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La piétonnisation à marche forcée de Moscou

Maria Antonova, traduit par Pierre Marti, mis à jour le 24.09.2016 à 12 h 18

Une tentative de transformer Moscou est en cours: elle veut rendre la ville plus vivable et la rend aussi moins démocratique.

Moscou en travaux en 2008 Alexey SAZONOV / AFP

Moscou en travaux en 2008 Alexey SAZONOV / AFP

Moscou

L’emblématique statue du poète futuriste Vladimir Maïakovski, place Triomphalnaïa, a un riche passé. Maïakovski était une figure complexe qui avait soutenu la révolution russe avant d’être rejeté par l’Etat soviétique puis mené au suicide en 1930. Sa statue en revanche, érigée en 1958, devint un symbole pour une nouvelle génération de poètes, notamment certains des plus controversés, qui s’y retrouvèrent pour y lire leurs œuvres pendant une brève période de dégel politique dans les années 1960. Cet esprit fut ravivé en 2009-2010 lorsque des manifestants anti-Kremlin utilisèrent cet espace pour se retrouver chaque 31 du mois et montrer leur attachement à l’article 31 de la constitution russe, qui garantit le droit au rassemblement pacifique.

Aujourd’hui, la place Triomphalnaïa est un espace agréable –sans doute même plus agréable qu’à sa grande époque de dissidence. Un après-midi il y a peu, les passants se promenaient et se détendaient sur de grandes balançoires non loin de Maïakovski. Depuis 2010, la place est alternativement fermée et ouverte pour des travaux de rénovation prolongés et n’a ouvert à nouveau pour de bon que l’année dernière dans le cadre d’un grand remodelage du centre de Moscou qui a commencé en 2013 et est toujours en cours aujourd’hui. En revanche, en dehors de la présence du poète bolchevik, la place ne contient rien qui puisse rappeler qu’elle fut un jour un lieu de contestation et entre les balançoires, les parterres de fleurs surélevés et les kiosques d’information en verre qui dominent maintenant l’espace, on ne trouve aucun signe qu’il puisse le redevenir un jour. Depuis sa réouverture, aucun rassemblement n’y a eu lieu.

Presque tout le centre de Moscou a passé l’été enveloppé dans des filets de chantier verts tandis que des ouvriers en vestes orange travaillaient jour et nuit, creusant des tranchées le long des avenues historiques et sciant des blocs de granit en projetant des nuages de poussière.

Les piétons se retrouvent à avancer avec difficulté autour de montagnes de sable et à se creuser la tête pour prévoir leur trajet dans les transports parce qu’une grande partie du système de transport public a été modifiée ou tout simplement supprimée. Ce projet de près de deux milliards de dollars mené par le maire Sergueï Sobianine fait partie d’une tentative de transformer la mégapole post-soviétique de 12 millions d’habitants en un environnement soigné qui pourrait rivaliser avec les capitales européennes.

A Moscou, le 9 février 2016. AFP PHOTO / KIRILL KUDRYAVTSEV 

«Nouvel urbanisme»

Les critiques disent que dans son enthousiasme pour la rénovation urbaine, Sobianine suit une vision qui obéit aux canons du «nouvel urbanisme» à l’occidentale, à l’image de rues pouvant être parcourues à pied et d’espaces ouverts accueillants, mais en rejetant les principes démocratiques qui les accompagnent ordinairement.

Les partenaires de Sobianine dans ce projet ne sont pas forcément en désaccord avec cette vision. «En termes de rénovation urbaine, notre projet est européen, mais sa réalisation est plutôt asiatique», affirme ainsi Alexeï Mouratov, associé au cabinet de conseil en construction Strelka qui opère comme consultant sur un projet d’investissement de 126 milliards de roubles (environ 1.98 milliards de dollars) visant à rénover 200 rues du centre en trois ans. «A Paris ou New York, il faut deux ans pour rénover une rue: ils parlent aux habitants, effectuent un test sur un segment, et finissent par réaliser le projet en lui-même», explique Mouratov.

Dans le Moscou de Sobianine les changements sont brusques et souvent imprévisibles et les habitants ne sont traités que comme des désagréments mineurs

Dans le Moscou de Sobianine les changements sont brusques et souvent imprévisibles et les habitants ne sont traités que comme des désagréments mineurs au milieu d’un processus qui progresse dans la ville comme un feu de forêt.

Ses détracteurs disent que cette contradiction signifie que la vision de Sobianine pour Moscou est fondamentalement erronée. Les gens comme Mouratov disent pourtant n’y voir aucune contradiction. Pour Mouratov, Sobianine essaie de créer des espaces sociaux, des lieux où les gens peuvent prendre du bon temps dans un environnement agréable et apaisant. Ces lieux sont différents des espaces publics, où les citoyens peuvent participer à des activités qui gêneraient les autorités.

