Culture

Blockbusters de l'été: est-on arrivé au pire du pire?

Michael Atlan, mis à jour le 02.09.2016 à 14 h 35

 «X-Men Apocalypse», «Suicide Squad», «Warcraft: le commencement»… De nombreuses voix ont critiqué la qualité globale de l'offre estivale hollywoodienne. Alors, le déluge saisonnier de blockbusters, c'était vraiment mieux avant?

Warcraft: le commencement

Warcraft: le commencement


S’il fait souvent bon aller se réfugier dans une salle de cinéma climatisée quand le thermomètre frôle les 40°C, il ne faut pas non plus trop en demander à son cerveau. C'est une des raisons pour laquelle l’été est, depuis le phénomène Les Dents de la mer en 1975, la période préférée d’Hollywood pour mettre sur les écrans ses produits les plus faciles à vendre, ses fameux blockbusters. Avec leur recette pleine d’action, d’humour, de fun, de stars et d’effets spéciaux, ce sont les films les plus chers de l’année pour les studios mais ce sont surtout ceux qui rapportent le plus. Bref, l’été, pour Hollywood, c’est comme pour votre marchand de glaces préféré: s’il le foire, toute l’année est perdue!

Et tous les ans, entre le premier week-end de mai et le premier week-end de septembre, c’est la même rengaine: explosions, course-poursuites, jolies filles, jolies garçons et le monde à sauver. Mais depuis quelques années, un autre refrain se fait entendre dans les conversations entre amis et sur les réseaux sociaux: les blockbusters hollywoodiens estivaux sont devenus nuls. Avec des arguments, toujours les mêmes: il n’y a que de suites; il n’y a que des films de super-héros; c’est les mêmes histoires, le même type de personnages rabâchés encore et encore; et bien sûr, les films sont tout simplement… mauvais. Même le créateur du comic Deadpool s’était fendu d’un petit tweet cette année:

(«Honnêtement, c’est la pire saison estivale de films aussi loin que je puisse me rappeler. Aucun grand blockbuster»)

Et c’est vrai que les blockbusters, cet été, ont souvent ressemblé à une (mauvaise) blague. Pour citer le New Yorker, Tarzan était «simpliste, condescendant et inerte»X-Men Apocalypse était, pour citer Variety, «un nouveau cas de déjavutis». Warcraft, lui, était, selon le Village Voice, «un film terne et triste, moins engageant que la vision de millions de dollars passés un par un à la broyeuse par le studio». Quant à Suicide Squad, c’était «un concept à la recherche d’une histoire valant la peine d’être racontée» pour citer le Los Angeles Times. Même Jason Bourne, la franchise estivale chouchou des critiques, était «l’opposé d’excitant, l’équivalent visuel d’un bruit de fond» pour citer le San Francisco Chronicle.


 

L'implosion n'a pas eu lieu

Les studios hollywoodiens ont mis sur nos écrans quatorze blockbusters (hors animation) cet été et le consensus est sans appel: les films sont fatigués, à bout de souffle, sans imagination, sans fun, écrits et réalisés selon des formules éculées. Bref, la machine hollywoodienne (et ses cerveaux) semble en surchauffe.

L’offre n’a jamais été aussi abondante avec de vrais et francs succès commerciaux –malgré le peu d’enthousiasme sur la «qualité» générale

Mais l’été 2016 était-il vraiment le pire été des blockbusters de tous les temps? Sommes-nous proches de la prédiction faite par Steven Spielberg en 2013, après quelques très gros flops successifs au box-office estival de 2013 (White House Down, RIPD, After Earth et Lone Ranger), qui voyait «un gros effondrement, une implosion avec trois ou quatre ou même peut-être une demi-douzaine de ces films à mega-budgets qui vont se planter et faire encore changer le paradigme»?

Pour répondre à cette question, j’ai compilé les superproductions estivales (sélectionnés en fonction de leur budget de production, selon la définition de Box Office Mojo en excluant les films d’animation) depuis le milieu des années 1980 (pour avoir des données d’époque et éviter un effet nostalgie) et leurs scores sur Rotten Tomatoes (qui agrège les critiques anglo-saxonnes en attribuant à chaque film un pourcentage de critiques favorables) consolidés ensuite (quand ils sont disponibles) par leurs scores sur Metactric (qui agrège les critiques anglo-saxonnes en attribuant à chaque film un score moyen basé sur l’évaluation de chaque critique).

