Culture

Britney Spears, la star qui ne voulait pas en être une

Elise Costa, mis à jour le 30.08.2016 à 10 h 51

Oubliez les scandales et les fiascos, oubliez le don de soi des popstars actuelles: en voici une qui ne fait le spectacle que pour elle-même.

Britney Spears lors des MTV Video Music Awards, le 28 août 2016 au Madison Square Garden | JEWEL SAMAD/AFP

Britney Spears lors des MTV Video Music Awards, le 28 août 2016 au Madison Square Garden | JEWEL SAMAD/AFP

Cela doit faire cinq ans que je n’ai pas écrit sur Britney Spears. Il y a quelques temps, je donnais des cours d’écriture à l’école primaire à côté de chez moi. Lors d’une de mes interventions, une petite fille m’a demandé quelle était l’histoire du livre que j’avais publié. Quand je le lui ai dit, elle m’a regardé droit dans les yeux et a répondu: «C’est quoi?» Non pas «Qui est Britney Spears?», mais «C’est quoi  Si vous cherchiez encore la preuve que les enfants sont cruels, la voici.

Un neuvième album, Glory. Une invitation au «Carpool Karaoke» de James Corden. L’annonce d’un téléfilm retraçant sa vie sur la chaîne Lifetime. Et dimanche soir, une performance aux Video Music Awards de MTV, la première depuis 2007. L’actualité de Britney Spears en cette fin août m’a rappelé pourquoi je n’ai pas changé ma bio Twitter.

Éternel comeback

Je ne suis pas naïve. Je sais que la plupart des gens trouveront la question de la petite fille pertinente. Qu’est devenue Britney Spears aujourd’hui? Une popstar qui a décroché un CDI au Planet Hollywood de Las Vegas, chorégraphies hachurées et playback éternel sur des tubes surannés. Une femme au regard vide qui a cédé à l’appel du bistouri, les heures passées à la salle de sport et les extensions peroxydées ne suffisant plus à maintenir son statut de jeune chérie de l’Amérique. Une flamme olympique qui n’a pu contrôler le sens du vent et que l’on regarde s’éteindre. À tel point qu’à la moindre entrée Wikipédia, qu’il s’agisse d’une nouvelle apparition télévisée ou d’un nouvel album, la presse ne peut s’empêcher de parler de «comeback».


Bien sûr, c’est absurde. Alors même qu’elle n’avait aucun album dans les charts, elle faisait toujours partie des vingt artistes les mieux payés en 2014, devant Céline Dion. A l’automne dernier, son contrat de résidence à Las Vegas pour le Piece of Me Show a été reconduit pour une durée de deux ans, 35 millions de dollars à la clé. Elle vient de sortir son vingtième parfum, Private Show, sous l’égide d’Elizabeth Arden. Pourquoi alors parler de «comeback» pour une personne qui n’a jamais disparu de la circulation?

Ce que le terme sous-tend c’est, je suppose, l’espoir de voir la Britney de 1999 de retour. La Britney virginale qui chante des mélodies tirées de son journal intime à la couverture imprimée de petits chiots et qui danse en combinaison transparente étincelante de sequins. Cette Britney-là avait déjà disparu des radars au moment où Mandy Moore arrivait –trop tard– avec son single «Candy». Ou alors ce que le grand public souhaite, au fond, c’est retrouver la Britney déglingo qui marchait pieds nus dans les stations-services de Los Angeles à deux heures du matin. Mais cette Britney-là souffrait. Ce qui est sûr, c’est que ni l’une ni l’autre ne fera de réapparition.

Une soldate de la pop music

Britney Spears est devenue une soldate de la pop music. Elle reste à l’intérieur d’une roue bien huilée sans jamais déborder. Le New York Times nous a récemment rappelé qu’elle était sous la tutelle de son père depuis presque une décennie. Elle ne se dispute avec aucune star, contrairement à Taylor Swift et Katy Perry et Kanye West et Justin Bieber. Les paparazzi de TMZ et X17 ne sont plus à ses trousses. Plus de scandale, pas de clash, un refus catégorique de se remarier un jour («Je ne crois plus au mariage», confie-t-elle à James Corden), des petits amis qui ne font pas partie du show-business, c’est d’un ennui.

«Il n’y a pas d’enthousiasme, pas de passion», disait-elle dans un entretien déchirant accordé à MTV en 2008. La chanteuse, qui avait popularisé l’expression train-wreck dans la presse people, était à nouveau sur les rails après une dépression sinistre et une bataille juridique éreintante pour obtenir la garde de ses enfants. Cette vie la consumait, ça se voyait, mais que pouvait-elle faire d’autre? Elle était Britney Spears. Elle a remis le pied dans l’engrenage et a fait exactement ce qu’on attendait d’elle.