«Un espace peut être physiquement confortable, jusque dans n’importe quelle dictature», soutient Mouratov. «Les rues sont belles à Singapour.»

Sobianine, dont la carrière politique est notamment passée par des périodes comme chef de l’Etat-major de Poutine et comme gouverneur de sa Sibérie natale, avait été nommé en 2010 par Dmitri Medvedev, alors président, pour diriger la capitale russe ou plutôt pour l’empêcher de faire naufrage.

Le passé difficile de Moscou

Son prédécesseur à la mairie, Youri Loujkov, était en poste depuis 18 ans, dirigeant une expansion massive de l’économie de la ville dans les années 2000 nourrie par une explosion immobilière et une population en croissance rapide. Mais l’affable Loujkov, un populiste connu pour sa passion pour l’apiculture et les chalets autrichiens, s’était montré incapable de gérer les infrastructures de la ville et leur permettre de suivre le rythme. Le nombre de voitures avait explosé, les véhicules obstruant les rues de Moscou et transformant presque chaque espace disponible, y compris les trottoirs, en places de parking. La ville tenait le sommet des classements mondiaux des embouteillages les plus désespérants et l’élite moscovite nourrissait le ressentiment général en se soustrayant à ces désagréments par un usage abusif de sirènes d’urgence.

Lorsque les classes créatives de la ville embrasèrent la capitale au moment des rassemblements de 2011-2012 contre le Kremlin, Sobianine fit mine de tendre la main aux jeunes urbains en colère. En 2011, à la tête du département de la culture de Moscou, qui chapeaute les parcs, théâtres et musées, il avait nommé Sergueï Kapkov qui, en tant que que directeur du parc Gorki, avait amené des cours de yoga, les premières pistes cyclables de la ville, et le wifi gratuit sur le champ de foire chaotique. Surnommé le «ministre hipster» par ses fans, Kapkov était brièvement apparu à des manifestations, tout en consultant des conseillers allant de professeurs d’urbanisme à des journalistes, sans compter le chef du Central Park de New York.

Sobianine demanda aussi à Jan Gehl, l’architecte fan de vélo dont les approches mettant en exergue «la ville pour les gens» et la «vivabilité» ont laissé leur marque sur sa Copenhague natale et ont été exportées dans des lieux tels que Melbourne et New York, de proposer des recommandations pour faire de Moscou un lieu plus agréable à vivre. Lorsque les élections municipales arrièrent, Sobianine avait banni les camions du centre-ville, fait enlever des rues des panneaux de publicité envahissants et lancé des plans de guidage pour rendre piétonnes des artères populaires du centre en les faisant recouvrir de pavés, une marque de fabrique dont on s’est beaucoup moqué.

La détermination de Sobianine à faire de Moscou un lieu plus agréable à vivre devint plus visible encore lors de la campagne électorale de 2013, lors de laquelle les Moscovites reçurent la possibilité d’élire leur maire au suffrage universel direct pour la première fois en une décennie. Sobianine fit face au leader d’opposition Alexeï Navalny et les deux candidats promirent d’élever la qualité de vie à Moscou.

Des travailleurs municipaux dans le centre de Moscou, le 11 juillet 2016.
VASILY MAXIMOV / AFP

Sobianine, armé de certaines des suggestions de Gehl, dévoila ses plans pour une «ville confortable». Ces plans comprenaient une expansion de 50% en dix ans du fameux système de métros de la ville, le retour à la vie de plus de 12.000 hectares de zones industrielles transformées en nouveaux logements, l’incorporation dans la ville de plus de 65 kilomètres de zones de rives de la Moskova par la reconstruction de ses berges et l’ajout de 24 ponts, ainsi que l’ouverture d’un réseau de transport ferroviaire urbain de 50 kilomètres reliant les quartiers de grande banlieue.

Depuis la réélection de Sobianine par à peine 51% des voix, Moscou a confié des projets à certains des architectes internationaux les plus en vogue: Renzo Piano a converti une centrale électrique en galerie d’art, Zaha Hadid a conçu un immeuble de bureaux et Rem Koolhaas a fait un musée d’une ruine de l’époque brejnévienne.

Dans le même temps, les rues remises en beauté, du moins celles qui étaient terminées, étaient dotées de décorations florales de saison et de divertissements urbains: incessants concerts et foires proposant des activités pour les enfants, kiosques vendant des objets d’artisanat et des produits du terroir.

