Economie

Le coup de semonce du Brexit a-il (enfin) été entendu?

Gilles Bridier, mis à jour le 02.09.2016 à 11 h 12

En votant contre l’Europe, les électeurs ont avant tout exprimé leur ras-le-bol de la politique d’austérité. Mais l’initiative en revient à Londres, pas à l’Union européenne. La nouvelle Première ministre semble aujourd'hui vouloir faire face aux vrais problèmes.

En Grande-Bretagne, la prospérité a surtout profité à la région de Londres I OLI SCARFF / AFP

En Grande-Bretagne, la prospérité a surtout profité à la région de Londres I OLI SCARFF / AFP

C’est bien connu, dans un référendum, on répond rarement à la question posée. En France… comme en Grande-Bretagne. Aussi, on peut s’interroger: et si le Brexit n’était rien d’autre qu’un immense malentendu?

À l’occasion du référendum du 23 juin sur le maintien ou non du Royaume-Uni dans l’Union européenne, près de 52% des électeurs  britanniques ont choisi d’en sortir. L’Europe n’a pas su les convaincre des avantages qu’elle peut leur procurer alors que, dans le camp de ses adversaires, on n’a pas hésité à utiliser des arguments parfois fallacieux pour provoquer la rupture. Quoi qu’il en soit, les pro-européens ne sont pas parvenus à empêcher que l’Union soit devenue un repoussoir pour une majorité d’électeurs. Signe d’une évidente faiblesse.

Mais si l’origine des problèmes sur lesquels le parti europhobe Ukip a capitalisé, était d’autre nature qu’européenne? Si, en exprimant un ras-le-bol attribué à l’Union, les électeurs britanniques avaient en fait voulu sanctionner une politique libérale britannique initiée il y a trente ans par Margaret Thatcher, et qui s’est traduit depuis la crise par un creusement de plus en plus profond des inégalités?

Des inégalités croissantes imputable à Londres

Par exemple, le succès de la politique britannique dans la lutte contre le chômage a souvent été souligné par les médias, impressionnés par un taux à 5% mesuré par l’institut européen Eurostat deux fois plus bas qu’en France. La Grande-Bretagne parvenait donc à effacer les ravages de la crise quand de l’autre côté du Channel, l’inversion de la courbe du chômage était sans cesse repoussée.

Mais malgré cette reprise de l’emploi qui aurait dû se traduire par une hausse de la richesse produite par les citoyens britanniques, le PIB par habitant a évolué peu ou prou de la même façon dans les deux pays: en prenant comme indice 100 le PIB européen par habitant, le Royaume-Uni arrivait à 106 et la France à 108 en 2011, selon l’Insee, alors qu’en 2014, le Royaume-Uni passait à 108 et la France à 107. Un très faible différentiel.

Le PIB par habitant en Ile-de-France est deux fois moins élevé que dans le Grand Londres

Mais il ne s’agit que de moyennes. Car en affinant l’analyse, on mesure le décalage qui existe en Grande-Bretagne entre Londres d’un côté, et le reste de l’Angleterre de l’autre. Dans son approche des pouvoirs d’achat régionaux par habitant en Europe, Eurostat met en évidence la richesse du Grand Londres, région qui arrive en tête de toute l’Union européenne avec un PIB par habitant plus de trois fois supérieur à la moyenne européenne, alors que nombre d’autres régions britanniques sont en-dessous de cette moyenne. Londres profite du rayonnement mondial de la City dans les activités financières, place d’autant plus attractive qu’elle est aussi un véritable petit paradis fiscal. La richesse générée par la City, îlot de prospérité, ne tire pas l’activité dans les autres régions.

Certes, comme le souligne l’institut, la région abritant la capitale est souvent plus riche que les autres régions d’un même pays, mais pas dans de telles proportions. Par exemple, alors que le PIB français par habitant en France est proche du britannique, le PIB par habitant en Ile-de-France est deux fois moins élevé que dans le Grand Londres.  

L’ampleur de ces inégalités au Royaume Uni explique en partie le contraste exprimé lors du référendum, entre des électeurs londoniens favorables au maintien dans l’Union et ceux qui, dans les autres régions, ont voté en faveur d’une sortie. Mais en l’occurrence, ce n’est pas une politique européenne qui est à l’origine de ces inégalités, mais la politique britannique en matière de redistribution des richesses, marquée depuis 2010 par une réduction drastiques des dépenses publiques.

Austérité et précarité, la facture de la crise du libéralisme

Dans la logique de l’ultralibéralisme dont Londres veut être un fer de lance, pas question de laisser un État providence soigner les séquelles d’une crise économique pourtant largement imputable aux excès de ce même libéralisme. Le moteur de la relance économique devait repartir de lui-même, par le biais d’une politique d’austérité destinée à relancer la productivité. Un choix spécifiquement britannique, pas européen.

Le problème, c’est que l’austérité n’a pas été partagée. Sur la base d’études menées outre-Manche, l’économiste Alexandre Delalgue souligne que les 20% de familles les plus pauvres ont vu leur patrimoine se réduire de 57% entre 2005 et 2013, alors que dans le même temps à l’autre bout de l’échelle, celui des familles les plus aisées a augmenté de 64%. La politique d’austérité menée depuis six ans a pesé lourd dans cette évolution, déclenchant le ras-le-bol dans les régions déjà touchées par la désindustrialisation qui sévit depuis trois décennies.

