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Sur Twitter, pourquoi autant de haine entre profs?

Louise Tourret, mis à jour le 29.08.2016 à 10 h 03

Les invectives et les insultes fusent entre enseignants, au point que certains se retirent même du réseau social. Comment expliquer tant de violence? Explications en plus de 140 signes.

BORIS HORVAT / AFP

BORIS HORVAT / AFP

En tant que journaliste spécialisée dans l’éducation, j’ai toujours trouvé un grand intérêt professionnel à fréquenter les réseaux sociaux. Certes, les parents et les enseignants qui s’y expriment ne sont pas forcément représentatifs mais ils donnent une idée –des idées– de la manière dont l’école et ses réformes sont vécues et perçues. Sans jamais remplacer les reportages, Twitter et Facebook permettent d’échanger en direct avec un nombre incalculable de gens et de faire des rencontres virtuelles intéressantes.

Mon enthousiasme s’est un peu modéré depuis un an car j’ai vu l’agressivité augmenter sur Twitter. Pas l’agressivité en général, mais l’agressivité entre enseignants. Et, on l’a constaté en particulier avec la réforme du collège, les tensions entre pro et contre sont arrivées à un point où il ne s’agissait plus de s’invectiver mais de chercher à se nuire, avec insultes et compte parodiques, comme cela a été récemment le cas à l’endroit de association Crap-Cahiers pédagogiques.

Cette violence récurrente a même atteint un stade inquiétant. En juin dernier, une syndicaliste de l’Unsa, Stéphanie de Vanssay, avait, suite à ses tweets au sujet de Périscope et de sa possible utilisation en cours, vu déferler les insultes avec un hashtag horrible et même «un tweet violent qui appelait au meurtre et au viol», comme l’a relaté le site spécialisé Le Café Pédagogique:

«L'auteur du tweet, effacé depuis, envoyé sous le pseudonyme Kripure, se présentait comme "50a, agrégé de lettres, élitiste, rigolard voire paillard, allergique aux unsanités, sciences de l'éduc".»

En cette fin août, c’est Yann Houry, un professeur féru d’Internet, éditeur de manuels gratuits en ligne, qui annonce son retrait de Twitter, où il était jusqu’ici très actif. Explications sur son blog:

«On ne peut pas s’y exprimer sans s’attirer les sarcasmes d’un illettré. On a vu des enseignants appeler au viol et au meurtre. Le racisme et l’intolérance s’y affichent avec délectation. Marine Le Pen a un million d’abonnés.»

C’est pas faux, comme disent les élèves… et c’est aussi le sujet du dernier dossier de une du magazine Time, qui a fait beaucoup réagir en France.

«Anonymes consternants»

Alors, les méchants profs ont-ils gagné contre les gentils? Décrivons un peu le paysage: pour résumer, il y a d’un côté des professeurs férus de pédagogie, membres ou sympathisants de mouvements pédagogiques comme les Cahiers pédagogiques ou syndiqués à l’Unsa (un syndicat qui soutient la réforme du collège); de l’autre, des professeurs appelés par les premiers «anonymes consternants», qui estiment que les «donneurs de leçons» sont insupportables et méritent d’être moqués. Sans pitié. 

Ces échanges m’ont d’abord effrayée. Je déteste la violence verbale, les haters m’angoissent et le trolling ne m’intéresse pas. J’ajoute que les membres des divers mouvements pédagogiques sont toujours fort sympathiques dans les échanges que j’ai pu avoir avec eux (cela va de Montessori aux Cahiers pédagogiques en passant par l’Icem Freinet et aussi les enseignants innovants, etc) et que, pour être tout à fait honnête, j’ai déjà eu maille à partir avec des twittos agressifs et eu des échanges assez désagréables alors qu’avec un retweet j’annonçais, par une simple mention, une grève prévue pour une semaine après la rentrée.

Traduction: je suis une mauvaise journaliste. Et évidemment, ce genre de message circule avec des retweets de gens qui n’ont jamais lus mes articles car LES journalistes en veulent aux profs, c’est bien connu… Il faut dire que j’ai connu des précédents où, parce que je ne critiquais pas la réforme du collège (que j’ai critiquée aussi), j’étais à la solde du ministère… De quoi nourrir l’idée que les profs sont paranos, non? Ou alors, c’est moi. Pas impossible.