En juillet, lors d’un rassemblement au forum urbain de Moscou, un événement annuel auquel assistent des représentations de villes d’Europe, des urbanistes et des futurologues, Sobianine se montrait lyrique au sujet de son projet, laissant penser qu’il voyait dans ses rues et places rénovées la démocratie à l’œuvre, quoique ce qu’il voulait dire par démocratie ne soit pas très clair…

«Le prétendu nouvel urbanisme qui est si à la mode aujourd’hui suggère la création d’un nouvel espace public», déclarait-il. «Si vous allez au festival de la crème glacée aujourd’hui à Moscou, vous y verrez toutes sortes de gens dans les rues, des jeunes et des vieux, des gens riches et des Moscovites ordinaires. C’est cela le nouvel espace démocratique, un espace qui est confortable pour tout un chacun.»

Pourtant, pendant la période avec Sobianine aux commandes, l’expérience de l’urbanisme «démocratique» à Moscou a été menée sous des contraintes toujours plus strictes.

Autoritarisme

Dans le centre de Moscou le 11 juillet 2016.
VASILY MAXIMOV / AFP

L’équipe du maire a commencé par mettre la pression sur les évènements indépendants et annuler certains des festivals de musique annuels à la dernière minute, en évoquant ostensiblement des craintes quant au maintien de la sécurité. Pendant ce temps, plusieurs foires organisées par la mairie devenaient des exercices de patriotisme mettant l’accent sur l’histoire russe et une production nationale confrontée aux sanctions occidentales consécutives à la guerre en Ukraine.

Assis dos à un chantier, le musicien Sergueï Sadov dit que lui et les autres artistes de rue n’ont pas vu grand-chose de la démocratie en action vantée par Sobianine. En réalité, sous Sobianine, les autorités ont pris des mesures contre les musiciens des rues, les accusant d’organiser des rassemblements non-autorisés et confisquant leurs instruments. «C’est toujours le même processus – plus le musicien est original, plus les spectateurs viennent le voir et plus il a de problèmes à la fin» explique Sadov, qui a joué dans la rue librement pendant 40 ans avant d’être arrêté l’an dernier par sept policiers puis sommé de payer une amende de 2500 roubles (35 euros).  

Depuis cet incident, des dizaines de musiciens ont subi de tels problèmes. Très récemment, la police a fait écoper d’une amende de 10.000 roubles (140 euros) et saisi les instruments russes traditionnels de deux étudiants en musicologie pour avoir joué sur la place rouge.

Même sur l’Arbat, l’artère piétonne centrale qui est la Mecque des portraitistes depuis les années 1980, les autorités se sont attaqués à la scène artistique. Connue dans les guides touristiques pour ses rangées d’artistes produisant à peu près tout, des caricatures obscènes jusqu’à des portraits de passants de meilleur goût réalisés au fusain, la rue est restée vide pendant de longs mois cette année. Des artistes ont commencé à revenir depuis qu’un accord signé au début de l’été a autorisé 15 portraitistes à rester à condition qu’ils adhèrent aux activités de foire urbaine de la ville: ce que cela veut dire et combien de temps le compromis durera n’est en revanche pas très clair.

«Il y a déjà eu des tentatives de déloger les artistes par le passé, mais maintenant ils ont une base légale pour cela», dit l’artiste Pavel Sobianine (qui n’est pas de la famille du maire), dont le travail présenté comprend un tableau représentant Mulder et Scully, de la série X-Files. Les portraitistes peuvent être jugés coupables d’activités commerciales non autorisées et recevoir une amende.

«Maintenant ils veulent que les artistes portent tous les mêmes bérets, et des badges», se plaint à son tour l’artiste Vladimir Dotsoïev, ne riant qu’à moitié du contrôle omniprésent par la mairie. «C’est tragique que l’esprit de l’Arbat se perde».

La critique selon laquelle la rénovation urbaine détruit le caractère d’une ville n’est pas spécifique à Moscou bien sûr, mais le remodelage subi par la ville a été total, rapide, et a coïncidé avec la répression de toute dissidence par le Kremlin. La démission du «ministre hipster» Kapkov en 2015 a marqué la fin d’une période durant laquelle le pouvoir moscovite avait tenté de satisfaire son opposition progressiste ou du moins de tenter de gagner les faveurs de sa population progressiste. Certaines des innovations de Kapkov, telles qu’inviter des street-artistes du monde entier à venir peindre des fresques ont même été physiquement supprimées quand des groupes de jeunes pro-Kremlin ont couvert de nombreuses fresques de graffitis nationalistes.

