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«Quand votre adversaire s'auto-fusille, mieux vaut garder vos distances»

Donald Trump lors de la convention républicaine, le 21 juillet 2016. ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Donald Trump lors de la convention républicaine, le 21 juillet 2016. ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Quelle opinion se fait le président américain du candidat républicain à la présidentielle? Réponses de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama

Pour discuter des derniers développements de la campagne présidentielle américaine, j'ai fait appel à David Axelrod, l'ancien conseiller de Barack Obama chargé de sa stratégie politique et désormais commentateur sur CNN. Au cours de notre conversation –condensée et éditée à des fins de clarté–, nous avons abordé la campagne d'Hillary Clinton et le dégoût «viscéral» que Donald Trump inspire à Obama.

Isaac Chotiner: Pensez-vous qu'Hillary Clinton a fait le bon choix pour sa campagne en minimisant la prise de risque?

David Axelrod: En fait, c'est une sorte de loi fondamentale de la vie politique: quand votre adversaire s'auto-fusille, mieux vaut garder vos distances pour éviter les balles perdues. A l'évidence, si Trump essayait de revenir d'entre les morts, il faudrait un peu changer de stratégie et ne pas dévier de l'offensive. Même si je pense, effectivement, qu'ils sont restés en retrait par rapport à Trump, en le laissant souvent monopoliser le devant de la scène, ils ont su jeter de l'huile sur le feu ici ou là.

Dans la campagne de Clinton, quelles ont été, selon vous, la meilleure et la pire idée?

[Rires]. Globalement, on peut dire qu'ils sont restés sur les fondamentaux et qu'ils s'en sont bien mieux tirés qu'en 2008. Les différences sont particulièrement saillantes entre les deux caucus de l'Iowa, par exemple. En 2008, ils n'avaient pas de stratégie bien définie, ni d'organisation bien aboutie. Cette fois-ci, ils ont rectifié le tir, ce qui leur a permis de sortir gagnants d'une compétition très serrée. Et en matière d'organisation, ils ont aussi progressé. A mon avis, ça s'est aussi vu dans les conventions. J'ai assisté à dix conventions démocrates et j'ai été peu ou prou responsable de deux d'entre elles. Et je dois avouer que je n'ai jamais vu de grand messe aussi bien ficelée que celle de Philadelphie. Ils ont très bien su mener leur barque.

Et au niveau des erreurs?

Sans doute les premières réactions à Bernie Sanders –le fameux rassemblement du New Hampshire où ils ont rappelé à l'ordre les jeunes femmes, etc. –, c'est ce qui me vient à l'esprit. Quand vous êtes dans une campagne présidentielle, il y a des trucs que vous pouvez prévoir. Et sur ce point, ils ont été très bons. Mais il y a aussi des trucs qui relèvent de la spontanéité –ou du moins de réactions très rapides à des événements imprévus. Ici, ce sont les performances du candidat qui comptent. Et là, parfois, ils ont été un peu moins bons. Comme sur la saga des emails –quand ça en vient à durer aussi longtemps, au bout d'un moment, on est quand même dans un truc très prévisible.

Sans compter que l'irruption d'un scandale, avec les Clinton, ça devrait être programmé d'office

Exact. Sur ce plan, on ne peut pas leur donner une très bonne note technique.

A quel niveau la campagne de Clinton tire-t-elle profit de la science électorale que vous aviez développé avec Obama en 2008?

Ici, je pense qu'il n'y a aucune ambiguïté possible. A mon avis, s'ils peuvent avoir relativement confiance dans la victoire de Clinton, c'est parce qu'ils ont –de ce que je peux en voir– adopté et mis en œuvre cette coordination à la Moneyball que nous avons été les premiers à appliquer avec la campagne d'Obama. En réalité, c'est Howard Dean qui a essuyé les plâtres, mais c'est réellement la première campagne d'Obama qui a poussé la science électorale à un niveau encore inédit, en faisant entrer la big data dans divers secteurs de la campagne et en mixant le tout avec des techniques et des outils traditionnels.

Parallèlement, Trump est peut-être le candidat qui, de mémoire récente, est le pire pour faire venir les électeurs à l'isoloir. A votre avis, à combien peut se chiffrer l'avantage de Clinton sur ce plan?

