France

Emmanuel Macron, la démission continue

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 30.08.2016 à 17 h 20

Annonces, démentis, échappées, recadrages, rumeurs: comment le départ du ministre de l'Économie est devenu le feuilleton de la vie politico-médiatique française.

Emmanuel Macron, le 14 novembre 2014, à l'usine Aerolia.

Emmanuel Macron, le 14 novembre 2014, à l'usine Aerolia.

En marge. Emmanuel Macron a (enfin, diront certains de ses partisans comme certains de ses détracteurs) annoncé sa démission du gouvernement, mardi 30 août. L'aboutissement d'au moins six bons mois de rumeurs et démentis en tous genres, de propos ambigus on the record et définitifs off, d'échappées et de recadrages. Vu sous cet angle, le départ du ministre de l'Économie est un peu à la politique française ce que le dernier album de Frank Ocean a été au hip-hop américain. Un départ auquel il n'a même pas manqué un doigt de bling-bling, avec le déjà mythique départ en bateau de Bercy, ni de langage thug, avec le tweet de Bruno Le Roux enjoignant son «pote» à la solidarité à gauche.

Les journalistes qui le commentent réagissent comme des chroniqueurs musicaux face à une sortie annoncée, reportée, confirmée, une nouvelle fois différée... «Cette fois, c'est la bonne», lâche Le Monde. «Combien d'articles sur "la proche démission" d'Emmanuel Macron ont-ils été écrits? Tous ont été démentis, même s'ils avaient une part de vérité. Cette fois-ci, c'est la bonne!», renchérit Le Point. «Le journaliste averti sait qu'il va faire sourire. La démission d'Emmanuel Macron a été mille fois annoncée, avant d'être mille fois démentie», reconnaissaient Les Echos, le premier titre à annoncer la démission du ministre, ce mardi matin.

Cette fois-ci, Emmanuel Macron est bien parti et, tel un chanteur qui se lance en solo et est impatient de brûler les planches, il va tester mercredi ses nouveaux tubes sur une grande scène: l'université d'été du Medef.

Depuis au moins un an, la question de la démission d'Emmanuel Macron était déjà devenue une ritournelle incessante (demandez à certains militants socialistes, spécialement Gérard Filoche, ou aux salariés d'EDF). En janvier, la rumeur courait déjà après l'enterrement de la loi sur les nouvelles opportunités économiques (Noé). Elle n'a fait que se renforcer après le lancement du mouvement En Marche! début avril, et le pas de tango du président de la République et de son ministre à cette occasion (Hollande: «Il sait ce qu'il me doit, c'est une question de loyauté personnelle et politique». Macron: «Lorsqu'un président nomme quelqu'un ministre, il le fait parce qu'il pense que c'est bon pour son pays, pas pour en faire son obligé»).

«On s'attend à apprendre la démission d'Emmanuel Macron»

Le 11 mai, Mediapart affirme que le ministre de l'Économie est prêt à déclarer sa candidature à l'Élysée en juin. Le 31 mai, Le Point fait part d'une «grande agitation dans les coulisses du pouvoir: à l'Élysée comme autour de Manuel Valls, on s'attend à apprendre la démission d'Emmanuel Macron. [...] Une ambiance de suspicion alors même que le principal intéressé ne cesse de démentir son départ». Le 4 juin, un sondage Odoxa pour i>Télé affirme que 52% des Français sont pour sa démission du gouvernement –sans qu'on sache bien, c'est la beauté de la chose, si c'est parce qu'ils le trouvent trop bien pour le gouvernement ou pas assez.

Les rumeurs s'intensifient ensuite avec l'annonce d'un meeting de En marche! à la Mutualité. Le 1er juillet, le journaliste de Libération Grégoire Biseau écrit une lettre ouverte au ministre: «Cher Emmanuel Macron, il est l’heure. L’heure de choisir. L’heure de mettre en adéquation vos paroles avec vos actes, votre ambition avec votre emploi du temps.» Le 6 juille, le Canard enchaîné affirme que Macron réfléchit à annoncer son départ du gouvernement lors de la réunion de En Marche! Faux, affirme quatre jours plus tard le ministre à Ouest-France: «On est à un moment de la vie gouvernementale qui est intense, brutal. Prendre ses responsabilités, c’est défendre à plein les mesures qui sont prises et ne pas mettre de bordel additionnel. Je ne veux pas quitter le bateau à un moment où c’est difficile!»

Dans cette valse à donner le tournis, deux jours plus tard, le journaliste de Marianne Marc Endeweld, biographe du ministre, annonce pourtant qu'il prépare activement sa sortie et qu'«il a demandé ces dernières semaines à ses conseillers de lui soumettre plusieurs scénarios». Des rumeurs qui finissent par provoquer un recadrage de François Hollande qui, dans son interview télévisée du 14-Juillet, explique que Macron est tenu à la «solidarité» gouvernementale et la nécessité de «servir jusqu'au bout» sans «démarche personnelle et encore moins présidentielle». Ce nouvel acte du feuilleton prend fin le soir même avec le dramatique attentat terroriste de la Promenade des anglais (86 morts). Retour au régalien, fin (provisoire) des chamailleries. Au point que Challenges finit par poser, début août, cette question que l'on ne pensait pas voir de sitôt: «Mais où est passé... Emmanuel Macron?»

«Dynamique» et «question de l'incarnation»

Il est en marche sur la plage et sur la côte Atlantique. Début août, le ministre pose pour Paris Match, sur une plage assez dénudée du Pays basque. Le 19 août, il est reçu au Puy du Fou par Philippe de Villiers, en qui il salue un «entrepreneur culturel» avant d'avouer qu'il «n'est pas socialiste», énième provocation pour ses camarades du gouvernement.

Le 21 août, un de ses «proches» lâche à Libération cette analyse alambiquée: «Il va donner une vision, proposer des idées et voir comment réagit la société. Si la dynamique est porteuse, la question de l’incarnation trouvera sa réponse.» Interviewé par Les Échos sur son bilan et sur ses envies des démission quatre jours plus tard, le ministre sort sa plus belle langue de teck: «J'ai déjà eu l'occasion de dire très clairement que je veux travailler au service de mon pays. Je ne renoncerai en rien à ma capacité à faire un diagnostic, des propositions et à la mise en action sur tous les champs que j'ai évoqués le 12 juillet.» Mais ses proches continuent de parler pour lui, tel le maire de Lyon Gérard Collomb, à Libération le 28 août: «Ce que je crois, c’est qu’il faut qu’il se mette “en marche” au cas où Hollande n’irait pas. Il doit reprendre le mouvement que les graves événements de Nice ont interrompu, sillonner la France, avancer des propositions, se tenir prêt.»

Le clash est alors attendu pour l'automne, à l'occasion de la remise de son diagnostic sur l'état de la France. Il a finalement été anticipé d'un mois. Au final, ce dernier semestre, «c’est l’histoire d’un homme trop grand, avec un destin trop grand, pour un peuple trop petit. Emmanuel Macron, jeune espoir du gouvernement de François Hollande, claque la porte». C'est ce qu'écrivait le site satirique NordPresse, début juin dernier. Dans le monde des feuilletons politico-médiatiques, le faux devient assez vite un moment du vrai.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (917 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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