu lors d'une émission radio de l'animateur Cauet. Loris Giuliano, assistant de l'animateur, s'était grimé en femme noire pour accompagner la chanson «Elle t'a maté (Fatoumata)» de Keen'V.

 

La vidéo a vite été diffusée et les «supprime» ont très logiquement suivi sous un tweet polémique de l'assistant.

 

Loris Giuliano a vite effacé le tweet et publié un message d'excuse sur Twitter, jurant qu'il n'a «absolument pas mesuré les possibles conséquences» de son déguisement. La victoire des «supprimistes» a été totale quand le CSA a décidé d'ouvrir un dossier sur le sujet.

La marque Bagelstein, déjà critiquée pour des affaires d'affiches sexistes, a également affronté une vague de «supprime» sous ce tweet condescendant à l'égard des «mauvais élèves».

Ce tweet n'a pas été supprimé, mais cela ne signifie pas qu'il s'agit d'un échec pour les supprimistes. «Même si le tweet en question n'est pas supprimé, m'explique Julie, s'il y a une centaine de “supprime” qui apparaissent sous le tweet d'une marque, par exemple, lorsqu'on clique dessus. C'est une publicité très négative pour eux et c'est toujours bon à prendre.»

L'effet de vague, de groupe, est très important, que le tweet soit supprimé ou non. Toutes les personnes à qui j’ai parlé, et qui se suivent mutuellement, refusent de parler «d’organisation» quand il s’agit de lancer une vague de «supprime» sur Twitter.  L'impression de groupe est devenue telle qu'un hashtag humoristique, inspiré de l'entente entre les utilisateurs du mot, a fait son apparition: #TeamSupprimiste. Diffusé d'abord comme une blague, il est parfois utilisé par des gens qui souhaitent demander l'aide de la «Team».

Il y a un peu cette volonté de modérer ce que Twitter feint d'ignorer

Lucie, utilisatrice régulière de «supprime»

Au-delà de la simple posture humoristique, certains utilisateurs voient dans le «supprime» un vrai moyen de compenser les manquements de Twitter, qui est incapable de gérer le harcèlement et les abus«Il y a un peu cette volonté de modérer ce que Twitter feint d'ignorer, m'explique par mail Lucie, autre utilisatrice du “supprime”. Ils ne veulent pas supprimer les comptes racistes, les tweets islamophobes, homophobes, le revengeporn... Alors, on essaie de déclencher un shitstorm [tempête de merde] sous le post pour pousser la personne à supprimer (et parfois prendre conscience) ou au moins attirer l'attention de Twitter. Mais ce sont des cas très très rares et il faut vraiment insister pour y arriver.»

Un usage flou qui menace son message

Et effectivement, le «supprime» peut souffrir de difficultés en terme de compréhension et d'impact, surtout s'il s'agit d'un anonyme qui est visé et non plus un groupe ou d'une personnalité. Cela est notamment causé par la frontière très fine entre le «supprime» sérieux et le «supprime» ironique ou humoristique. 

«Tu peux facilement différencier le troll du non troll, m'assure par mail @Gurzil_, qui utilise le mot de manières très diverses. Car une fois de plus, on sait faire la différence entre quelqu'un qui tweete “la pizza c'est pas bon” et quelqu'un qui va faire une comparaison offensive entre une minorité et un animal, par exemple.»

Parfois, pourtant, faire la part des choses entre un «supprime» sérieux et un «supprime» ironique se révèle complexe. Quand on reçoit un «supprime» d'une personne que l'on connaît (au moins virtuellement), il est plus facile de savoir si celle-ci plaisante ou pas et s'il faut prendre son invective au sérieux. Mais s'il provient d'un compte que l'on n'a jamais aperçu auparavant et qui surgit d'un coup dans nos notifications, on peut hésiter sur l'interprétation à y donner.

«En checkant un peu les tweets de mes followers les moins conscients, note Lucie, j'ai remarqué que le "supprime" que l'on utilise comme blague, ils l'utilisent comme un truc extrêmement sérieux et finissent par menacer de violer leurs mères respectives sous [un tweet qui fait une] critique musicale ou de sport... Donc cette reprise du mot signifie peut-être le début de la fin notre méthode de modération.»

Un “supprime” peut être un électrochoc pour quelqu'un, mais cela peut aussi être un choc tout court

Hanna

De plus, les «supprimistes» ne connaissent pas toujours le profil de la personne visée, surtout si elle se cache derrière un pseudo. Comment être certain que des vagues de tweets conjugués à l'impératif ne vont pas perturber un utilisateur? Si quelqu'un supprime un tweet parce qu'il a compris qu'il avait dit quelque chose de mal, un autre cédera peut-être parce qu'il ne veut plus être harcelé, inondé par le même mot, encore et encore.

Il y a quelques jours à peine, une adolescente britannique s'est suicidée parce qu'elle avait peur qu'on la traite de «raciste» après avoir posté dans une conversation de groupe une photo d'elle avec une peau plus foncée et une écharpe nouée autour de la tête. Pas de «supprime» impliqué ici, il s'agit d'une histoire complètement différente ayant pris des proportions dramatiques, très éloignées du ton caustique de l'injonction. Mais ce fait divers tragique montre bien que la peur du «backlash» groupé sur internet peut être supportée différemment en fonction de la fragilité de la personne visée. 

«Les gens peuvent supprimer avant tout car ils se sentent harcelés, m'explique Hanna par téléphone. “Supprime” n'est pas une insulte, ni quelque chose d'injurieux ou de diffamatoire, mais c'est une injonction très forte. Je l'utilise de moins en moins car je me rends compte que se manger un “supprime” peut être violent. Un “supprime” peut être un électrochoc pour quelqu'un, mais cela peut aussi être un choc tout court.»

* — Ces prénoms ont été modifiés à la demande des utilisateurs

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