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On juge beaucoup Emmanuel Macron sur sa parole, mais que disent ses actes?

Gilles Bridier, mis à jour le 31.08.2016 à 17 h 55

Une carrière fulgurante, des résultats mitigés. Maintenant, Emmanuel Macron va devoir convaincre qu’il peut être un leader politique autrement qu’avec des petites phrases douces et assassines.

LOIC VENANCE / AFP

LOIC VENANCE / AFP

Macron président? Que l’ex-ministre de l’Économie se projette à l’Élysée, c’est son droit. C’est d’ailleurs assez répandu chez les ministres qui, parvenus à ce niveau de responsabilité, rêvent tous de franchir la dernière marche du pouvoir. Mais qui est Emmanuel Macron, et sur quels résultats peut-on juger l’homme politique?

Ministre en herbe, les Français ne le connaissaient pas avant sa nomination à Bercy en août 2014, héritant du portefeuille de l’Économie et de l’Industrie en remplacement d’Arnaud Montebourg, limogé. L’Économie… sans les Finances. Et a fortiori, sans le Budget non plus. C'est-à-dire un portefeuille qui, à l’inverse de certains de ses prédécesseurs comme Michel Sapin déjà par le passé, ne comportait pas les leviers les plus déterminants dans la conduite des affaires du pays. 

Certes, l’ambitieux ancien énarque considère que sa jeunesse –38 ans– et sa fraîcheur dans les affaires publiques sont autant d’atouts pour «faire bouger les lignes» et faire de la politique autrement. Après tout, François Hollande lui-même n’eut jamais la responsabilité du moindre ministère avant de prendre les rênes de l’État! Mais on aimerait pouvoir juger sur pièce, et pas seulement signer un chèque en blanc sur des projets qui pour l’instant restent très pointillistes et nébuleux, surtout dans les autres domaines que l’économie.

Un viatique insuffisant

On peut bien sûr, à partir des déclarations qui émaillèrent son parcours en tant que ministre, tenter d’anticiper les coups à venir comme les spectateurs d’une partie d’échecs qui imaginent la stratégie des joueurs. Mais l’adhésion au programme d’un homme politique pour la conduite d’un pays ne procède pas de cette logique. Elle a besoin d’engagements dans de multiples domaines sur lesquels Emmanuel Macron n’est jamais intervenu (l’éducation nationale, la défense, la sécurité, la santé…), de réalisme pour que les promesses aient des chances d’être tenues, de ténacité et de fidélité dans la parole donnée pour que ces promesses ne soient pas que des marqueurs d’un jour mais fixent de vrais objectifs. L’ambition et les succès de communication, dont Emmanuel Macron peut se targuer, ne sauraient à eux seuls faire office de viatique à la place d’un programme de gouvernement pour viser l’Élysée.

Le premier échec de Macron fut de ne pas avoir rallié suffisamment de députés à gauche ou à droite

En économie même, le bilan de ses deux années à Bercy ne peut être que mitigé. D’abord, parce que ce laps de temps relativement court ne permet pas encore de mesurer les résultats de ses réformes dans leur intégralité. Ensuite, parce que même la loi qu’il a portée «pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques» devra être évaluée à l’aune des changements qu’elle aura impulsés. Reprenant une partie des propositions de la Commission Attali dont il était le rapporteur, il avait travaillé sur certaines des réformes avant même son arrivée à Bercy. Mais cette commission ayant été mise en place à la demande de l’ex-président Nicolas Sarkozy, cette loi fut forcément un chiffon rouge agité sous le nez de la gauche. Sur la forme comme sur le fond.

Dans ce contexte tendu, le premier échec d’Emmanuel Macron fut déjà de ne pas être parvenu à rallier suffisamment de députés à sa cause, soit à gauche parce qu’ils s’opposaient à son esprit libéral, soit à droite parce qu’ils n’auraient pour rien au monde voulu cautionner une initiative de gauche. Résultat, il aura fallu que le Premier ministre Manuel Valls fasse abstraction du débat parlementaire et recourt à l’article 49-3 de la Constitution (autrefois critiqué par François Hollande) pour imposer cette loi.

Certes, Emmanuel Macron dénonce ces jeux politiques de la gauche et de la droite qui bloquent la société française et dont il a fait les frais à cette occasion. En attaquant le vieil ordre politique, il s’est même construit un fonds de commerce. Toutefois, d’autres avant lui ont sonné le glas de l’affrontement droite-gauche sans parvenir à lancer une nouvelle façon de faire de la politique. Ce qui explique certainement l’essoufflement de la démocratie en France. Mais il ne suffit pas de dénoncer. Et si elle est conforme au fonctionnement de la Ve République, la solution qui consiste à s’extraire du débat parlementaire n’est pas la façon la plus démocratique pour faire passer une loi.

Quant aux résultats de la loi promulguée le 7 août 2015, ils existent mais ne sont pas de nature à servir de marchepied pour accéder à l’Élysée.