Dans le «Carpool Karaoke», sa stratégie de blonde écervelée est flagrante. Alors qu’il lui demande de quoi parle sa chanson «Oops… I Did It Again», Britney prend l’air ahuri et lui répond: «Oh… je n’en ai aucune idée. Je crois… Je crois que c’est juste une chanson.»


Le 28 août 2016 était une date importante. Elle devait faire sa première performance aux Video Music Awards de MTV depuis le fameux fiasco de 2007 («Je ressemblais à une grosse vache», aurait-elle pleuré à l’époque dans les coulisses). A vrai dire, toutes ses performances aux VMA ont marqué sa carrière et même MTV, aux dires de son manager historique Larry Rudolph. Sa danse avec le boa albinos? Son baiser langoureux avec Madonna? Sur la scène du Madison Square Garden. Nul doute que le live de son dernier single, «Make Me», devait à son tour être mémorable.


Ce n’est pas ce qui s’est passé. Britney a donné un numéro correct. Ce n’était pas raté –bien que son playback a été l’objet de diverses moqueries sur les réseaux sociaux– mais ce n’était pas réussi non plus. Comme écrit le magazine Vox, «en bonne professionnelle, elle a fait le job». Admettons que ce soit compliqué de passer après Beyoncé, qui fêtera également ses 35 ans cette année et qui a livré quinze minutes de show bouillonnant juste avant. La performance de Britney n’en était pas moins dépassionnée. Et c’est dans cette ataraxie que la jeune femme excelle.

Approche sacrificielle

A une époque où les passions chauffent les esprits, où le culte du don de soi à 100% explose –les stars livrant elles-mêmes leur vie privée sur Instagram / Snapchat, quand elles n’ont pas de télé-réalité–, la popstar débarquant sur son lieu de travail avec la vitalité créatrice d’une guichetière de La Poste a quelque chose de troublant. De tout temps, le spectacle a été une source de renouvellement, une façon de sortir du réel pour bouleverser les codes sociaux. Quand elle arrive sur le tapis rouge des VMA accompagnée des mères du mouvement Black Lives Matter, Beyoncé place son art au centre des grandes préoccupations contemporaines et s’inscrit dans la longue tradition des déclarations politiques qui ont lieu durant cette cérémonie. Britney, elle, est à l’opposé du message.


Ses textes tournent autour du sexe et elle attrape l’entrejambe de son partenaire G-Eazy avant de faire tourner ses cheveux synthétiques sous la climatisation géante. Il n’y a pas d’authenticité feinte. Sa musique, ses costumes et même son maquillage sont toujours dans l’apesanteur des années 2000. Elle laisse la prise de risque et l’explosion visuelle aux autres. La transfiguration n’aura pas lieu. Sa danse dépassionnée donne souvent l’illusion que Britney s’en fout, mais c’est tout le contraire. Pascal disait, dans ses Pensées (1670), que le divertissement était nécessaire à l’homme pour l’aider à oublier sa condition. Si le spectacle nous fait sortir de la réalité, c’est pour mieux exprimer nos désirs les plus profonds (une réflexion partagée aussi par Freud).

Laissez-moi vous raconter ce qui est peut-être l’une de mes anecdotes préférées sur Britney. Un jour où j’interviewais un styliste de Los Angeles sur un tout autre sujet, nous avons digressé et parlé de la chanteuse. Il me raconta qu’un soir où il l’accompagnait à une fête où se trouvaient d’autres célébrités, ils croisèrent Brad Pitt dans le salon. Britney se tourna alors vers le styliste, la mâchoire traînant à terre, et lui dit: «Oh mon Dieu, c’est BRAD PITT. Il est hyper connu!»

Sa célébrité l’a, selon ses dires, amusée un temps dans sa jeunesse, mais elle a du mal à l’intégrer («Je suis parfois dans le déni», avoue-t-elle au micro de la BBC). Elle aimerait travailler avec Pharrell Williams mais estime qu'il faudrait «avoir des couilles» pour l’appeler. Sans ego, la passion déserte.

En un sens, Britney a une approche sacrificielle: elle nous donne ce qu’on attend d’elle. Elle n’essaye pas de gravir dans d’autres sphères. «Vous voulez de la musique pour la salle de sport, OK, allons-y», semble-t-elle dire album après album (à l’exception notable de Blackout, en 2007, où les paroles parlent plus de sa vie personnelle). On peut la voir, dans le docu When The Lights Go Out, sur sa sœur qui tente de percer dans la country, faire ses courses chez Target et porte des robes à 40 dollars. Certains vont même jusqu’à penser qu’elle s’auto-sabote. Ses performances remplissent la fonction de spectacle… pour elle-même. Elle est loin de s’en moquer. A l’aide de pas coutumiers et d’harmonie routinière, Britney Spears retrouve sa liberté. Elle est désormais comme vous et moi.

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste
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