Sports

Au tennis, chaque tournoi du Grand Chelem surveille ses voisins

Temps de lecture : 6 min

Les quatre épreuves se regardent étroitement les unes les autres, dans la concurrence exacerbée qui est la leur, tout en ayant un œil sur leurs riverains.

Le stade Arthur-Ashe lors de l'US Open 2015. STREETER LECKA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.
Le stade Arthur-Ashe lors de l'US Open 2015. STREETER LECKA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

À l’US Open, tout paraît aller aussi vite que le rythme trépidant de New York, où se déroule le quatrième tournoi du Grand Chelem de l’année. Ainsi, entre la prise de décision de doter d’un toit le central du Stadium Arthur-Ashe, arène principale de 23.000 places du site de Flushing Meadows, et l’inauguration de celui-ci, lors de l’édition 2016 qui se déroule du 29 août au 11 septembre, trois petites années seulement se sont écoulées. À ce toit de 76 mètres sur 76, d’une valeur de 150 millions de dollars, s’ajoute, dès cette année, la mise à la disposition pour les joueurs d’un nouveau Grandstand, un court de 8.125 places, qui se substitue au précédent.

Voilà de quoi faire rêver la Fédération française de tennis (FFT) qui, depuis qu’elle a choisi, en février 2011, de laisser son tournoi étendard sur son territoire actuel de Roland-Garros avec une emprise espérée sur les serres d’Auteuil pour y insérer un court supplémentaire (non couvert), n’en finit plus d’accumuler les reports et les retards dans son projet d'extension. Le toit devant chapeauter le court Philippe-Chatrier, prévu à l’origine pour 2016, pourrait devenir une réalité en 2020, mais à ce jour, ce calendrier reste hypothétique en attendant une importante décision du Conseil d’état cet automne à propos des serres d’Auteuil.

Les tournois du Grand Chelem, qui sont de faux-amis en raison de leur concurrence exacerbée, se sont trouvé une sorte de «dernier de la classe» qu’il est désormais facile de montrer du doigt. En effet, la caricature consisterait à conclure qu’en France, décidément, tout va plus lentement qu’ailleurs… Ce qui est peut-être vrai, mais ce serait être également trop réducteur dans un contexte où les quatre tournois du Grand Chelem sont tous soumis à des contraintes et, parfois, à des oppositions diverses avec, pour chacun, des solutions afin de s’en accommoder. Rappelons déjà que la FFT n’est pas propriétaire de l’emplacement de Roland-Garros, qui appartient à la Mairie de Paris, à qui elle règle une redevance annuelle de quelque 4 millions d’euros, équivalant à un taux évoluant entre 2 et 4% de son chiffre d’affaires. À l’Open d’Australie, c’est l’état de Victoria qui a la main sur les installations de Melbourne Park: la Rod-Laver Arena, le central, avec son toit datant de 1988, accueille toutes sortes de manifestations tout au long de l’année (concerts, sports divers…) et fait figure de «Bercy» local; la Hisense Arena, son deuxième court en capacité, est d’abord un vélodrome international. Wimbledon, par le biais du All England Club, est le seul club privé à organiser un tournoi majeur. A l’US Open, l’USTA, la fédération américaine, est chez elle depuis 1978 sur la parcelle de Flushing Meadows après avoir claqué la porte du club privé du West Side Tennis Club à Forest Hills au terme de l’édition 1977.

On le voit, quatre tournois du Grand Chelem pour quatre cas très différents. Et pour chacun, des riverains avec qui il s’agit de (tenter de) vivre en bonne intelligence…

Des voisins plus ou moins proches des bruits des balles

Si l’Open d’Australie, niché en centre-ville au cœur d’un parc qui comprend notamment le stade ayant accueilli les Jeux olympiques de 1956 à Melbourne, a toujours été plutôt à l’abri de ses «voisins» relativement éloignés des bruits des balles (ou des notes de musique), ce n’est pas le cas du All England Club. Celui-ci est localisé en lisière de maisons et obligé de se soucier clairement et officiellement de la tranquillité de son environnement pendant deux semaines, en accord avec les habitants, en fermant les portes du club chaque premier dimanche du tournoi, à l’exception de quatre éditions «noyées» par la pluie (dont celle de 2016). C’est une mesure prise pour «reposer» tout le monde, les résidents d’abord et avant tout, mais aussi les joueurs, les personnes travaillant sur le site et le gazon. Jusqu’en 1981 inclus, les deux dimanches étaient même privés de jeu, la finale dames ayant lieu le vendredi et la finale messieurs le samedi. Le fait de se retrouver au cœur d’une zone résidentielle implique aussi, pour le tournoi, de ne pas autoriser le moindre jeu après 23h. En effet, depuis que le toit a été installé sur le Centre Court en 2009, il est possible de prolonger certaines parties en soirée pour rattraper le retard dans la programmation, mais tout match, quel que soit le score, doit être obligatoirement interrompu à cette heure-là. A Wimbledon, les nocturnes restent et resteront prohibées.