Un bilan à consolider

La libéralisation du transport par autocar a, selon les informations du gouvernement, permis de tripler le nombre de liaisons quotidiennes (715 liaisons aujourd’hui) en multipliant par 2,5 le nombre de villes et d’aéroports (180 en août 2016) concernés par ces liaisons. C’est le volet de la loi dont le résultat est le plus spectaculaire, avec plus de 1.500 emplois créés et 3 à 4 millions de personnes transportées à des tarifs bien plus bas que ceux du train. Mais il s’agit de prix d’appel qui ne permettent pas aux compagnies d’autocars de parvenir à une exploitation saine, ce qui devrait vite aboutir à un relèvement de ces tarifs. Malgré tout, ce volet est à porter au crédit de la loi.

L’autre aspect important de la loi Macron concerne l’assouplissement de la réglementation sur le travail du dimanche et en soirée, dans les 21 zones touristiques internationales aujourd’hui créées. On est toutefois loin d’une libéralisation totale puisque l’ouverture dominicale est toujours limitée à douze dimanches –au lieu de cinq– dans l’année. Et toute ouverture doit être le résultat d’un accord entre partenaires sociaux au niveau des branches et des entreprises, aussi bien sur les amplitudes que sur les majorations de salaires. Les syndicats étant pour la plupart vent debout contre cette extension des horaires de travail même basée sur le volontariat, les négociations ont été plus compliquées que prévu. Et s’ils apportent des marges nouvelles aux consommateurs pour effectuer leurs achats, les horaires étendus ne génèrent pas forcément des compléments importants de chiffre d’affaires. Le bilan est mitigé.

L’introduction d’une dose de concurrence dans les professions réglementées a fait beaucoup de bruit lorsque les notaires, les commissaires-priseurs et les huissiers sont sortis de leur habituelle discrétion pour manifester contre ce début de libéralisation. À force de pression sur le pouvoir, ces professionnels sont parvenus à limiter les effets de la réforme, avec des baisses de tarifs réduites (sauf pour les montants importants) et une ouverture très encadrée de la liberté d’installation des professions réglementées du droit. Pour le grand public, les effets de la loi sont encore plutôt virtuels.

Emmanuel Macron avait fini par irriter le Premier ministre, fâché de voir son ministre de l’Économie occuper de plus en plus de place dans les médias

D’autres dispositions ont été prises dans le cadre des 308 articles de la loi Macron. Comme la réforme du permis de conduire, l’introduction d’un dispositif de suramortissement destiné à favoriser l’investissement des entreprises, la simplification de l’épargne salariale pour drainer des fonds vers les PME… Autant de dossiers plutôt techniques et utiles, mais qui ne disent rien de la surface politique du ministre qui les a portés, ni de la vision qui l’anime.

Bras de fer Valls-Macron

Surtout, compte tenu de la levée de boucliers dans les rangs de la majorité et, accessoirement, de l’ombre faite au Premier ministre dans un positionnement social libéral, Emmanuel Macron fut empêché de présenter une deuxième loi sur les «nouvelles opportunités économiques», dont les principales mesures furent réparties dans les lois Sapin 2 sur «la transparence, la lutte contre la corruption et la modernisation de la vie économique», et El Khomri relative «au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels». Officiellement, le travail parlementaire était surchargé.

En réalité, en se comportant comme un électron libre plus souvent qu’à son tour et en semblant vouloir profiter d’une liberté de parole que lui aurait concédé le chef de l’État auquel il devait son ascension, Emmanuel Macron avait fini par irriter le Premier ministre, fâché de voir son ministre de l’Économie occuper de plus en plus de place dans les médias et las de devoir rectifier ses écarts de communication. Son deuxième projet de loi, qui devait être présenté début 2016, fut enterré.

Macron encaissa le coup, et le manifesta ainsi que son désir d’indépendance en créant son mouvement «En marche!» en avril. La chronologie d’un départ annoncé était déjà écrite. Cinq mois plus tard, il claque la porte du gouvernement après maintes rumeurs de démission et un recadrage du chef de l’État le 14 juillet. C’est au tour de François Hollande, qui l’avait fait ministre, d’encaisser le coup après avoir assumé le risque, vis-à-vis de ses anciens électeurs, de nommer un ex-banquier d’affaires à son côté.

Et maintenant?

Ayant recouvré sa liberté de parole, Emmanuel Macron va devoir maintenant occuper la scène médiatique autrement qu’avec des petites phrases qui n’ont plus la même portée provocatrice lorsque leur auteur n’est plus au gouvernement. Par exemple, quel intérêt pour lui, demain, de se déclarer non socialiste dès l’instant où il n’est plus dans un gouvernement de gauche?

Il promet un constat, mais ce n’est pas ce que les Français réclament. Sur l’ensemble du spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ces constats fleurissent. Ce qu’attendent les Français, ce sont des propositions, un programme au service d’une vision qui permette de situer celui qui les porte, de le jauger, de le juger, et éventuellement de le rallier. Et le temps, maintenant, lui est compté. Sinon, la bulle Macron se dégonflera comme toutes les bulles médiatiques, et on oubliera l’homme et son ambition.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (644 articles)
Journaliste
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