France

Le «parricide» de Macron, un grand classique de la Ve République

Aude Lorriaux, mis à jour le 31.08.2016 à 16 h 48

Après la démission du ministre de l'Économie Emmanuel Macron, voici une petite histoire des trahisons politiques les plus romanesques de ces cinquante dernières années.

Le meurtre de César 
 | Karl von Piloty via Wikipedia/ CC Public domain License by

Le meurtre de César | Karl von Piloty via Wikipedia/ CC Public domain License by

Emmanuel Macron s’est émancipé de son père en politique. L’homme qui a entièrement été «fait» par François Hollande lui tourne maintenant le dos avec une morgue assassine, prononçant dans l’enceinte de Bercy, quand le cadavre est encore fumant, un discours de candidat où écorche celui qu’il a nommé. Il a avoué avoir «touché du doigt les limites de notre système politique» et estimé que celui-ci poussait «à des compromis de dernière minute, car le travail d'explication est rarement mené».

Il rejoint la liste des ministres qui ont claqué la porte ou se sont poussés vers la sortie, tels Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Cécile Duflot. Et il suivra peut-être bientôt l’exemple de ces derniers, si comme tous les observateurs le disent, il songe à se présenter à l’élection présidentielle. «Tous ces enfants gâtés de la République, Macron, Montebourg, Hamon, qui mordent la main de celui qui les a créés, les a promus, les a nourris. C’est la nausée absolue», commentait Philippe Martin, le député du Gers.

Brutus

Les trois premiers cas constituent des trahisons politiques, puisque ces trois ex-ministres ont retourné le couteau contre celui qui les avait nommés, dénonçant pour se justifier la trahison originelle d’un Président qui n'a pas respecté les promesses faites pendant sa campagne présidentielle. Mais le cas d’Emmanuel Macron, qui quitte Bercy pour se consacrer à son mouvement politique, est encore plus dramatique: c’est une sorte de parricide. De nombreux commentateurs ont d’ailleurs comparé le départ de Macron à l’assassinat de Jules César par son fils, Brutus. «Brutus a tué César pour sauver la République, mais il demeure à jamais celui qui a tué son père», écrit Challenges. «Emmanuel Macron quitte donc officiellement le gouvernement et François Hollande, son père en politique comme Brutus poignarda César», relève Europe 1. «Emmanuel Macron m’a trahi avec méthode», observe Hollande lui-même.

«Tuer le père, c’est un grand classique du jeu politique», a commenté mercredi 31 août la maire de Paris, Anne Hidalgo, sur France Inter, qui ne cache pas qu’elle ne porte pas le jeune loup dans son cœur. On trouve effectivement, dans l’histoire politique, d’autres cas de trahisons –ou de saine émancipation, selon la perspective adoptée– qui se rapprochent de celui-ci.

1.Giscard et Chirac

Grand tacticien, aimant tirer les ficelles et jouer les uns contre les autres, Jacques Chirac peut être considéré comme l’un des grands traîtres de la Ve République. L'ex-Président est «celui qui aura érigé la trahison en éthique politique», écrit le journaliste Périco Légasse, même si, on le verra plus tard, il a lui-même ensuite été victime de trahison. Le premier acte a lieu en 1974, lorsque Valéry Giscard d'Estaing nomme Chirac Premier ministre, pour le remercier d’avoir soutenu sa candidature à la présidentielle. Chirac admire Giscard, même s’il lui reproche sa distance et sa condescendance, raconte-t-il dans ses mémoires:

«J’ai fait [sa] connaissance au début des années 1960. Alors tout jeune ministre des Finances du Général de Gaulle, il était déjà assez impressionnant et faisait d’ailleurs tout ce qu’il fallait pour appuyer cette image. L’homme m’était apparu d’une intelligence et d’une stature exceptionnelles. Mais avec une propension manifeste à considérer que les autres comptent peu bien qu’il eût le souci d’en être aimé autant qu’il estimait devoir l’être.»

Mais Giscard et Chirac ne sont pas de la même famille politique: le premier a fondé l’Union pour la démocratie française (UDF), l’ancêtre de l’actuel Modem de François Bayrou. Le deuxième deviendra secrétaire général de l’Union des démocrates pour la République (UDR), qui deviendra le RPR puis l’UMP, et enfin Les Républicains.

Dès la formation du gouvernement, les premières tensions se font jour. Chirac n’apprécie guère que soient nommés Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud. «C'est L'Express qui s'installe au gouvernement, ceux-là même qui ont combattu le général de Gaulle!», lâche-t-il, comme le raconte le téléfilm La Rupture. De son côté, «VGE» se vexe fortement quand Chirac s’empare de l’UDR, en profitant d’un voyage présidentiel aux Antilles. Peu à peu, les réformes audacieuses de Giscard pour l’époque (majorité à 18 ans, la loi sur l'avortement, l'extension de la couverture de sécurité sociale) vont crisper l’UDR, plus conservatrice, qui exige que Chirac démissionne de son poste de secrétaire général du parti. Les relations entre les deux hommes vont alors se tendre. À qui Chirac doit-il en premier sa fidélité? À son parti, ou à celui qui l’a fait roi?

