Culture

Pourquoi les cendres d'un architecte star sont devenues diamant

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 29.08.2016 à 17 h 09

Une artiste américaine a transformé la dépouille du célèbre architecte mexicain Luis Barragán en un diamant destiné à monnayer ses archives détenues en Suisse par Vitra.

L'artiste Jill Magid expose la bague de fiançailles réalisée à partir des cendres de l'architecte Luis Barragán (Courtesy Jill Magid / Kunst Halle Sankt Gallen / Stefan Jaeggi/ LABOR)

L'artiste Jill Magid expose la bague de fiançailles réalisée à partir des cendres de l'architecte Luis Barragán (Courtesy Jill Magid / Kunst Halle Sankt Gallen / Stefan Jaeggi/ LABOR)

«Le simple fait de penser à cette atrocité me donne envie de vomir.»

C'est par la presse que Tadeo Pintado Barragán Cervantes Omana a appris que les cendres de son grand-oncle avaient été récupérées par l'artiste Jill Magid pour en faire un diamant.

D'après cette dernière, l'autorisation d'exhumer les restes conservés à la Rotonda de los Jaliscienses Ilustres –sorte de Panthéon des locaux ayant connu une certaine gloire– de Guadalajara lui aurait été donnée par les descendant de l'architecte. Des documents prouvent la véracité de ses propos. Cependant, Tadeo Pintado s'insurge: qui a permis à ces lointains cousins de s'octroyer une quelconque autorité en la matière? Seule sa grand-mère, Marcia, désignée comme légataire universelle par son frère Luis, ainsi que les enfants de celle-ci (le père et les deux oncles de Pintado) auraient été en mesure de donner un tel accord.

«Strip-tease architectural»

Membre du mouvement moderne et proche de Louis Kahn, Barragán est né au Mexique en 1902. Ses réalisations tirées au cordeau, bâtisses géométriques aux façades dépouillées arborant de vives couleurs inspirées des haciendas lui ont valu de recevoir la récompense suprême dans son domaine d'activité: le prix Pritzker lui a été donné en 1980, hommage rendu à son œuvre architectural qui «sublime l'imagination poétique». 

Pintado réclame aujourd'hui la restitution des cendres –ou de ce qu'il en reste, puisque Jill Magid n'en a utilisé qu'une partie et remplacé, à poids égal, la matière prélevée par la sculpture d'un petit cheval d'argent. De son vivant, Barragán était souvent critiqué pour ses travaux commissionnés par de riches clients, réalisations jugées peu démocratiques par ses détracteurs. Un jour qu'on lui demandait pourquoi il «créait uniquement pour les riches», l'architecte rétorqua: «Non, pour les chevaux aussi

Mexique, New York, Suisse

Pourquoi Jill Magid a-t-elle transformé les cendres de Barragán en un diamant de plus de deux carats? Avant de s'éteindre des suites de la maladie de Parkinson en 1988, Barragán avait décidé de confier à son associé Raul Ferrera ses archives professionnelles, faisant don des archives privées et de sa collection d'œuvres d'art à son ami Díaz Morales. Ce dernier allait créer, dans la maison de l'architecte, le musée Casa Luis Barragán.

Apprenant que le Red District s'apprêtait à se pourvoir de 26 nouvelles caméras, Magid poussa le bouchon plus loin encore en proposant de les orner de strass rouges

Ferrara se pendit quelques années plus tard, en face de la Casa Barragán. Sa veuve tenta de proposer les archives professionnelles et les droits de reproduction des œuvres à diverses institutions mexicaines, mais aucune n'avait le budget suffisant: elle en demandait plus d'un million de dollars. Max Protetch, galeriste new-yorkais spécialisé dans les dessins d'architecture, l'emporta et l'énorme fonds (plus de 13.000 dessins, 7.500 photos, 7.800 diapositives, modèles architecturaux, correspondance et autres documents) fut envoyé à SoHo –Protetch raconte que les boîtes d'archives étaient si énormes, nombreuses et lourdes qu'il avait, les voyant étalées sur le sol de la galerie, craint que le plancher cède sous le poids.

