Culture

Bertand Bonello: «En France, on a du mal à faire jouer réalité et fiction»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 30.08.2016 à 15 h 28

Rencontre avec le réalisateur à l'occasion de la sortie de son nouveau film sur fond d'attentats terroristes dans Paris: «Nocturama».

«Nocturama» I Wild Bunch Distribution

«Nocturama» I Wild Bunch Distribution

Notre critique du nouveau film de Bertrand Bonello, Nocturama, est à lire ici.

Ce mercredi sort Nocturama, drame en trois actes crépusculaire signé Bertrand Bonello, dont nous faisons la critique ici. L'occasion de rencontrer le réalisateur de L'Apollonide – Souvenirs de la maison close ou Saint Laurent pour évoquer ce nouveau projet faisant un brûlant écho à la réalité.


Bertand Bonello: «Pour la première fois, je rencontre des journalistes qui demandent un entretien en disant: “je n’aime pas votre film mais je voudrais en parler avec vous.” Je trouve leurs questions légitimes.»

(C) épicentre

Ce sont des gens qui trouvent le film mauvais, ennuyeux, ou qui pensent qu’il fait l’apologie du terrorisme?

Ni l’un ni l’autre, leur intérêt et leur malaise portent sur les interférences du réel, qui les empêchent d’aimer le film comme ils auraient aimé le faire. Cette question du rapport réalité/fiction m’intéresse beaucoup. Il y a un aspect culturel, très français, alors que, par exemple, les Américains se servent beaucoup de la fiction pour affronter leurs démons, quitte à le faire de manière biaisée. En France, on a beaucoup plus de mal à faire jouer ces dimensions l’une par rapport à l’autre. Ce qui est précisément le mécanisme sur lequel est bâti le film.

La question de l’interférence entre la fiction et la réalité a aussi dû se poser pendant la production du film, durant une période où il s’est produit des événements graves.

Le film a été écrit en 2011-2012, avant les attentats. Le tournage a eu lieu l’été dernier, après Charlie et avant le Bataclan. Je me suis bien sûr posé la question, mais en y pensant  je n’ai pas vu de raisons de transformer le scénario ou la mise en scène. En revanche, j’ai modifié ma manière d’en parler, en évitant pas exemple le mot «terrorisme», qui a été phagocyté par Daech, alors que le terrorisme existe depuis la nuit des temps. De même qu’il a été évident de changer le titre, qui était à l’origine Paris est une fête. Je suis très content qu’il s’appelle Nocturama [d’après le titre d’une chanson de Nick Cave, ndlr], un titre plus fictionnel, plus du côté de la fantasmagorie. C’est aussi la raison du choix de l’affiche, qui a un côté science-fiction. Le film est dans l’imaginaire, même si il vient d’un ressenti qui est, lui, issu de la réalité.

Les explosions sont mises en scène, de manière quasi-abstraite, comme des tableaux, il n’y ni figurants, ni souci de réalisme. Ce sont des images

Et qui porte sur quoi?

Sur le sentiment d’une énorme pression dans la société française, de l’accumulation d’une violence latente, de blocages ou de refus très profonds, dans un environnement où le passage à l’acte par des moyens destructeurs comme la pose de bombe est également entré dans le paysage.

Le film s’appuie sur le ressenti d’une saturation de la réalité quotidienne par la violence, mais «en général», sans se référer à des causalités particulières, et encore moins à des faits précis qui se sont produits.

Exactement. Et c’est ainsi que les explosions sont mises en scène, de manière quasi-abstraite, comme des tableaux, il n’y ni figurants, ni souci de réalisme. Ce sont des images.

La première partie du film, celle qui se situe à l’extérieur, dans Paris, avant les explosions, est à la fois d’un grand réalisme sur les lieux, les trajets, les atmosphères, et très stylisé.

