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Venise ne connaît pas la crise

Le Danieli (DR).

Le Danieli (DR).

L’hôtellerie de la cité lacustre connaît actuellement une formidable embellie.

De la locanda familiale aux palaces et autres cinq étoiles, le chiffre officiel du nombre d'hôtels à Venise, tel que recensé par TripAdvisor, s’élève à 387, pour 1.500 restaurants. Loin de pâtir de la sévère crise touristique observée à Paris et en France, la Cité des Doges, où a lieu du 31 août au 10 septembre la traditionnelle Mostra, va accueillir en 2016 près de 30 millions de touristes dont 8 millions de Français, en tête devant les Américains, les Anglais, les Allemands, les Russes, les Chinois et les Japonais.

La cité lacustre, ville édifiée sur des millions de pilotis, où, selon le mot de Cocteau, «les lions couchent devant le seuil des portes et les pigeons marchent de long en large», reste une destination phare de l’Europe culturelle dédiée à la beauté, à l’art et à l’amour –les mariages restent un véritable business pour l’hôtellerie, merci à Amal et George Clooney.

De plus, Venise n’est pas qu’un point de chute estival: septembre et octobre sont des mois de très bonne fréquentation, sans évoquer les fêtes de fin d’année et le Carnaval de février où les Français demeurent les premiers acteurs de la féerie en costumes, masques et fêtes diverses. La ville fonctionne en toutes saisons et toute la semaine: si les weekends, les tarifs sont doublés voire triplés, les pèlerins malins arrivent le dimanche soir à l’heure où les appartements loués, les hôtels et les pensions se vident. Les sites de réservations le montrent fort bien.

Floraison de cinq étoiles

Le boom hôtelier de la ville se lit dans les créations de cinq étoiles comme le Centurion à côté de la Salute, face au Gritti, et surtout d’unités de luxe édifiées sur les îles lagunaires comme l’ont été jadis l’Excelsior du Lido, rénové par l’Aga Khan dans les années 1970, ou le Cipriani sur l’île de la Giudecca, fondé par l’homme d’affaires anglo-américain James Sherwood, le créateur du train de légende Venice Simplon-Orient-Express.

C’est aussi sur la Giudecca, le long du Grand Canal, que Francesca Bortolotto, rénovatrice du cinq étoiles Bauer, a créé le Bauer Palladio, du nom du génial architecte –une demeure hôtelière nichée dans un parc, une rareté à Venise. À quelques centaines de mètres de ce refuge de sérénité, le Groupe Hilton a lui lancé en 1997 un cinq étoiles de briques rouges en lieu et place des moulins à grains Stucky –l’idée était de proposer aux sociétés internationales un gros building destiné aux congrès et séminaires, avec des salles de conférences de mille places. Or, il n’y a pas de réunions de cette dimension à Venise et, surtout, le Hilton est situé à l’écart du centre historique de la cité lacustre: il faut aller à la Basilique Saint-Marc, sur la place éponyme, en bateau privé depuis la Giudecca.

Sur l’Île San Clemente, occupée jadis par les fous, un groupe turinois a bâti un imposant ensemble hôtelier doté d’une chapelle et d’un parc en lisière des eaux. Après quelques changements de propriétaires, c’est le groupe Kempinski, propriétaire d'un grand hôtel sur le lac de Genève, qui a entrepris de dynamiser le San Clemente, à quinze minutes en vaporetto. Un pari risqué.

Le JW Marriott (DR).

Mais l’initiative la mieux conçue en termes de volumes et de quiet luxury, c’est la création au printemps 2016 du JW Marriott, installé, pour un coût de 270 millions d'euros, sur l’île privée l’Isola delle Rose, une enclave verdoyante de 17 hectares sur les eaux lagunaires, où fut construit en 1914 un hôpital spécialisé dans les maladies respiratoires. Le micro-climat balayé par les vents de la lagune et de l’Adriatique en a fait un site bénéfique pour la santé, la relaxation et le bien-être, à l’écart des hordes pendulaires de touristes fixés place Saint-Marc et au Rialto.

Construit par l’architecte star Matteo Thun, le JW Marriott est imposant par ses bâtiments modernes et ses prestations diverses: les 266 chambres et suites, les villas, les résidences avec piscine privée, les maisonnettes avec jardin, le spa de 1.750 mètres carrés, les trois piscines dont l’une à débordements sur les eaux lagunaires. L’espace est là, les oliviers (150 litres d’huile par an) et le beau jardin potager aussi, et l’air pur et vivifiant: une réussite sidérante.

L'hôtel compte deux restaurants: le Sagra Rooftop, pour les déjeuners de cuisine vénitienne bien exécutée à des prix très décents (gnocchi à 18 euros), et le Dopolavoro («après le travail»). Supervisé par le chef double étoilé de Vérone, Giancarlo Perbellini, ce dernier a obtenu sa première étoile en décembre 2015 après six mois d’activités. Il offre une cuisine de création, un brin révolutionnaire, avec par exemple des sushis de maccheroni farcis aux gambas rouges, sauce aux algues nori et burrata (70 euros). Le dîner gastronomique, très créatif, est à privilégier dans ce palace –sinon spaghetti, risotti et tiramisu de rigueur aux deux repas.

Le Danieli, un palace-musée

Magnifiquement situé sur le quai des Esclavons, le Danieli, grand hôtel de style gothique-byzantin, reste lui le plus ancien d’Europe avec les Trois Rois à Bâle. Ce fut la demeure patricienne de la très ancienne famille Dandolo (697), qui a donné quatre doges à la cité lacustre, dont le plus vénérable mourut à l’âge de 98 ans à Constantinople après avoir conquis Trieste et enrichi la ville pour des siècles.