En 1976, Chirac démissionne. Et cinq ans plus tard, il lâche Giscard, candidat au deuxième tour de la droite face à Mitterrand, après un dîner secret avec François Mitterrand organisé par Édith Cresson à la veille de l’élection présidentielle. Il prononcera cette phrase, considérée comme une des plus grandes trahisons de la Ve République:

«Je laisse mes électeurs du premier tour décider selon leur conscience, je ne puis, pour ma part, que voter pour Valéry Giscard d’Estaing.»


 

2.Rocard et Mitterrand

La tentation du parricide fut moins récurrente à gauche, tout simplement parce que la gauche a moins gouverné. Mais elle a existé. On peut citer à ce sujet les relations que Michel Rocard a eu avec François Mitterrand. Le premier doit une grande partie de son ascension politique au deuxième, qui le fait nommer, dès 1981, ministre du Plan et de l'Aménagement du territoire, puis ministre de l’Agriculture.

Mais les deux hommes sont des rivaux. Ils sont en opposition depuis 1977 et le Congrès de Nantes, où Rocard incarne «la deuxième gauche», «décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique». À cette opposition politique s’ajoute une opposition personnelle. Les deux hommes ne s’aimaient guère. «Quel incompétent!», disait Michel Rocard à propos du premier président socialiste de la Ve République. «Quelle inculture!», lui répondait ce dernier.

À plusieurs reprises, Rocard essaie de doubler Mitterrand. La première fois, le 19 octobre 1980, quand il annonce sa candidature à l'investiture du Parti socialiste pour l'élection présidentielle de 1981, en devançant la décision de Mitterrand, qui était pourtant le chef incontesté du PS depuis 1971. Peine perdue: un mois plus tard, François Mitterrand se déclare. Michel Rocard doit se retirer. Huit ans plus tard, Michel Rocard récidive. Il brigue une seconde fois l'investiture du PS en affirmant cette fois qu'il serait «candidat jusqu'au bout». Mais rebelote, comme en 1980, il doit battre en retraite. Mitterrand, bon prince et voulant maîtriser le jeune loup, lui propose cette fois le poste de Premier ministre.

Rocard n’est jamais allé jusqu’au bout de son parricide, mais il n’empêche: «Longtemps, les militants socialistes allaient l'accuser d'avoir voulu "tuer le père"», rapporte L’Obs.
 

3.Chirac et Balladur

Le cas le plus connu de trahison, le plus cité, est celui de l’amitié entre Jacques Chirac et Édouard Balladur, son «ami de trente ans». Dans la pièce tragique qu’est la vie de Jacques Chirac, c’est un peu le deuxième acte, le moment où la trahison se retourne contre le traître, où le système qu’il a érigé le mange de l’intérieur. Alors Premier ministre de cohabitation, Jacques Chirac fait d’Édouard Balladur, qui est un de ses proches depuis des années au sein du RPR, son ministre de l’Économie. Nous sommes en 1986, et François Mitterrand, dont le parti a perdu les législatives, est le président d’une France à droite.

Mais la gauche remporte les élections de 1988. Les relations entre Balladur et Chirac sont au beau fixe. Lorsque, cinq ans plus tard, la gauche doit céder le terrain pour une deuxième cohabitation, Jacques Chirac pense tout de suite à Édouard Balladur. Il pourrait pourtant, en tant que président du RPR, prendre lui-même Matignon. Mais il se méfie du cadeau empoisonné, et laisse Balladur devenir Premier ministre, avec ce deal: tu prends le poste, mais tu ne te présenteras pas à l'élection présidentielle. Erreur, analyse Jean-Christophe Buisson:

«Petit à petit le fidèle conseiller devenu Premier ministre se persuada qu'il ne pouvait tout de même pas laisser Chirac récupérer l'Élysée des mains de Mitterrand subclaquant. C'était facile, c'était tentant. C'était humain.»

La suite est connue: Balladur, bénéficiant de sondages très favorables, trahit la promesse qu’il a faite à son mentor et se présente à l'élection présidentielle de 1995, contre Jacques Chirac. Le président du RPR passe de justesse, mais digère mal la trahison. Il est revenu sur cet épisode dans ses mémoires:

«J’avais confiance en Édouard Balladur. C’est à mon instigation qu’il est devenu Premier ministre en 1993, prenant la tête d’un deuxième gouvernement de cohabitation dont j’ai exclu, par avance, d’assumer la charge, malgré les recommandations de beaucoup de proches. Sa nomination répondait, au demeurant, à un souhait qu’Édouard Balladur m’avait souvent exprimé en privé, sans que j’y aie vu ou voulu voir, pendant longtemps, les signes annonciateurs d’une ambition rivale. Ce n’est pas faute pourtant d’avoir été mis en garde, de tous côtés, contre un tel risque. Mais un accord politique, ayant aussi valeur de contrat moral, était scellé entre nous pour les deux années à venir. Une répartition des tâches, en quelque sorte, Édouard Balladur dirigeant le gouvernement pendant que je me consacrerais à la préparation de l’élection présidentielle. Et je ne croyais pas devoir douter de sa parole.»