C’est le principe de tout le film, qui se traduit de manière différente dans son déroulement. Nocturama est mon film le plus mis en scène, le plus méthodiquement travaillé, cadre par cadre, mouvement de caméra par mouvement de caméra, etc. Et en même temps il a donné lieu à une recherche factuelle très poussée. Les scènes dans le métro sont filmées dans des conditions documentaires, parmi les véritables usagers, en toute petite équipe. De même que pour les scènes de la fin, j’ai travaillé avec un ancien du GIGN, pour avoir la précision des actions, des gestes, des méthodes d’infiltration dans un bâtiment de ce type et des procédures pour en prendre le contrôle.

Ce rapport au réel passe aussi par les acteurs.

J’ai voulu un partage égal entre comédiens professionnels et non-professionnels, qui m’apportent d’innombrables éléments de réalité, dans les voix, les visages, les postures, les rythmes des gestes, etc. Sur le tournage, j’ai été très attentif à ne pas faire disparaître ce qui venait d’eux, tout en l’intégrant à ce que j’avais écrit.

Le film était-il très écrit?

Dans les moindres détails. Tous les dialogues, toutes les musiques, toutes les situations. Durant tout le tournage dans la Samaritaine retransformé en grand magasin, je passais mes week-ends seul à m’y déplacer, à imaginer les départs de caméra, les circulations, la construction des espaces et des temporalités. Cette exigence de précision est aussi liée à la volonté de s’inscrire dans le cinéma de genre, du côté du fantastique dans la première partie, et pour la deuxième du film de siège dont Assaut de John Carpenter demeure la référence. La mise en scène amène de la fiction, les acteurs amènent du réel.


Outre Assaut, aviez-vous des références de cinéma?

Même s’il ne s’agit évidemment pas d’imiter qui que ce soit, j’aime bien proposer aux gens qui travaillent sur le film des suggestions de ce que je cherche en convoquant d’autres œuvres. Donc j’avais dit que la première partie renvoyait à Elephant d’Alan Clarke et la deuxième à Assaut. Cela me sert aussi pour poser les bases. La première version du scénario tient sur une feuille A4, avec les trois idées principales, la structures, un schéma du type «Clarke meets Carpenter», et le principe de conception des musiques. Tout part de là. Mais attention, Elephant et Assaut ne sont pas que des modèles formels. Pour moi, ce sont deux films politiques qui fonctionnent sans discours. Le projet du film est de passer par le geste, par l’action des personnages pour susciter de la pensée. Et pas par le dialogue.


 

Dans Nocturama, il n’y a en fait qu’une seule ligne de dialogue commentant ce qui s’est passé, lorsqu’un des protagonistes croise une femme interprétée par Adèle Haenel qui dit «ça devait finir par arriver».

J’ai eu besoin que quelqu’un exprime cette idée, il faut que le spectateur l’entende, et que le personnage de l’entende. À ce moment du film, qui est comme une parenthèse, on se trouve dans un monde à la fois réel et abstrait, dans Paris la nuit entièrement désert.

J’ai essayé de faire un film beaucoup plus court, ça ne fonctionnait pas du tout. C’est la durée passée en leur compagnie qui leur donne une existence

Le film déjoue la définition habituelle de ce qu’est un personnage de fiction. Ces jeunes gens n’ont pas de passé connu, pas de motivations explicites, pas de psychologie, ni eux ni le film ne tient de discours à leur endroit.

J’ai voulu l’instant présent, les actes. Mais ils n’existent que parce qu’on passe du temps avec eux. J’ai essayé de faire un film beaucoup plus court, ça ne fonctionnait pas du tout. C’est la durée passée en leur compagnie qui leur donne une existence, une existence de fiction nourrie du réel des interprètes, mais une existence fictionnelle qui n’utilise aucun des moyens habituels du romanesque, de la construction de personnages. Les rapports au temps organisent tout le film, il y a le temps précis de la mise en place et la simultanéité, puis l’arrêt du temps, sa suspension, enfin le brouillage du temps.

Vous êtes un cinéaste qui est aussi pleinement un musicien, avec de nombreuses interférences entre ces deux pratiques. Comment cela se traduit-il dans le cas de ce film?