Souvent perçus comme d’indécrottables obstructionnistes, les riverains de Roland-Garros et les associations vent debout contre le projet sont pourtant plus souples en la matière puisque les Internationaux de France mobilisent trois dimanches de compétition. Et ils ne connaîtront aucune limite horaire en termes de jeu si le tournoi organise demain, comme c’est prévu, des nocturnes à moins de 100m d’immeubles remplis d’habitants espérant dormir sans entendre des clameurs venues d’à côté (en nocturne, le toit sera constamment fermé quel que soit la météo, avec un effet certain de caisse de résonance). Mais il n’a pas été possible de trouver un compromis entre la FFT et ses interlocuteurs sur le problème de l’extension et de la rénovation du stade en général.

C’est son péché mignon: légalement, la France utilise souvent de longues voies tortueuses de consultation ou de concertation sur des chemins menant régulièrement à des impasses dans ce qui ressemble alors plutôt au final, hélas, à une démocratie participative en peau de lapin. Dernier exemple en date: tandis que la Cour des comptes a donné un avis très négatif sur le futur Grand Stade de rugby dans l’Essonne, et malgré les extrêmes réserves émises lors du débat public, Manuel Valls, Premier ministre et élu de la circonscription d’Evry où doit être érigée cette nouvelle enceinte, a passé outre et donné le coup d’envoi de la création de ce projet contesté et très risqué sur le plan économique.

Roland-Garros, où l’interventionnisme politique a été une constante depuis le début, s’est retrouvé de son côté piégé par une mauvaise appréciation de l’opposition se dressant devant la FFT et, disons-le nettement, par une forme d’imprudence qui lui a joué des tours, au-delà de son arrogante raideur.

De son côté, l’US Open a conduit sa procédure d’extension «à l’américaine» face à des adversaires également très remontés. Inscrit au cœur d’un parc –Corona Park– qui a notamment abrité l’Exposition universelle de 1964, le site de Flushing Meadows n’a pu s’étendre dans sa nouvelle configuration que dans le cadre d’un accord obligeant l’USTA à payer 10 millions de dollars aux organismes locaux gérant Corona Park et à rétrocéder, en volume, l’équivalence (mais doublée!) d’un bout de terrain dont elle avait besoin pour construire son nouveau Grandstand. Comme le précisait le New York Times en 2013, «la bataille avait duré un an» et l’USTA, au terme de cette négociation serrée, avait même été contrainte de mettre en plus la main à la poche pour participer à d’autres animations du parc.

Et ce n'est pas fini...

Ces phases de modernisation ont été constantes tout au long de l’histoire des différents tournois du Grand Chelem, et ce n’est pas terminé. L’Open d’Australie, après avoir couvert ses trois courts principaux, va ainsi rajeunir la Rod-Laver Arena à travers des travaux finalisés en 2019. L’US Open disposera d'un deuxième court couvert (Louis-Armstrong) de 14.000 places en 2018, Wimbledon devant attendre 2019 pour offrir pareille protection à son actuel court n°1.

Dans la meilleure des hypothèses, Roland-Garros n’aura donc pas un seul court couvert quand ses trois confrères du Grand Chelem en auront tous au moins deux chacun. Les traditionnalistes estimeront que c’est mieux comme cela puisqu’au cours de décennies d’existence, les épreuves du Grand Chelem qui sont, rappelons-le, des tournois de plein air, ont toujours réussi à livrer leur verdict un jour ou l’autre en respectant les impondérables venus du ciel. A force de copier sur leurs voisines, elles ont fini par se singer au nom d’une supposée modernité qui peut aussi ressembler à un lissage généralisé, imposé notamment par les télévisions. Au cœur de ses difficultés, Roland-Garros cultive, à sa manière, une véritable authenticité involontaire, même s’il n’est pas possible de le crier par-dessus les toits.

Yannick Cochennec Journaliste

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