Le tout fut ensuite cédé à Rolf Fehlbaum, propriétaire de la marque de mobilier Vitra (dont le «campus» de Weil-am-Rhein abrite les créations d'architectes comme Frank Gehry, Herzog et de Meuron, ou Zaha Hadid). En 1998, Fehlbaum avait en fait acquis les archives (rachetées trois millions de dollars de l'époque au malin Max Protetch) en lieu et place d'une bague de fiançailles: sa future épouse, Federica Zanco, passionnée par l'œuvre de Barragán, lui dédia près de Bâle une fondation. Le fait que celle-ci soit physiquement installée aussi loin du pays natal et des réalisations de Barragán fit grincer des dents.

Plus préoccupant, et c'est ce qui déclencha la démarche de Jill Magid, Federica Zanco refuserait –à l'exception d'une exposition itinérante organisée en 2000, passée par le Japon et le Mexique– l'accès aux archives, régulièrement demandée par des chercheurs et étudiants, ou de céder le moindre droit de reproduction, se consacrant elle-même depuis des années à une titanesque monographie.

Gargouilles modernes

Les questions d'accès aux œuvres ou de droit à l'image ont toujours titillé Jill Magid, née dans le Connecticut en 1973. Après avoir étudié l'art à Cornell, elle s'attaqua à un master de sciences au M.I.T. Rien de moins. On devrait toujours se méfier d'une artiste agitatrice estampillée «Ivy League , et c'est une leçon que les forces de police néerlandaises ont apprise malgré eux. En 2002, Magid était en résidence à la Rijksakademie d'Amsterdam. Sa curiosité attisée par le grand nombre de caméras de surveillance installées dans la ville, elle se rendit au siège administratif de la police locale pour demander le droit de les décorer –qui lui fut refusé. Applicant la règle du «Plus c'est gros, mieux ça passe», Magid laissa passer quelques semaines avant de s'y présenter à nouveau, cette fois armée de cartes de visites et d'un discours rôdé. Entre temps, elle avait inventé une société fictive appelée System Azure Security Ornementation.

«Les négociations étaient vraiment intéressantes. La première fois que je les ai rencontrés, ils se demandaient s'ils voulaient que les cameras soient visibles ou non.»

Magid insista sur le fait que s'ils désiraient utiliser les caméras comme outils de dissuasion, mieux valait qu'elles soient visibles. Voire même remarquables: après six mois de discussion, Magid présentait sa collection Police Signature Series, utilisant un code couleur censé véhiculer les valeurs de la police néerlandaise:

«Les caméras seraient habillées des couleurs tribales du département: vert pour la justice, rouge pour “plein d'amour”, bleu pour la rigueur et blanc pour l'intégrité.»

Apprenant que le Red District s'apprêtait à se pourvoir de 26 nouvelles caméras, Magid poussa le bouchon plus loin encore en proposant de les orner de strass rouges. La police ayant accepté le projet ubuesque, l'artiste e vit en plus recevoir environ 2.000 dollars en échange de son travail.

Pour Magid, les caméras de surveillance sont des «gargouilles modernes, sortes de pansements visuels qui projettent une image sécuritaire complètement fausse».

Trois ans plus tard, les services secrets néerlandais lui signaient, à La Haye, un chèque 100.000 dollars et un bon de commande pour une œuvre d'art qui finalement, au bout de quelques années, comme le relate cet article du Wall Street Journal, allait lui être confisquée de peur que la sécurité de certains agents secrets s'en trouve compromise.

Une love story gothique

Désormais considérée comme une «menace pour la société» par les autorités néerlandaises, Jill Magid pouvait cependant s'enorgueillir d'avoir affûté un pouvoir de négociation sans pareil. Le projet Barragán ne tarderait pas à germer. En 2005, elle avait signé un contrat avec Lifegem, société spécialisée dans la production de diamants faits à partir de dépouilles incinérées. À sa mort, Magid serait ainsi transformée en un diamant d'une valeur de 20.000 dollars, point final apporté à son œuvre «Auto Portrait Pending».