Plus sérieusement, pour comprendre la nature exacte de cette défiance, j’ai cherché à savoir ce que ces anonymes consternants avaient à dire de ces disputes mais aussi de leur métier d’enseignant et surtout, pourquoi ils étaient aussi énervés. Pour commencer, je ne crois pas du tout au système de défense qui consiste à dire que tout ça c’est pour rire, que des blagues. Il y a des profs très drôles sur Twitter mais quand ça trolle, personne ne rigole et tout le monde est à vif.

«C'est Twitter, quoi!»

Après divers échanges, j’ai surtout conversé avec l’un d’entre eux, qui a voulu rester anonyme: je l’appellerai donc AC, «anonyme consternant», puisque cette appellation ironique lui convenait. AC a très aimablement répondu par DM, sur Twitter, à mes questions: je livre donc les réponses de cet enseignant énervé et tente de restituer ses sentiments.

Pour commencer, selon lui, les tenants des courants «pédagogistes» sont des donneurs de leçons et ceux qui quittent le réseau car ils se sentent insultés des âmes délicates, exemple avec Yann Houry:

«C’est une drama queen! Il n’est pas là pour échanger mais pour vendre des livres…»

Le ton est donné: brutal, dénonciateur et violent. Et assumé:

«Je suis très dur, parfois hargneux et sans doute méchant, mais le temps de la complaisance pour les médiocres est révolu. […] Alors oui, certains se sentent harcelés. Je répondrai (de manière certes facile) que moi je me sens harcelé dans mon travail par l’influence néfaste de ces gens. Et cessons de nous prendre au sérieux… C’est Twitter, quoi! Le réseau de Justin Bieber, de Bernard Pivot, de Nadine Morano et du compte officiel de Dieu.»

Ces excès ont engendré des demandes de modération envers Twitter. On sait que le réseau social modère peu et mal et qu’il a déjà fort à faire avec l’apologie du terrorisme, le racisme, l’antisémitisme et bien sûr le sexisme, même si, récemment, c'est surtout en protégeant les images des JO que ses services se sont le plus illustrés dans leur zèle à ne pas laisser passer de contenus illicites. Du côté de l’employeur, l’Education nationale, comme le rappelait un des enseignants les plus suivis sur Twitter, Monsieur le Prof, dans une interview donnée aux Inrocks:

«Il faut se poser la question: si un de mes élèves ou de mes collègues lisait ça, serait-il outré? […] Ce que je regrette le plus, c’est l’absence de politique claire vis-à-vis des réseaux sociaux de la part de l’Education nationale. À aucun moment nous n’avons de charte à suivre.»

Et le Monsieur touche juste: en France, il n’y a pas de code de déontologie enseignante à l’instar de celui des médecins (avec le Conseil de l'ordre) ou des journalistes (même si celui-ci n'est pas contraignant) pour la conduite à tenir dans les situations IRL. Alors, imaginez pour ce qui est de le vie numérique! Est-ce qu’on a le droit de se moquer des élèves (en général, il s’agit de second degré et ils ne sont pas nommés) par exemple? De moquer la/le ministre ou l’institution? (Pour ce dernier point, tout le monde le fait). En vérité, les pires propos ne sont pas tenus à l’endroit des élèves mais sont bel et bien ceux que les enseignants échangent entre eux.

Mais au fait, comment devient-on si rageux? «Au début, je n’étais là que pour m’amuser à poster quelques perles d’élèves», raconte AC:

«Facile et simple. Puis peu à peu, un petit réseau de profs rigolards a commencé à se former. Point commun: nous trouvions les tweets de Vanssay et de l’Unsa d’une stupidité confondante. Alors, on a commencé à titiller. Puis elle nous a qualifié "d’anonymes consternants". Tels des sales gosses, nous avons tout de suite adopté ce surnom. La différence entre les deux groupes, c’est que les anonymes ne se connaissent pas (en tous cas, je n’en connais aucun) et nous ne sommes pas coordonnés.»

Une méchanceté qui serait spontanée et non coordonnée… mais sur le réseau il semble que les uns et les autres s’encouragent et se stimulent et ces comptes, nombreux, arrivent à mettre les enseignants auxquels ils s’opposent en réelle difficulté, comme on l’a vu.