Entre 1 et 3%, je dirais, dans certains États. Dans la plupart des États, cela ne fera pas une énorme différence, mais dans certains États stratégiques... comme la Caroline du Nord, là ça pourrait être très significatif.

C'est beaucoup. Donc vous pensez que s'ils arrivent au coude à coude le jour de l'élection, Clinton pourrait l'emporter de un ou deux points?

C'est ça. Avec un message, vous pouvez aller assez loin. Mais si vous n'avez personne pour s'assurer que le message passe auprès des électeurs et qu'ils se déplacent le jour J, c'est un problème. C'est ce qui manque à Trump et il le paiera à un niveau ou à un autre.

En 2000, vous avez aidé Clinton à se préparer à son débat face au candidat républicain Rick Lazio, pour l'élection sénatoriale de New York. Face à Trump, que lui conseilleriez-vous?

La question est vraiment fascinante, car Trump n'est pas un adversaire ordinaire, comme nous avons eu tant d'occasions de le voir. A mon avis, l'un des points les plus intéressants –et je n'ai pas la réponse à cette question–, c'est de savoir qui choisir pour incarner Trump. En 2008, lorsqu'on travaillait avec Joe Biden, on avait demandé à Jennifer Granholm de jouer Sarah Palin. Et on a tous été époustouflés, parce qu'on n'arrêtait pas de penser «Elle en fait trop», alors qu'en réalité, elle l'avait parfaitement cernée. Biden savait donc à quoi s'attendre. Et je vous jure que pendant les répétitions, parfois il n'en menait pas large. Jennifer avait vraiment réussi à le déstabiliser.

Ils pourraient peut-être engager un acteur?

C'est vraiment un point très important. Préparer et répéter un débat, c'est simuler avec le plus de fiabilité possible ce que le candidat verra une fois à la tribune et faire en sorte que le jour J., rien ne lui soit étranger, que face aux parades de son adversaire, il se sente en terrain connu.

S'il l'attaque sur un plan personnel, s'il l'insulte ou s'il aborde, par exemple, Monica Lewinsky, qu'est-ce que vous lui conseilleriez de répondre?

Il y a toujours deux niveaux à prendre en compte dans un débat présidentiel. Le premier, c'est que les gens le regardent parce qu'il met en scène des individus qui ont leur vie entre leurs mains. Le second, c'est qu'ils le regardent pour voir comment un candidat gère la pression, la provocation, etc. A mon avis, ce n'est pas une bonne idée de jouer la distance outrée si le type en vient aux commentaires personnels et violents. Il faut y répondre dans une certaine mesure, mais en gardant le contrôle. En tant que président potentiel, vous devez inspirer de la confiance aux gens, qu'ils voient que vous êtes capable de gérer la provocation. Le problème de Trump, c'est qu'il se comporte comme un taureau dans un magasin de porcelaine. Il poursuit tous les chiffons rouges et il casse toute la vaisselle.

Obama vous a-t-il parlé des liens qu'il établit entre cette campagne et son legs politique?

Ce n'est pas comme s'il en faisait un grand secret. Hillary Clinton suivra sa propre trajectoire, mais ce sera une trajectoire progressiste et elle consolidera les progrès accomplis par Obama. Trump, évidemment pas, mais à mon sens, Obama se soucie de la campagne sur un plan qui dépasse la simple personnalité trumpienne. Ma théorie, c'est que Trump a remporté l'investiture républicaine parce qu'il est l'exacte antithèse de Barack Obama. Sur le plan du style, de la substance...

Le noir contre le raciste.

Oui, et en plus de son propre legs politique, Obama craint réellement que ce type n'ait pas les compétences adéquates pour être président.

Il semble lui inspirer un dégoût réellement viscéral.

Oui, viscéral, mais pas personnel. A mon avis, il y a une distinction à faire entre les deux. Je pense qu'il déteste réellement tout ce qui a trait aux manipulations de la question raciale, comment Trump cherche à galvaniser le ressentiment de la population. Pour Barack Obama, c'est vraiment un sujet très sensible et qui le tourmente très profondément, cela ne fait aucun doute.

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