Premier enseignement: trois ans après la prédiction de Spielberg, il faut se faire une raison, l’implosion n’a pas (encore) eu lieu. Au contraire même: l’offre n’a jamais été aussi abondante avec de vrais et francs succès commerciaux –malgré le peu d’enthousiasme sur la «qualité» générale. Avec quatorze films, l’année 2016 a ainsi été bien plus embouteillée en blockbusters que ces quarante dernières années qui ont toujours compté environ une petite dizaine de films (11-12 dans les années 2010, 9-11 dans les années 2000, 8-10 dans les années 1990 et 7-9 dans les années 1980).

Cette offre pléthorique est d’autant plus spectaculaire que les studios ont étalé leur planning, en particulier celles de Deadpool, du Livre de la Jungle ou de Batman vs. Superman sortis à la fin de l’hiver et début du printemps, participant de la nouvelle stratégie des six grands studios, largement amorcée par Disney avec ses rachats successifs de Lucasfilm et Marvel, de se concentrer sur les superproductions, laissant aux structures indépendantes et autres mini-studios (Summit, Lionsgate, Weinstein, STX…) le segment des films «moyens».

La surprise «Ghost»

Pourtant, ce qui devrait être une bonne nouvelle pour une plus grande diversité ne l’est pas… du tout! Avec un symbole: le «vortex». Comme une allégorie d’Hollywood aspirant l’imagination de ses scénaristes, ce trope a été utilisé dans SOS Fantômes, Suicide Squad, Independence Day Resurgence et Warcraft, alors qu’on en avait déjà vu les étés précédents dans Man Of Steel ou les deux premiers Avengers.


Une sensation de déjà-vu d’autant plus intense qu’aucun des blockbusters, cette année, n’était «100 % original». Il a fallu faire avec sept suites, quatre reboots/remakes, une adaptation de jeu vidéo, trois adaptations de comics et trois adaptations de classiques de la littérature. Mais ce manque d’originalité est une tendance lourde depuis le début des années 2000 avec une accélération depuis 2006-2007, les deux premiers étés sans aucune idée originale (marqués par les troisièmes volets des franchises Mission Impossible, X-Men, Spider-man, Jason Bourne, Rush Hour, Ocean’s et Pirates des Caraïbes).

Il serait pourtant erroné de croire que les étés n’étaient faits auparavant que de films originaux. Les suites font partie de l’ADN d’Hollywood depuis le début des années 1980. En 1990, par exemple, cinq des neuf blockbusters estivaux étaient des suites (Gremlins, Robocop, Retour vers le futur, Die Hard, 48 heures). Mais il est vrai que l’ouverture aux idées originales était beaucoup plus souvent récompensée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ce même été 1990 a ainsi vu le couronnement de Ghost, la petite histoire d’amour très modestement budgétée avec Patrick Swayze et Demi Moore.


Dans un article du Los Angeles Times, un analyste du box-office avait même cette réflexion (qui pourrait passer pour humoristique dans le paysage hollywoodien de 2016):

Ça a probablement fait du mal de voir autant de films qui se ressemblent au même moment. Il n’y avait pas la diversité qu’il y avait les précédentes années

Un article du Los Angeles Times de 1990

«Ça a probablement fait du mal de voir autant de films qui se ressemblent au même moment. Il n’y avait pas la diversité qu’il y avait les précédentes années.»

Une autre rajoutant même, vingt-cinq ans avant que Disney signe un devis à 250 millions de dollars pour Captain America: Civil War:

«Les gens sont en train de se dire que les budgets sont devenus incontrôlables. Je pense que les studios vont réduire la voile. Il y a cette perception que vous devez dépenser 60 millions de dollars pour un film alors que ce n’est pas le cas.»

L'ère de la passivité?

C’était quelques mois seulement avant qu’Hollywood ne découvre l’extraordinaire potentiel des effets spéciaux numériques avec Terminator 2 à l’été 1991 et Jurassic Park à l’été 1993 (tous les deux crédités de 93% de critiques favorables par Rotten Tomatoes). Cette révolution technologique, vue d’abord comme une libération créative, ne va finalement faire, au fil des années, que plomber la créativité, contribuant à la lassitude ambiante, comme l’écrivait cet été une éditorialiste du Guardian à propos de Independence Day Resurgence :

«Dans le passé, l’art offrait à son public assez d’imagination pour les laisser s’y perdre, pour les laisser remplir les trous. Il en dépendait. Non seulement les meilleurs films d’horreur suggèrent la menace et retiennent les monstres dans l’obscurité plutôt que nous les exposer en pleine face, l’écrit a toujours reposé entièrement sur notre capacité à imaginer, à s’identifier et à s’émerveiller. Alors que la réalité virtuelle nous tend apparemment les clés d’un monde fantastique, elle tend plutôt, en fait, à nous les confisquer. (...) Nous sommes rendus aussi passifs que possible. Nous trébuchons, emprisonnés par des pixels.»