Des batailles qui nous apprennent quelque chose de l'école

Ces batailles de professeurs nous apprennent tout de même des choses sur l’école en France et sur les enseignants. Il existe un nombre important de professeurs que les réformes fatiguent, qui sont attachés à une manière assez traditionnelle de faire leur métier, qui ne prennent pas la parole en écrivant des livres, qui ne sont pas forcément syndiqués mais qui n’aiment pas le changement. Les historiens de l’éducation ont pointé depuis longtemps le fait que les réformes se succédaient à un rythme trop rapide et que des enseignants pouvaient tout à fait y faire obstacle, ne serait-ce qu’en ne les appliquant pas, ou mollement. Et sur Twitter, parce que c’est plus simple qu’un engagement associatif, que d’écrire un livre ou un article pour une revue, parce que surtout, on n’a pas tellement besoin de se justifier ou d’argumenter, ces enseignants se font entendre.

Ils dénoncent aussi certains comme des traîtres à la cause enseignante, ce que AC décrit ainsi:

«Une lutte dans la vraie vie entre les profs qui font leurs heures et les "miliciens" qui bouffent de l’heure sup' à tout va pour gagner de l’argent sans se soucier de la qualité de leur travail. Et l’institution est très arrangeante avec eux… forcément.»

Cela montre aussi à quel point enseigner devient une identité, une identité blessée même, et combien, dans ces batailles, on touche au cœur du sens du métier, surtout au moment où les réformes comme celle du collège (qui instaure quelques heures d’interdisciplinarité) sont vécues comme des remises en cause de l’identité professionnelle… et même d’une certaine loyauté envers l’idée qu’on se fait de la fonction de professeur.

Ensuite, il y a un point qui peut surprendre, c’est que ces grandes batailles se livrent au sein de la même famille politique, à gauche, car en France, encore aujourd’hui, la majorité des enseignants sont de gauche. L’accusation de conservatisme pédagogique, pour les «rageux», est insupportable quand on se sent bien plus progressiste que les gens qui vous accusent.

D’ailleurs, s’il n’aime pas les profs «innovants», AC est bien de gauche et tient à le rappeler:

«Vous comprendrez que du point de vue de mon lieu de travail, je ne peux pas accepter […] que tout ce petit monde nous traite de réacs, de droitistes et de FN. Car quand il faudra faire barrage à Marine Le Pen, nous, nous serons là.»

Hé oui, dans ce débat, tout le monde est de gauche et il est amusant de voir que la virulence des attaques est davantage réservée à des gens qui votent un peu comme vous qu’aux promoteurs de l’école privée, du chèque éducation ou des primes au mérite… Mais les mots «conservatisme», «progressisme» ou «réformisme» n’ont pas le même sens quand on parle de pédagogie et d’éducation. C’est pourquoi une partie des débats sur l’avenir de l’école est fondamentalement incompréhensible en France.

«Si on en arrive à une sorte d'autocensure complètement bloquante...»

Mais revenons à nos rageux –nul doute que beaucoup d'ente eux, et je suis certaine que c'est le cas pour le sympathique AC, sont de bons professeurs, des profs à cran qui défendent sincèrement leur métier–, il y a quand même le goût un peu amer que laisse l’idée que certains n’auraient pas le droit de parler, comme l’explique Philippe Watrelot, un professeur qui s’exprime souvent sur les réseaux, a longtemps été directeur du mouvement CRAP-Cahiers pédagogiques et blogueur:

«Moi, pour ma part, […] cela me pose un problème d'écriture. J'ai commencé un texte sur mon blog et... je ne l'ai pas fini, car je me demandais comment chaque phrase, chaque mot allait être interprété. Si on en arrive à une sorte d'autocensure complètement bloquante, c'est grave...»

Ensuite, parce que cette haine à laquelle on s’acclimate peut contaminer le réel, comme l’explique un militant d’un courant pédagogique dans une discussion privée sur Facebook:

«Cette nuisance ne s'arrête pas à Twitter et se répercute pour certains d'entre nous dans notre quotidien de travail. Le monde est petit et les messages diffamatoires, calomnieux, les propos inventés, les tweets hors contexte finissent très vite dans un cercle assez proche professionnellement, et ça finit par mettre en péril notre boulot, surtout quand une partie se fait en formation avec des adultes.»

Twitter est un milieu hostile, on le savait. Quoiqu’on pense des opinions des uns et des autres sur la pédagogie et la manière de conduire sa classe ou encore de parler de son travail, on constate une impossibilité à dialoguer, à accepter que d’autres fassent différemment et que ça soit bien, une tendance à se crisper dans des postures de refus. Ce sont aussi des querelles relativement confuses, parfois stériles, qui occupent du temps, prennent de l’espace et de l’énergie et donnent une image assez dégradée de l’école et des enseignants.

Louise Tourret
Louise Tourret (159 articles)
Journaliste
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