Par conséquent, les habitants insatisfaits de la rénovation urbaine, que ce soit de la destruction surprise de centaines de ces kiosques qui vendent de tout, des légumes aux chaussettes, ou de la suppression de trolleybus électriques qui étaient un symbole du centre-ville depuis les années 1930, n’ont aucun moyen de faire entendre leur frustration. Ce printemps, la mairie a ainsi refusé 200 demandes d’organisation de manifestations contre la suppression des trolleybus.

Des espaces d’allure démocratique

Dans le centre de Moscou, avec les immeubles du Moscow International Business Center (Moskva City) en arrière plan, le 12 février 2016. 
DMITRY SEREBRYAKOV / AFP

Les habitants de Moscou ont pour la plupart accepté le centre piéton, montrant seulement marginalement une opposition au parking payé introduit en 2012, mais les travaux de construction permanents et omniprésents pour la deuxième année consécutive ont contrarié jusqu’aux plus patients. «J’apprécie que certaines rues soient piétonnes, mais cela ne me plaît pas que l’été entier soit gâché pour les habitants de Moscou, et les ouvriers ne pensent pas du tout aux piétons», se plaint Anna Nemova, qui vit et travaille dans le centre. Pour elle, les décorations sont «horribles, pour la plupart» et elle n’est pas fan du «Moscow Jam» et des autres festivals conçus et organisés par le gouvernement qui se sont multipliés dans la capitale, avec leurs bocaux de confiture, leurs topiaires géants et leurs bédouins accompagnés de poneys, entre autres curiosités.

L’architecte moscovite Eugene Asse affirme que le projet de permettre à la ville d’être parcourue à pied est bien-intentionné mais très mal exécuté.  Selon lui, «la ville doit être débarrassée des voitures dans son centre historique et créer des espaces plus démocratiques pour les piétons». En revanche, la refonte des rues relève d’«une opération plutôt monstrueuse sans aucune anesthésie» ajoute-t-il. «Ces projets n’ont pas été discutés avec qui que ce soit.»

L’idée selon laquelle on peut créer des espaces d’allure démocratique sans réelle démocratie est inquiétante, affirme-t-il. «Le gouvernement de la ville est en train d’utiliser une main pour créer un espace pour les citoyens, et l’autre pour interdire une protestation légale qui ne représente aucun danger pour l’Etat. Cela témoigne d’une politique de duplicité des valeurs comme si on disait: "oui nous sommes des démocrates et nous créons un espace démocratique, mais non nous n’allons pas permettre aux citoyens de faire usage de leurs droits démocratiques dans cet espace."»

Rien de bon ne peut venir d’une modernisation autoritaire quand son but n’est que de créer une façade

Oleg Kachine, éditorialiste

L’éditorialiste critique Oleg Kachine, a écrit sur le site d’information russe Slon: «Rien de bon ne peut venir d’une modernisation autoritaire quand son but n’est que de créer une façade.»

Solveig Reigstad, l’associée de la société de Gehl à Copenhague qui a été la personne responsable de sa mission sur Moscou, affirme dans un email que la société a «vu et entendu que beaucoup de grandes choses ont eu lieu et sont heureux de faire l’expérience de la transformation rapide en une grande ville tournée vers les hommes qui est en train d’avoir lieu à Moscou». En revanche, elle a refusé de commenter quoi que ce soit qui y ait eu lieu au-delà de la participation de la société, qui a cessé en 2013, ou de répondre aux critiques exprimées par Asse et d’autres.

Pendant ce temps, Navalny, qui avait affronté le maire lors des élections de 2013 est principalement revenu à son rôle de blogueur d’opposition. Cet été, il a tenté de faire se tenir dans le centre de Moscou un rassemblement contre les nouvelles lois anti-terrorisme draconiennes. Le 11 juillet, ses alliés ont officiellement demandé à la mairie de leur permettre de manifester. La ville a autorisé la manifestation trois jours plus tard, mais a requis que le rassemblement soit déplacé sur une autre place du centre. (Légalement, la ville ne peut pas interdire un rassemblement pacifique, seulement le déplacer.)

Deux jours avant la manifestation prévue le 26 juillet, Moscou a retiré son autorisation, arguant que des défenseurs des droits des animaux avaient déjà réservé la place. (Après examen attentif, il s’est avéré que la demande des défenseurs des droits des animaux était factice, et que le rassemblement était uniquement composé de trois femmes calmement assises sur un banc avec un petit écriteau.)

Il a finalement été autorisé que la manifestation de Navalny ait lieu deux semaines plus tard, le 9 août. La mairie l’a exilée dans une « zone de manifestation » clôturée ayant une capacité d’accueil de seulement 1500 personnes, dans un parc boisé excentré, bien loin des belles nouvelles rues de Moscou.

Maria Antonova
Maria Antonova (2 articles)
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