Le palazzo ocre a été constitué en 1471 de plusieurs habitations vénitiennes –ce fut la plus majestueuse adresse de Venise, célèbre pour ses traditions d’hospitalité et d’accueil. Les Gritti (doges aussi), Mocenigo, Bernardo et Nani s’y sont succédés mais en 1822, un personnage venu du Frioul, Giuseppe Dal Niel, réussit à louer le second étage pour en faire le premier hôtel d’Italie. Il lui donna ce nom forgé du sien, Danieli.

En 1895, les nouveaux propriétaires, les Genovesi, construisirent une aile (la Casa Nuova) reliée au bâtiment d’origine par un pont suspendu. C’est cette famille qui installa l’électricité, le chauffage intérieur et les deux ascenseurs, ce qui établit la réputation internationale du Danieli, vanté par un long reportage publié dans le New York Herald. Dès lors, l’hôtel de style ancien devint une destination en vue pour le gratin des voyageurs en quête d’émotions vénitiennes –et amoureuses. George Sand et Alfred de Musset occupèrent en 1833 la chambre 10 devenue mythique: «Comptons les douces larmes qu’à nos yeux a coûté la volupté», écrit le poète dans Venise la Rouge. La chambre légendaire au décor restauré à merveille (boiseries, mobilier, dorures et tableaux), est la plus demandée par les Français.

Il faut louer les différents propriétaires du palazzo aux sols inondés chaque année par l’acqua alta (dix fois en 2015) d’avoir pu maintenir la beauté du palais fragilisé par le temps, les pluies acides et le sel. Cet été, le Danieli, propriété du groupe milanais Statuto, géré par la compagnie américaine Starwood, a dépassé les 90% de taux d’occupation –les touristes américains arrivent en tête d'une clientèle cosmopolite, avec des Asiatiques très présents.

Pour obtenir une table au petit déjeuner sur la terrasse panoramique –le joyau de l’ex-palazzo–, il fallait faire une brève queue dès 9 h 30 du matin. À côté, on trouve la Terrazza, le grand restaurant de cuisine vénitienne du maestro napolitain Dario Parascandalo, artisan d'une véritable évolution culinaire à coups de sardines in saor, anguilles et loups de la lagune, foie de veau et polenta ou bœuf Fassone (une AOC du Piémont) sauce brune. Le palace aux couloirs sinueux a aussi inventé au cinquième étage un bistrot lumineux de spécialités locales, le Egg, où Nicolas Batavia propose des cicchetti, la pasta, le tartare de bœuf, les œufs brouillés au gorgonzola, tout cela en petites portions, dans la bonne humeur et sans le rituel du palace antique, et avec une vue panoramique à couper le souffle.

Plus que jamais, à l’heure où Venise voit s’accumuler près de vingt hôtels cinq étoiles –l’embarras du choix–, le Danieli s’impose comme le symbole vivant de l’histoire de la cité et d’une certaine démocratisation du luxe. L’hôtel au passé préservé et ses salons d’apparat du rez-de-chaussée accueillent les flâneurs et pèlerins amoureux de la cité lacustre, saisis par la magie du lieu de mémoire en parfait état. Comme le palais ducal tout à côté, le Danieli vous saisit d’admiration.

Adresses

Le Danieli

• Riva degli Schiavoni 4196 Castello 30122. Tél.: +39041 5226 480. Le palace où il faut avoir vécu un weekend, une semaine ou plus. Un palazzo à l’ancienne restauré à merveille à l’intérieur et dans les chambres et suites vénitiennes. Repas magique au 5ème étage. vue splendide sur la lagune. Deux restaurants dont la Terrazza et un bar à tapas. Salons au rez-de-chaussée. Chambres à partir de 300 euros.
 

JW Marriott Venice Resort & SPA Hotel

• Isola delle Rose, Laguna di San Marco 30133. Tél.: +39 041 852 1300. À quinze minutes de San Marco, un ensemble d’hôtels et de maisons modernes dans un parc superbe sur les eaux lagunaires. Oliviers, tennis et SPA magnifique avec piscines. Deux restaurants dont une trattoria et une table de haute cuisine. Une façon romantique de vivre dans les parages de la Cité des Doges. Chambres à partir de 250 euros. Navette gratuite privée.

 

Centurion Palace Hotel

• Dorsoduro 173, Venise 30133. Tél.: +39 041 34281. Un palazzo restauré avec maestria, en face du prestigieux Gritti. Cuisine vénitienne de Massimo Livan au Antinoo’s Lounge. Chambres à partir de 350 euros, et magnifique suite 401 avec vue panoramique sur le Grand Canal. Recommandé en hiver.

• Castello 4196, Venise 30122. Tél. : +39 041 522 6480. Chambres à partir de 300 euros. Somptueux petit déjeuner à la Terrazza du 5ème étage. Menus à 115 et 165 euros. Carte de 120 à 150 euros. Bar au rez-de-chaussée, avec une carte courte. Une halte bienfaisante.

 

WestinTM Europa & Regina

• San Marco 2159, Venise 30124. Tél. : +39 041 240 0001. C’est l’autre cinq étoiles du Groupe Starwood, un palazzo de pierres blanches dressé sur le Grand Canal, avec des chambres à partir de 220 euros. Une terrasse-restaurant, la Cusina, au bord des eaux battues par le mouvement saccadé des gondoles au repos. Excellente cuisine créative sans excès du chef trévisan Alberto Fol, allégée en sucre et sel: crème chaude de courgettes à la menthe et aux amandes (28 euros), risotto venere aux légumes (32 euros), tartare de veau, sauce au thon (35 euros), tiramisu au biscuit de Savoie (18 euros)... Menu à 115 euros.

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