Pas étonnant que les blockbusters récents utilisant ces effets spéciaux numériques avec parcimonie sont souvent ceux qui reçoivent les meilleures critiques, à l’image de Mad Max: Fury Road (97%) et Mission Impossible: Rogue Nation (93%) à l’été 2015 ou Peter et Elliott le Dragon (86%) cet été. Pour ces films, c’est même devenu un argument marketing.


Ce sont eux qui permettent à 2016 de ne pas être, objectivement, le pire été des blockbusters. Avec une moyenne de 52% d’avis favorables (et un score de 51 sur Metacritic), l’année est dans la moyenne basse, comparable à des années comme 1995 durant laquelle Apollo 13 (95%), Braveheart (78%) et USS Alabama (87%) se retrouvaient face à Batman Forever (40%), Congo (24%) ou Judge Dredd (18%) ou comme 1986 durant laquelle Aliens (98%) et La Mouche (91%) affrontait Cobra (13%) et Howard (15%).

L’été 2016 est toutefois loin derrière d’excellents crus comme 1989, un été durant lequel on pouvait voir sur les écrans des films comme Abyss (1989), Indiana Jones et la dernière croisade (88%), L’Arme Fatale 2 (83%) et même un excellent James Bond (Permis de tuer, 77%) et un très bon divertissement familial (Chérie, j’ai rétréci les gosses, 75%). Loin également d’une année, plus proche de nous, comme 2008 qui marque l’arrivée massive de la nouvelle vague de super-héros torturés comme Iron Man (94%), The Dark Knight (94%) ou Hellboy II (85%).

1999 et 2001, les deux pires étés

Entre les deux, de très nombreux étés (la majorité) qui ont alterné l’exceptionnel et le très mauvais, comme 1988 durant lequel Qui veut la peau de Roger Rabbit (97%) a côtoyé Crocodile Dundee 2 (11%), comme 1991 durant lequel Terminator 2 (93%) a côtoyé Highlander 2 (0%), comme 1998 durant lequel Il Faut Sauver le Soldat Ryan (92%) a côtoyé Chapeau Melon et Botte de Cuir (5%) ou comme beaucoup plus récemment 2015 durant lequel Mad Max Fury Road (97%) a côtoyé Les 4 Fantastiques (9%).

Reste deux étés. Les pires des pires. Des étés pas si anciens. Le premier, 2001 était un été charnière coincé entre l’arrivée des X-Men un an plus tôt et l’arrivée de Spider-man l’année suivante. Cet été-là, vous deviez vous contenter de Pearl Harbor (25%), Fast & Furious (53%), Tomb Raider (19%), La Planète des Singes (45%), Le Retour de la Momie (47%), Jurassic Park III (50%), Rush Hour 2 (52%) ou Opération Espadon (26%). Mais au moins, pour compenser, vous aviez le réussi A.I. de Steven Spielberg (73%) –qui a même été réévalué ces dernières années.

La lassitude exprimée par beaucoup pour la moisson de blockbusters de cet été est peut-être le signe qu’une nouvelle ère se prépare

Ce n’était pas le cas en 1999, la pire année des blockbusters de tous les temps, l’année où Jar-Jar Binks faisait ses débuts sur grand écran dans Star Wars Episode I: La Menace Fantôme (55%). Il était accompagné cet été là de La Momie (56%), Le 13e Guerrier (33%), Hantise (17%), Peur Bleue (56%), Instinct (27%), Le Déshonneur d’Elizabeth Campbell (22%) ou Wild Wild West (17%).

Un été si pauvre en grand spectacle de qualité que ses grands gagnants au box-office étaient deux petits films à budget (très) modeste que personne n’attendait: Sixième Sens de M.Night Shyamalan et Le Projet Blair Witch. Deux extraordinaires succès qui, de la même manière que Ghost, marquèrent une certaine fatigue, cette fois pour les grands spectacles à effets spéciaux nés des avancées technologiques du début de la décennie.


Nous sommes désormais en 2016, huit ans après le début de la florissante ère de super-héros ouverte en 2008 avec Iron Man et The Dark Knight. Un été 2016 qui a vu le triomphe de Captain America: Civil War, le film aux douze super-héros qui se mettent sur la gueule, et la «chute» de Suicide Squad, le film aux dix super-vilains qui se mettent sur la gueule.

Finalement, avec ces cycles de plus ou moins dix ans, la lassitude exprimée par beaucoup pour la moisson de blockbusters de cet été est peut-être le signe qu’une nouvelle ère se prépare. Et donc que le pire est (à nouveau) encore à venir...

Michael Atlan
Michael Atlan (49 articles)
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