Jill Magid découvre le travail de Barragán au Mexique –la galerie la représentant fait face à la maison de l'architecte. Au-delà de l'œuvre de l'architecte, c'est le mystère entourant l'accès à ses archives qui l'obsède. Elle se prend de passion pour cette histoire qui lui évoque «une intrigante love story gothique, sous-tendue d'une intrigue autour de la propriété intellectuelle et les copyrights!». Lui vient alors l'idée de transformer une partie des cendres en diamants ornant une bague de fiançailles qu'elle proposerait en échange des archives de l'artiste avec l'idée d'en rapatrier au moins une partie au Mexique.

Elle entame alors une correspondance avec Zanco. L'historienne lui refuse, comme à tous, l'accès aux archives. Sans évoquer l'idée du diamant, Magid poursuit cependant sa correspondance. Zanco menace, puis se détend –après avoir remarqué que la presse commence à se faire écho de sa démarche, suppute l'artiste. Jill Magid considère que les archives sont «l'amant» de l'historienne. «Pour épouser un homme, elle en a négocié un autre, auquel elle dévoue son existence. C'est un triangle amoureux étrange, dont je suis l'autre femme.»

Désormais, je souffre de ton absence et, ce qui est encore pire, je me sens absent de tout ce qui existe autour de moi. Écris-moi, beaucoup, et aime-moi. Je suis à toi de tout mon cœur

En 2014, Magid –dont les œuvres ont depuis intégré les fonds de prestigieux musées internationaux– invite quelques membres de la famille de l'architecte mexicain à un dîner extravagant, préparé par des chefs qui avaient jadis cuisiné pour Barragán. L'artiste leur soumet son projet fantasque. Les proches de l'architecte, réunis autour de la table, se concertent: après tout, peut-être Zanco et Felhbaum accepteront-ils de rapatrier, ou au moins d'ouvrir l'accès aux archives?

«Eux-mêmes sont devenus des artistes conceptuels, débattant de petits détails comme la façon dont l'exposition devrait être itinérante, combien de temps elle resterait au Mexique, ou comment je ferais ma “demande”. C'était formidable», s'extasie Jill Magid dans une interview accordée au New Yorker.

La proposition

Dans son atelier et bureau, Magid s'immerge dans l'univers de l'architecte, entourée de livres sur Barragán, des photos –parmi lesquelles celle d'un délicat visage féminin, celui d'une des conquêtes du charismatique Mexicain, auquel il avait adressé des missives enflammées. L'artiste a détourné l'une des lettres pour l'adresser à Federica.

«Ma chère Federica, Je te remercie infiniment pour avoir tenu les promesses que tu m'as faites. Désormais, je souffre de ton absence et, ce qui est encore pire, je me sens absent de tout ce qui existe autour de moi. Écris-moi, beaucoup, et aime-moi. Je suis à toi de tout mon cœur. Jill Magid»

La lettre a été remise en mains propres par Magid à Zanco chez Vitra, à Weil-am-Rhein, le 31 mai dernier. Ironiquement, on pourrait remarquer que l'endroit est au cœur d'un triangle, non pas amoureux mais géographique, entre France, Suisse et Allemagne, tout proche de Bâle.

Magid se trouvait en Suisse pour préparer son exposition, «The Proposal», qui part ensuite de Saint-Gall au San Francisco Art Institute en septembre; une vidéo très artistique de l'exhumation de Barragán, la correspondance et les contrats entre Magid et la famille ou le gouvernement mexicain y sont exposés. Puis, dans une vitrine, la fameuse bague accompagnée de la lettre de demande en mariage –ou en «échange».

Jill Magid n'a pas pu la lire à haute voix à Zanco, qui l'a rencontrée dans le café trop bruyant du campus Vitra –et flanquée de son mari. Elle la lui a confiée, lui a expliqué sa proposition. N'a reçu aucune réponse. À ce jour.

N'en soyez pas déçu, mais ne manquez pas le prochain épisode.

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (64 articles)
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