Sur ma fameuse feuille A4, j’avais noté «1re partie: score, 2e partie: jukebox». J’ai écrit le scénario de la première partie avec en tête un certain style de musique, à la fois une froideur électronique mais pas de l’électro, et une grande présence des basses fréquences. J’ai composé toutes ces musiques en même temps que j’écrivais, elles étaient prêtes au moment du tournage. Elles m’aident à mettre en scène. Et je les fais écouter aux acteurs et aux techniciens, ce qui contribue à ce qu’on soit bien en accord sur ce qu’on cherche, à ce que tout le monde soit dans le bon tempo, dans le bon mood. Ensuite, je choisis les morceaux qu’on entend durant la deuxième partie, en même temps que je l’écris. Ils font partie de la narration. Ce sont mes choix, pas ceux des personnages.

On imagine qu’un film sur le thème des attentats, aujourd’hui, doit être difficile à produire.

En fait pas tellement. Aussi bien la maison de production, Rectangle (Edouard Weil et Alice Girard), la distribution et les ventes avec Wild Bunch (Vincent Maraval), les coproducteurs étrangers (Pandora, en Allemagne) et les partenaires financiers, Canal +, Arte, la Région Ile-de-France, tout le monde a été en phase avec le projet, et le film s’est fait dans de très bonnes conditions de travail. Seule l’Avance sur recettes a refusé d’aider, pour des raisons morales, que je respecte. Sinon, y compris durant cette année 2015 qui a été si difficile, tous mes interlocuteurs ont compris ce que je voulais faire, l’importance du passage par la stylisation et la fiction, et ont accompagné le film.

Les jeunes spectateurs, disons de moins de 30 ans, ne me parlent que du film lui-même. Nocturama parle d’eux et d’aujourd’hui

Qu’est-ce qui aura été le plus difficile à faire dans ce film?

La promotion! Tout l’accompagnement de sa sortie. C’est un film délicat, il faut être très précis dans ses réponses. Les troubles que suscite le film sont légitimes, il faut les entendre et essayer d’y répondre. C’est vrai des journalistes, et c’est vrai avec les spectateurs que je rencontre lors des projections en avant-première, qui ont lieu dans toute la France. Beaucoup de gens, journalistes ou simples spectateurs, disent que face à un tel film, ils ont besoin de temps, je trouve ça très sain. Et c’est pourquoi il était bien que le film n’aille pas à Cannes, qui est typiquement le lieu où personne n’a de temps, où les réactions s’expriment à chaud et s’amplifient. Lors des débats après les projections, je comprends bien que le film engendre un désarroi ou une stupeur, donc aussi des réactions-réflexes. Par exemple il arrive que des gens me disent que je donne raison aux personnages puisqu’à la fin ils sont victimes, c’est une étrange idée contemporaine que la victime aurait par hypothèse raison.

Percevez-vous des clivages parmi les spectateurs vis-à-vis du film?

J’observe un véritable clivage au sein du public en termes de génération. Les jeunes spectateurs, disons de moins de 30 ans, ne me parlent que du film lui-même –la mise en scène, le choix des acteurs, etc. Le sujet ne fait pas débat pour eux, ils ne font aucun amalgame avec les attentas islamistes. Nocturama parle d’eux et d’aujourd’hui. Alors que les gens plus âgés sont beaucoup attentifs à la question de la responsabilité d’un cinéaste, à celle de l’esthétique de la violence. Ce sont des questions auxquelles il importe de répondre. Je revendique ce qu’il y a d’ambigu, d’ouvert, de complexe dans le film –par exemple des spectateurs plus âges trouvent étrange qu’à un moment les personnages aient des convictions, et ensuite non. Alors que pour moi c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui, avec des attitudes et des discours composites, très instables et contradictoires, d’adhésions à des valeurs et à des comportements qu’il y a vingt ou trente ans on aurait jugés exclusifs les uns des autres. Nous n’avons aujourd’hui aucune clé d’explication générale aux comportements de nos contemporains.»

Jean-Michel Frodon
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Critique
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