France

Non, Hollande n’est pas un «néocon»

Daniel Vernet, mis à jour le 01.09.2016 à 7 h 46

Critiqué par les tenants d'une diplomatie plus «réaliste», le chef de l'État n'a pas tous les atours d'un interventionniste jusqu'au-boutiste.

Le 14 juillet dernier I Thibault Camus / POOL / AFP

Le 14 juillet dernier I Thibault Camus / POOL / AFP

Longtemps la diplomatie française a été réputée fondée sur ce qu’Hubert Védrine appelait «le compromis gaullo-mitterando-chiraquien». Malgré les alternances de politique intérieure, l’action extérieure restait marquée par une forme de réalisme mâtiné de prétention à l’indépendance. La France était une «puissance moyenne», avec l’accent tantôt sur le premier terme, comme une aspiration à jouer dans la cour des Grands sans être inféodée à l’un d’entre eux –allié mais pas aligné, disait encore Védrine à propos des relations avec les États-Unis–, tantôt sur le second terme qui signalait les limites de l’autonomie française.

L’apogée de ce «compromis» est fixée par de nombreux analystes de la politique étrangère française au printemps 2003, quand Jacques Chirac a refusé d’approuver l’intervention américaine en Irak. La France, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin mais à l’instigation du président de la République, a dénoncé une guerre voulue par les néoconservateurs qui entouraient George W. Bush. Toutefois, pour certains de ces analystes qui déplorent une rupture dans la tradition diplomatique française, c’est le même Jacques Chirac qui serait responsable de la fin du «compromis». En effet, à l’automne 2003, le président de la République se serait rallié à la politique américaine.

Accusations de dérive

Cette tendance n’aurait fait que se renforcer avec l’arrivée au pouvoir en 2007 de Nicolas Sarkozy. Celui-ci, sous prétexte de rompre avec la politique de son prédécesseur qui lui avait pourtant montré le chemin, aurait fait siennes les thèses des néoconservateurs américains: défense des valeurs occidentales, intervention pour la promotion de la démocratie, fin des relations personnelles avec les dirigeants autoritaires. Je ne serrerai pas la main de Poutine, souillée par le sang des Tchétchènes, avait déclaré en substance Nicolas Sarkozy avant d’accéder à l’Élysée.

Participation à la guerre en Afghanistan –à vrai dire commencée du temps de Jacques Chirac et de… Lionel Jospin–, intervention en Libye en 2011, etc., la politique étrangère de Nicolas Sarkozy a vite été taxée de «néoconservatisme». Et pour les critiques des opérations extérieures (Mali, Centrafrique, Syrie), François Hollande, qui a, par ailleurs, manifesté dans la négociation sur le nucléaire iranien une fermeté remarquée, aurait poursuivie dans cette ligne néoconservatrice. D’autant plus facilement que les grands postes sont restés après 2012 occupés par les mêmes diplomates soupçonnés de dérive «néoconservatrice» par les tenants du «réalisme».

L’opposition à la «tyrannie» était devenue leur mot d’ordre. En son nom, ils se fourvoieront dans l’aventure irakienne

Surnommé «la secte», ce petit groupe de hauts fonctionnaires, de gauche comme de droite, serait tenté à la fois par «l’atlantisme», l’interventionnisme au nom de la défense des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, et par l’idée que la France, à l’instar des États-Unis, est investie d’une mission qui la distingue des autres «puissances moyennes».

Des «libéraux giflés par la réalité»

Depuis la calamiteuse croisade américaine contre Saddam Hussein, l’adjectif «néoconservateur» est devenu, à tort ou à raison, péjoratif. Cependant, quand le reproche est adressé à François Hollande et à sa politique extérieur, il semble doublement mal placé. D’une part, parce que le néoconservatisme ne se réduit pas à l’intervention militaire à l’étranger; d’autre part, parce que la diplomatie de ce quinquennat emprunte à diverses écoles de pensée, comme c’est le cas dans la plupart des États du monde qui ont une politique étrangère.

Le néoconservatisme est un mouvement intellectuel, né dans les années 1960 aux États-Unis, qui a connu successivement des heures de gloire et des échecs. Ce n’était pas d’abord le cri de ralliement de quelques va-t-en-guerre qui dénonçaient le «cynisme» de la Realpolitik à la Kissinger. À l’origine, on trouve des intellectuels qui avant la Seconde Guerre mondiale avaient flirté avec le trotskysme par antistalinisme. Ils se sont ensuite intéressés à la politique intérieure et notamment sociale aux États-Unis, plus qu’à la politique extérieure. Ils ont été, selon le mot de l’un d’entre eux, des «libéraux giflés par la réalité». Statistiques à l’appui, ils constataient que les politiques sociales de discrimination positive menée sous l’égide de la «Grande société» de Lyndon Johnson, aboutissait à des situations inverses aux résultats recherchés.

Ils ont été rejoints par des démocrates déçus par l’attitude de leurs dirigeants dans les affaires internationales. Ils se sont ralliés à Ronald Reagan dont ils attendaient une rupture avec la politique de détente des présidents républicains poursuivie sur les conseils d’Henry Kissinger. Ils lui reprochaient de ne faire aucune distinction entre les dictatures – «c’est un fils de pute mais c’est notre fils de pute», disait-on d’un potentat sud-américain– et de traiter avec l’URSS comme avec un pays «normal». L’opposition à la «tyrannie», tirée de l’enseignement du philosophe d’origine allemande Leo Strauss que les plus jeunes avaient fréquenté à l’université de Chicago, était devenue leur mot d’ordre. En son nom, ils se fourvoieront dans l’aventure irakienne.

Devoir d'ingérence

Mais ils ne seront pas les seuls. Dans l’opposition aux régimes autoritaires, notamment au Moyen-Orient, et dans leur tendance à vouloir promouvoir la démocratie y compris par la force, ils ont été soutenus par les «libéraux internationalistes». Des partisans –dans certaines conditions– des interventions militaires en faveur des droits de l’homme et de la démocratie. Ce que Bernard Kouchner a appelé «le devoir d’ingérence». Quand la France intervient au Mali ou veut «punir» le régime de Bachar el-Assad pour l’emploi d’armes chimiques, elle ne se rallie pas au néoconservatisme mais se retrouve dans une mouvance présente aussi dans l’entourage de Barack Obama. On pense à Samantha Power, ambassadeur aux Nations unies, à Susan Rice, membre du Conseil national de sécurité, ou encore à Anne-Marie Slaughter, qui fut une collaboratrice d’Hillary Clinton au Département d’État, et qui se réclament de se courant libéral internationaliste. Qu’elles n’aient pas été écoutées par le président est une autre histoire.

François Hollande mise sur les institutions internationales et sur les accords internationaux pour faire valoir cette influence

Même si l’on prend soin de parler d’un néoconservatisme «à la française» pour se garder du reproche de simplisme, critiquer la politique étrangère de François Hollande à cause d’une similitude même lointaine avec l’attitude de George W. Bush, ne paraît pas pertinent. Ce qui ne veut pas dire que les décisions prises par le président de la République quelques mois seulement après son arrivée au pouvoir, comme l’intervention au Mali, soient au-dessus de toute interrogation. Il est tout à fait légitime de contester telle ou telle analyse, voire de soutenir que l’intervention française au Sahel n’a non seulement rien résolu mais qu’elle a aggravé la situation.

Une question de moyens

François Hollande se distingue du néoconservatisme par une autre composante de sa politique étrangère qui est apparue très clairement dans son discours devant la conférence des ambassadeurs. Au-delà du passage obligé sur le rôle particulier de la France dans le monde, il mise sur les institutions internationales et sur les accords internationaux pour faire valoir cette influence. C’est une attitude en totale contradiction avec celle des néoconservateurs américains. Quand ils étaient au pouvoir, ceux-ci ont manifesté un mépris pour les organisations internationales tel que leur ambassadeur à l’ONU proposait, dans une boutade, de raser les deux tiers «inutiles» de l’immeuble de l’ONU à Manhattan. Pour eux, les accords internationaux enfermaient les États-Unis dans un carcan qui les empêchait d’agir au nom de leurs idéaux et de leurs intérêts.

Une puissance «moyenne» ne peut se payer le luxe d’ignorer les institutions internationales, surtout quand celles-ci offrent à la France un statut privilégié de membre permanent du Conseil de sécurité, héritage de la Seconde Guerre mondiale. Le voudrait-il, François Hollande n’a pas les moyens d’être le «néocon» que les nostalgiques de la Realpolitik voient en lui.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (405 articles)
Journaliste
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