La création d’emplois est plutôt imputable aux contrats «zéro heure» utilisés dans toute l’économie et même les services publics. Des emplois qui tirent les rémunérations vers le bas

Qui saurait voir la patte de l’Europe dans le choix de cette politique, d’autant que le Royaume-Uni ne faisant pas partie de la zone euro, il n’est pas contraint de se plier à certaines règles issues du Pacte de stabilité commun aux 19 membres qui ont opté pour la monnaie européenne… C’est plutôt la crise qui est à l’origine de cette politique d’austérité, crise bancaire à l’origine, imputable aux excès d’un libéralisme initié par la finance anglo-saxonne et dans lequel le reste du monde s’est ensuite engouffré.  Ne récrivons pas l’histoire à l’envers.

Malgré tout, la Grande-Bretagne a recréé de l’emploi. Mais pas grâce à une hausse de la productivité qui aurait été le résultat attendu de la politique d’austérité. Au contraire: par rapport à 2008, cette productivité aurait même reculé à l’inverse des observations faites pour l’Espagne, l’Allemagne ou la France, analyse La Tribune.

La création d’emplois est plutôt imputable aux contrats «zéro heure» qui sont maintenant utilisés dans toute l’économie et même les services publics. Des contrats qui permettent aux employeurs de ne payer leurs salariés que lorsqu’ils font appel à eux, sans garantie pour les salariés sur le nombre d’heures travaillées, et qui n’offrent aucune sécurité en cas de maladie ou de licenciement. Des emplois qui, par conséquent, tirent les rémunérations vers le bas, même pour les autres  contrats. Ainsi, la cure d’austérité a surtout fait progresser la précarité et le nombre de travailleurs pauvres qui, face à la multiplication des emplois partiels mal payés, doivent en cumuler plusieurs pour pouvoir vivre de leur travail. C’est dans ce contexte que les Britanniques ont voté.

Bien sûr, le fonctionnement de l’Europe doit être revisité. Et le spectacle donné parfois par ses institutions a de quoi irriter les citoyens britanniques comme ceux des autres pays membres. Toutefois, on peut considérer que le résultat du vote du 23 juin est pour une part importante la conséquence d’une politique  uniquement imputable à Londres et non à Bruxelles comme les europhobes de Ukip sont parvenus à le faire croire.

L’Europe a eu le dos large, comme dans bon nombre d’autres pays où, pour ne pas prendre de front des problèmes de politique intérieure, on attribue à la Commission européenne des responsabilités qui, souvent (à l’exception de la politique de concurrence) la dépassent. Or, à force de dénoncer toujours le même bouc émissaire, on finit par en faire un véritable repoussoir.  

Mais pour les Britanniques, rompre les amarres ne résoudra pas les problèmes nés d’un trop-plein d’austérité. Et il en est de même dans les autres pays où les adversaires de l’Union européenne donnent de la voix. Le référendum britannique est, à ce titre, riche d’enseignements pour les autres capitales, onze ans après le «non» français au projet de constitution européenne dont les gouvernants n’ont pas tiré, à l’époque, les conclusions qui s’imposaient. Vont-ils renouveler cette erreur, en fait une véritable faute politique?

Le changement de paradigme de Theresa May

Le nouveau gouvernement a pris conscience de la réalité des motifs du ras-le-bol qui s’est exprimé. Devant donner des gages, Theresa May à la tête du nouveau gouvernement britannique depuis le 13 juillet a bien sûr souligné qu’il ne s’agissait pas pour elle de remettre en question le verdict des urnes. Néanmoins,  la nouvelle dame de fer ne donne guère le sentiment de vouloir accélérer le détricotage des liens du Royaume-Uni avec l’Union européenne, le calendrier le plus probable émis par la presse britannique semblant introduire toutes les souplesses possibles pour négocier le divorce d’ici à 2019.  Et encore, en conservant au Royaume ses entrées sur le continent.

Theresa May a insisté sur la nécessité de recréer de l’activité dans les régions qui ont été hostiles à l’Europe

En réalité, elle a insisté dès son entrée en fonction et avant de pouvoir présenter un programme précis, sur la nécessité de relancer l’industrie –recréer donc de l’activité dans les régions qui ont été hostiles à l’Europe– et de desserrer l’étau de l’austérité en réintroduisant un peu d’État dans la conduite de l’économie. La priorité n’est plus forcément aux services concentrés sur Londres, le social ne s’oppose plus au redressement. On assiste à un recentrage par rapport aux politiques ultralibérales, recentrage que l’Europe n’aurait en rien cherché à contrarier si ses prédécesseurs –et notamment David Cameron– avait voulu l’opérer.  

Le nouveau Premier ministre britannique devait à la fois répondre à l’expression des électeurs tout en préservant l’unité du Royaume. Les premiers éléments montrent que les réponses doivent d’abord s’exprimer dans des aspects de la politique britannique qui sont indépendants de l’adhésion à l’Europe. Comme si un malentendu entretenu par les europhobes britanniques était à l’origine du Brexit, sans qu’on puisse rejouer le scénario. On peut juste tenter d’empêcher qu’il ne se renouvelle ailleurs.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (645 articles)
Journaliste
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