 

4.Chevènement et Jospin

Lorsque Chevènement est nommé ministre de l’Intérieur par Lionel Jospin, le 4 juin 1997, c’est loin d’être un petit nouveau en politique. L’homme a déjà été trois fois ministre sous Mitterrand, et a fondé son propre parti, le  Mouvement des citoyens (MDC), quatre ans auparavant. Il a un caractère bien trempé. C’est à lui qu’on attribue la phrase célèbre: «Un ministre, ça ferme sa gueule; si ça veut l'ouvrir, ça démissionne.» Il a aussi des opinions bien à lui, une position républicaine et souverainiste qui tranche avec l’époque, alors que la France black-blanc-beur gagne la finale de la coupe du monde et que Martine Aubry lance la première vraie politique de lutte contre les discriminations.

 

Des désaccords se font jour sur le Kosovo, lorsqu’il prend la défense des Serbes. Mais c’est la Corse qui fera exploser l’alliance entre les deux hommes. Lionel Jospin veut un transfert de compétences vers l'Assemblée territoriale, conformément aux vœux des élus corses. C’est Alain Christnacht, le conseiller du Premier ministre pour les affaires intérieures, qui conduit depuis mai 1999 les négociations avec les représentants de l'assemblée territoriale corse. Il bénéficie d'un soutien indéfectible de Lionel Jospin.

Mais Chevènement est loin d’avoir la même vision que lui sur le dossier. En Républicain intransigeant, il s’oppose à tout particularisme, à toute demande identitaire qui pourrait, selon lui, nuire à l’unité de la nation. Dans une interview au journal Le Monde, il  juge qu'une telle mesure reviendrait à «concéder la souveraineté». Il dénonce le «chantage» à la violence exercée par les nationalistes sur le gouvernement et menace implicitement de démissionner. «Jean-Pierre est lassé. Il pense que Matignon l'a trompé et qu'il a été dessaisi du dossier par Alain Christnacht», raconte un ministre. Il démissionne le 29 août 2000, et se présente deux ans plus tard contre Lionel Jospin, contribuant à la défaite de ce dernier. Jospin en nouera une rancœur tenace. «Chaque fois qu’il évoque ma personne, Lionel Jospin est rarement à court d’une insinuation malveillante», écrit le sénateur du Territoire de Belfort.
 

5.Hollande et Macron

On pourrait citer d’autres exemples, comme la trahison d’Éric Besson, qui lâcha Ségolène Royal pour rejoindre Nicolas Sarkozy. Mais toutes ces guerres politiques sont sans commune mesure avec la multitude de trahisons ou de rébellions de ministres qui émaillent d'ores et déjà le quinquennat de Hollande.

Dans le cas de Macron, le parricide ne sera toutefois achevé que si l’ex-ministre de l’Économie annonce effectivement qu’il se présente à l'élection présidentielle avant que le chef de l'État n'ait éventuellement renoncé à briguer un second mandat. Les préparatifs du meurtre, raconte-t-on, auraient été accélérés par les fuites dans la presse sur l’ISF du ministre.

«Après un an et demi de discussions avec le fisc, ayant porté en particulier sur la valeur de la demeure de son épouse au Touquet, Emmanuel Macron a finalement admis qu’il devait payer l’ISF et déposé une déclaration rectificative pour les années 2013 et 2014», rapportait Mediapart.

Des fuites que l’ex-ministre n’aurait pas du tout appréciées, soupçonnant un règlement de comptes, dont François Hollande n’aurait pu qu’être au courant. «Je ne suis dupe de rien, sachez-le!», a lâché le patron de Bercy. «Quand le fils a l'impression que le père a voulu le tuer, le fils n'a plus peur de tuer le père», lâchait le député Richard Ferrand suite à cette affaire, selon Le Point.

Pour l’historien Jean Garrigues, avec la multiplication de ces trahisons, «on est vraiment dans quelque chose de nouveau. (...) Ce qui se passe aujourd’hui tient au manque de prestige et à l’échec personnel de Hollande, mais aussi à un certain désarroi des politiques, parce qu’il y a une rupture du contrat de confiance des citoyens et du politique. Il y a une aspiration à autre chose, les chefs de gouvernement n’ont plus cette prime qui était la leur traditionnellement.»

Plus généralement, ces défections sont aussi le symbole d’un modèle politique, le régime présidentiel, qui a fait son temps. «Il a été conçu comme une institution de monarchie républicaine, pour un homme providentiel. Or, on s’aperçoit que la société française est plus horizontale que verticale, qu’elle n’est plus adaptée à cette fonction-là. Cette fonction charismatique est immédiatement sujette au fact-checking citoyen, à une surveillance citoyenne. On rejette celui qu’on a porté aux nues», estime Jean Garrigues.

Si tel est le cas, il faudra plus que de la jeunesse et de la nouveauté à Emmanuel Macron pour ne pas se faire à son tour emporté par un cycle politique qui use et détruit de plus en plus vite les présidents. Il lui faudra une réforme complète du système politique.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (222 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte