France

Alain Juppé se rêve en Napoléon des musulmans, un cauchemar?

Temps de lecture : 10 min

Pour le candidat à la primaire du camp Les Républicains, il est temps de revoir l'accord tacite qui lie les Français musulmans à la nation. Au regard de l'histoire, attention danger!

LIONEL BONAVENTURE / AFP I Napoléon rétablit le culte israélite via Wikimedia
LIONEL BONAVENTURE / AFP I Napoléon rétablit le culte israélite via Wikimedia

Dans l’averse de mots qui inonde la question musulmane, on rate quelques flaques prometteuses. Ainsi, Alain Juppé –garant dit-on de la République ferme et modérée contre les dérives identitaires–, samedi dernier à Chatou, s’en est allé tendre la main aux français musulmans, leur proposant «un accord solennel entre la République et les représentants de leur culte». La proposition se veut à la hauteur d’un «moment historique» et Alain Juppé en appelle à notre passé glorieux:

«Le moment est venu d’apporter des réponses précises aux questions que se posent beaucoup de Français. Nous l’avons fait avec les Juifs au début du XIXe siècle à l’initiative de Napoléon. La IIIe République l’a fait avec l’Église catholique au début du XXe siècle, non sans violence parfois. Nous devons le faire aujourd’hui avec les Français musulmans.»

Une telle solennité mérite qu’on l’examine. Passons vite sur la IIIe République. Son installation s’accompagna d’une guerre de l’État contre l’Église catholique, tant il s’agissait de ne pas abandonner les consciences à une puissance supposée hostile. Le grand Jules Ferry de l’école publique fit chasser les Jésuites des écoles et de France en l’an 1880. Les non moins grands Waldeck Rousseau et Émile Combes de la laïcité conquérante et de la République radicale reprirent le combat au tournant du siècle, soumettant les «congrégations religieuses» à autorisation, et expulsant les religieux réfractaires par milliers.

Drôles de références

Ce fut un moment tragique, lavé dans le sang de 1914-18, quand une République guerrière retrouva le chemin de l’Église. Sauf à imaginer que l’Islam coloniserait déjà le cœur du pays, serait devenu la religion et l’idéologie historiquement dominante que fut le catholicisme, on peine à voir le lien entre notre situation et cette époque où les Républicains voulaient arracher la France à la domination cléricale… Mais peut-être l’expulsion de tel imam radicalisé, dans l’imaginaire juppéiste, renvoie aux moines de la Grande Chartreuse chassés de leur monastère par la Troupe en avril 1903? Les solennités sont parfois confuses…

La référence napoléonienne est plus curieuse encore, et d’autant plus problématique. Alain Juppé évoque un épisode de l’Empire naissant: la convocation par l’Empereur Napoléon en 1806 et 1807 d’une «assemblée des notables», puis d’un «grand Sanhédrin», assemblées de religieux et de dignitaires juifs qui devaient renouveler les serments de fidélité des israélites à la France. L’organisation du culte, l’invention du Consistoire, l’organe représentatif du judaïsme religieux jusqu’à aujourd’hui, en découla. L’histoire s’est perdue dans les limbes, et il n’en reste qu’une image de la propagande bonapartiste: «Napoléon rétablit le culte israélite.»

Les Juifs ne sont pas dans la même catégorie que les protestants et les catholiques. Il faut les juger d'après le droit politique, et non d'après le droit civil, puisqu'ils ne sont pas citoyens

Napoléon

On l’a longtemps paré des vertus fondatrices de l’émancipation. En réalité, cet épisode fut une violence d’État exercée contre des citoyens français, au nom des pires préjugés de l’époque, sous la houlette d’un autocrate qui avait fait sien ses préjugés, contre une minorité qui ne préserva ses droits qu’en faisant allégeance.

Discipline

En janvier 1806, Napoléon, vainqueur d’Austerlitz, passe par Strasbourg où les autorités lui disent du mal des Juifs. Ils seraient usuriers, oppresseurs du peuple paysan, détestés. Le compte Pelet de la Lozère, mémorialiste et homme politique de l’Empire et de la Restauration, rapporte l’ambiance dans ses «Opinions de Napoléon»:

«Ils envahissaient, disait-on, toutes les professions de brocanteurs et de marchands; ils ruinaient les cultivateurs par l'usure et les expropriaient; ils seraient bientôt propriétaires de toute l’Alsace. On parlait dans les cabarets de les massacrer.»

L’Empereur en est perturbé. Il s’empare de la question juive, comme il enverrait sa Garde. Sans détail. Il demande à son administration d’envisager des lois d’exceptions contre les Juifs, puis décide de convoquer une assemblée de notables israelites, sélectionnés par les préfets, afin de discipliner un peuple supposé dissident. Tout ceci se pratique dans un mélange de chantage bienveillant et d’hostilité proclamée.

«Les Juifs ne sont pas dans la même catégorie que les protestants et les catholiques, affirme l’empereur devant le Conseil d’État, son organe consultatif, en avril 1806. Il faut les juger d'après le droit politique, et non d'après le droit civil, puisqu'ils ne sont pas citoyens.»

Le comte Molé, mandaté par Napoléon pour gérer sa rédemption des juifs, antisémite avoué, dira aux notables rassemblés: «L’Empereur veut que vous soyez français.» C’est cruel. Français et citoyens, ils le sont déjà, et l’État le leur retire ce droit, au prétexte de leur mauvaise réputation.

Domination et possession

Les Juifs ont été admis comme citoyens par la constituante en 1791, juste avant sa séparation. C’était la volonté des philosophes et des amoureux de l’égalité, pour qui l’œuvre révolutionnaire ne souffrirait pas d’exception. Une faction politique ne l’a jamais admise, alliance de réactionnaires souvent catholiques et de politiques de l’Est. L’idée que les juifs –quelques milliers d’individus– pouvaient «posséder l’Alsace» est alors évoquée. C’est cette idéologie qui renait devant l’Empereur, ce mois de janvier, quinze ans après, et qu’il fait sienne. C’est l’air du temps, qui sent une restauration des valeurs d’antan au profit du régime. C’est en «souverain chrétien» qu’agit Napoléon, non plus en usufruitier et continuateur des révolutionnaires.

Le même hiver 1806, à Paris, un intellectuel de droite, un Zemmour de l’époque oserait-on, y va de son pamphlet antijuif. Il s’appelle Louis de Bonald, vicomte, un des inventeurs de la réaction catholique. Napoléon le lit. Il dénonce dans «le Moniteur» les juifs usuriers, «véritables hauts et puissants seigneurs de l’Alsace», et élargissant le propos:

«Je pense qu'un gouvernement qui a l'honneur de commander à des Chrétiens et le bonheur de l'être lui-même ne doit pas livrer ses sujets à la domination de sectateurs d'une religion ennemie. Les Chrétiens peuvent être trompés par les Juifs, mais ils ne doivent pas être gouvernés par eux et cette dépendance offense leur dignité.»

Conclusion: «Les Juifs ne peuvent pas être, et même, quoi qu'on fasse, ne seront jamais citoyens sous le christianisme sans devenir chrétiens.»

«La nation la plus vile»

Napoléon va faire du Bonald, comme nos politiques font du Zemmour. En avril 1806, devant le Conseil d’État, il balaie les défenseurs de Droits de l’homme:

«Le gouvernement français ne peut voir avec indifférence une nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses, posséder exclusivement les deux beaux départements de l'ancienne Alsace; il faut considérer les Juifs comme nation et non comme secte. C'est une nation dans la nation; je voudrais leur ôter, au moins pendant un temps déterminé, le droit de prendre des hypothèques, car il est trop humiliant pour la nation française de se trouver à la merci de la nation la plus vile. Des villages entiers ont été expropriés par les Juifs; ils ont remplacé la féodalité; ce sont de véritables nuées de corbeaux (…) II faut prévenir, par des mesures légales, l'arbitraire dont on se verrait obligé d'user envers les Juifs, ils risqueraient d'être massacrés un jour par les chrétiens d'Alsace, comme ils l'ont été si souvent, et presque toujours par leur faute.»

Ce printemps-là, Napoléon envisage d’interdire le commerce aux juifs, de limiter leur nombre en Alsace, éventuellement d’interdire leurs boucheries rituelles, et évidemment d’annuler leurs créances. Le 7 mai, le Souverain en rajoute dans les mots, mais atténue la menace. Il convient finalement de «réformer» ces juifs, «des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France», mais que l’Empereur pourra redresser.

Je continue à penser que la religion musulmane a sa place en France à condition que nos compatriotes qui la pratiquent respectent strictement les lois et les valeurs de la République

Alain Juppé

C'est la matrice de la grande consultation qui inspire désormais Alain Juppé pour les Mahométans. Notables puis rabbins, emmenés par le banquier Abraham Furtado et le rabbin David Sintzheim, sont convoqués, avec l’apparat des moments historiques, pour répondre aux questions soumises par l’Empereur. Le terme de Sanhédrin, issu de l’antiquité hébraïque, doit appuyer le serment attendu.

À la gloire de l'empereur

Les questions reflètent le moment. Certaines sont naïves, d’autres insultantes. Est-il licite aux Juifs d'épouser plusieurs femmes? Le divorce est-il permis par la religion juive? Une Juive peut-elle se marier avec un Chrétien et une Chrétienne avec un Juif? Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers? Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie? La loi des Juifs leur défend-elle l'usure envers leurs frères? Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers?

Défendre la patrie? «Jusqu’à la mort», clament les délégués! C’est aussi l’ambiance de l’époque. Prenant soin de trouver des références talmudiques à l’appui de leurs réponses, les délégués passent l’examen. Le mariage mixte est un obstacle? «Le grand Sanhédrin déclare, en outre, que les mariages entre israélites et chrétiens, contractés conformément aux lois du Code Civil, sont obligatoires et valables et que bien qu'ils ne soient pas susceptibles d'être revêtus de formes religieuses, ils n'entraîneront aucun anathème.»

La tragédie sera évitée. Les Juifs, citoyens avant la colère de Napoléon, le restent. L’Empereur organisera leur culte en 1808 et l’État paiera les rabbins. Par la même occasion, il imposera aux Juifs quelques lois d’exceptions. Pendant dix ans, aucun juif ne sera autorisé à se faire remplacer pour la conscription, ni ne saura s’installer dans les départements alsaciens, s’il n’y résidait pas auparavant. La France vaut bien quelques restrictions? On chantera la gloire de l’Empereur dans les synagogues, comme on avait fêté son anniversaire en pleine séance du Grand Sanhédrin. Le moyen de faire autrement? On vivra. Les humiliations se dilueront dans le temps. On oubliera la violence napoléonienne pour préférer la légende, puis la vérité reviendra.

Revenons chez nous et relisons Juppé. C’est ici que l’on peut s’abandonner à une rêverie inquiète, quand cet épisode est pris comme référence pour évoquer quelques millions de français.

Si Napoléon avait amené les juifs à répondre «aux questions que se posaient les français», à quelles questions devraient répondre les notables ou le sanhédrin musulman que le souverain Alain Juppé ferait convoquer: Voulez-vous nous tuer? La loi musulmane fait-elle obligation à ses adeptes de répandre la terreur? Est-ce pour imposer une norme islamique que des femmes se rendent couvertes sur nos plages? Est-il licite pour un musulman de tuer un curé?

L'idéologie des «Français des papiers»

Absurde? Osera-t-on? Mais c’est au nom des préjugés et des haines de l’époque que Napoléon convoquait Furtado et Sintzheim. Et c’est au nom de la maladie de notre temps qu’on imagine demain interroger «les musulmans» avant de «signer» un «pacte solennel». Hakim El Karoui, qui avez conseillé un Premier ministre et quelques excellences, voulez-vous défendre la patrie?

C’était tolérable à l’époque, ou disons possible parce qu’on ne plaisantait pas avec l’Empereur. On rusait, sans doute, et l’aspiration à la liberté, chez les juifs de France, était supérieure à l’orgueil blessé. Qu’en est-il, dans une République avilie par les discours qui se portent en son nom? Faut-il que la situation soit abimée, pour qu’Alain Juppé entre dans cette logique perverse?

Les Français musulmans sont français, comme les israélites français de 1806, et non pas depuis quinze ans, comme en ce temps où le droit balbutiait. Ils le sont, simplement. Les convoquer, par l’intermédiaire d’une assemblée supposée représentative, c’est suspendre leur citoyenneté pour vérification, quels qu’en soient les habillages. On présuppose, le faisant, que ces compatriotes ne sont français que d’apparence. On les dénaturalise, sémantiquement, politiquement, moralement, avec des intentions charmantes. On parle la langue de l’extrême droite, celle qui stigmatise les «français de papier», avec les mots ampoulés des républicains.

Je veux imposer aux musulmans de France les règles communes qu’ont acceptées, souvent après de longs combats, les chrétiens et les juifs

François Fillon

À condition

Alain Juppé le fait avec une exquise politesse, qui n'en est pas moins perturbante. Ecoutons-le? «Je continue à penser que la religion musulmane a sa place en France à condition que nos compatriotes qui la pratiquent respectent strictement les lois et les valeurs de la République, et notamment l’un de ses piliers: la laïcité.» Je continue? Donc cela pourrait cesser? À condition? La liberté d’opinion, y compris sur la question laïque, serait donc superfétatoire dans un «moment historique»? Il faudrait un serment d’allégeance supplémentaire, tel celui exigé des Juifs pour que Napoléon suspende son courroux? Est-ce là donc l’idée fondatrice et bienveillante du juppéisme?

François Fillon, ce même week-end, a parlé de même, de manière plus brutale. «Je veux imposer aux musulmans de France les règles communes qu’ont acceptées, souvent après de longs combats, les chrétiens et les juifs. Ce n’est pas une option. C’est une condition non négociable. C’est la condition de leur acceptation au sein de la communauté nationale.» Lui ne parle pas d’une assemblée représentative, mais d’imposer une norme. C’est plus direct. L’effet est le même et le présupposé identique: la francité des français musulmans est sujette à condition, et pour un héritier revendiqué du Général de Gaulle, sujette à révocation… Le même Fillon décidément napoléonien, veut «mettre sous contrôle administratif» cet islam réduit à sa dimension menaçante…

Quand on réfléchit, Nicolas Sarkozy, qui tonne au-delà du ridicule et veut changer la Constitution pour en finir avec un maillot de bain, en fait en réalité beaucoup moins, lui qui chasse les moulins à vents et prétend rétablir l’État en imposant le cochon à la cantine. Pour le moment, il n’expulse pas des Français de leur citoyenneté.

Claude Askolovitch Journaliste

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