Monde

Le burkini est autorisé en Grande-Bretagne, la paranoïa anti-musulmans aussi

Peggy Sastre, mis à jour le 25.08.2016 à 12 h 20

Alors que nos voisins ironisent sur la frénésie anti-burkini en France, deux sœurs et leur frère ont été débarqués d'un avion Londres-Naples parce que des passagers «bien intentionnés» les suspectaient de préparer un attentat. En réalité, ils ne parlaient pas arabe, discutaient de Jeremy Corbyn sur Whatsapp et s'apprêtaient à visiter Pompéi par amour des humanités...

Devant la mosquée de Regent's Park à Londres, en 2007. CHRIS YOUNG / AFP.

Devant la mosquée de Regent's Park à Londres, en 2007. CHRIS YOUNG / AFP.

C'est l'histoire du stilton qui dit au roquefort qu'il pue.

Depuis plusieurs jours, la France est la risée de la presse étrangère, et notamment anglo-saxonne, pour les arrêtés municipaux interdisant le port du burkini sur certaines plages du pays de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et de l'Appel du 18 juin. A grand renfort de français dans le texte, le monde se gausse de ces élus croyant régler un quelconque problème en imposant à la baguette (et au béret) une couvrance de maillot réglementaire à des femmes qui, si on n'y réfléchit bien, ne font qu'appliquer à la lettre les nobles principes du pluralisme et du multiculturalisme sur lequel nos voisins d'outre-Manche ont une sacrée longueur d'avance –par rapport à nous, pauvres François, tributaires d'une laïcité à la gauloise qui commence à nous faire sacrément plus de mal que de bien. «Chez nous», le racisme d’État et l'ordinaire paranoïa islamophobe à deux doigts du lynchage, «chez eux», la concorde universelle élevée au bon grain de la discrimination positive, peut-on lire à longueur de commentaires réticulo-sociaux, et ce en exagérant à peine.

Il est fort probable que Maryam, Sakina et Ali Dharas ne soient pas du même avis. Comme le relate le Guardian, le 18 août, ces deux sœurs et leur frère originaires du nord-ouest de la capitale britannique ont été «absolument abasourdis» de devoir descendre de leur vol EasyJet avant son décollage de l'aéroport de Londres-Stansted pour répondre aux questions d'hommes armés et dépositaires de l'autorité publique. Ces derniers avaient été alertés par d'autres passagers suspectant la fratrie de vouloir faire sauter l'avion avant qu'il ne rejoigne Naples, sa destination programmée.

En l'espèce, un couple «bien intentionné» selon la police du comté d'Essex, qui avait lorgné à l'insu de son plein gré sur d'inquiétants textes et textos, possiblement en arabe, s'affichant sur les téléphones des suspects. Les zélés citoyens, aussi anonymes que manifestement islamologues à leurs heures, auraient pu mettre leurs mains à couper: dans le lot, ils avaient vu un «Gloire à Allah», autrement dit une funeste allégeance à l’organisation État islamique. Sans oublier les deux voiles recouvrant la tête des deux sœurs et la barbichette trop bien taillée pour être honnête du frère. There is no smoke without fire, comme on dit chez Catherine Middleton.

«J'étais très choquée, ma sœur avait les larmes aux yeux», explique Maryam, 19 ans, qui dénonce un profilage racial et exige aujourd'hui a minima des excuses. «La première question que nous a posée le policier, c'était si nous parlions anglais, ce que je trouve personnellement assez méprisant. […] Je ne parle pas d'autre langue que l'anglais.»

«On nous a demandé "Y-a-t-il des textes en arabe sur votre téléphone? Est-ce que vous étiez en train de lire le Coran?"», poursuit la jeune femme. «On ne parle même pas arabe, on ne connaît pas cette langue, nous ne sommes même pas arabes.»

De fait, la fratrie, d'ascendance indienne, avec un père né en Ouganda et une mère en Angleterre, ne fomentait aucun attentat, mais avait choisi de passer des vacances à Pompéi et dans la région de Naples par «intérêt pour les civilisations classiques». Si les policiers allaient loucher sur le passeport de Sakina, porteur d'un tampon irakien, c'était parce qu'elle s'y était rendue, en compagnie de sa sœur, pour une opération caritative en faveur des victimes de l’État islamique. Et en réalité, les textos écrits en bon rosbeef de souche n'avaient pas le début du moindre commencement d'un contenu djihadiste –il s'agissait d'une conversation Whatsapp avec leur père au sujet de Jeremy Corbyn, le leader travailliste anglais à qui les transports (dans son cas ferroviaires) ne font pas non plus de cadeaux (assurément un complot).

Pour le moment, ni EasyJet ni la police n'ont présenté leurs excuses aux Dharas pour «la gêne occasionnée» d'avoir été pris pour des terroristes, sur la base d'un mensonge aux vilains relents racistes. Mais laissons tout de même le bénéfice du doute aux délateurs: il se pourrait bien qu'ils soient Français, et là tout rentrerait dans l'ordre.

Peggy Sastre
Peggy Sastre (30 articles)
Auteur et traductrice
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