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Des JO de Rio réussis, mais qui profiteront surtout aux riches

Anne Denis, mis à jour le 27.08.2016 à 8 h 48

Rio a misé sur les Jeux pour se transformer, comme Barcelone a su le faire en 1992. S’il est trop tôt pour évaluer l’ampleur des retombées, il est probable que les premiers bénéficiaires seront les Cariocas les plus aisés.

Des enfants de la favela de Mangueira regardent la cérémonie de clôture des JO. CARL DE SOUZA / AFP.

Des enfants de la favela de Mangueira regardent la cérémonie de clôture des JO. CARL DE SOUZA / AFP.

Dimanche soir, à l’issue de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques, le maire de Rio de Janeiro, Eduardo Paes, avait gagné son pari: accueillir et mener à son terme l’événement sportif mondial le plus complexe à organiser. Malgré le contexte économique et politique exécrable du Brésil, les installations ont été prêtes à temps et les compétitions de ces premiers JO d’Amérique du Sud se sont déroulées sans trop d’accrocs[1] sous l’oeil des caméras du monde entier, dans des paysages de carte postale agrémentés de vues aériennes époustouflantes, avec Pain de Sucre et Corcovado à gogo et reportages enthousiastes sur les plages de Copacabana et d‘Ipanema.

C’est sans doute là une première victoire pour la ville hôte et pour le Brésil: avoir été à la hauteur, deux ans après une Coupe du monde elle aussi correctement organisée, et s’affirmer face au monde comme une destination touristique attractive. Mais à peine les projecteurs éteints, la question des retombées des JO pour les Cariocas se pose, d’autant que le projet initial de la candidature brésilienne était fort ambitieux.

Des Jeux attribués en pleine euphorie économique

En 2009, quand les Jeux ont été attribués à Rio, le pays était en pleine euphorie économique et la popularité du président Lula, qui s’était fortement investi pour décrocher la compétition, au zénith. Le modèle était Barcelone, qui s’est brillamment servi des Jeux de 1992 pour se réinventer, et l’anti-modèle Athènes, où la zone olympique est, depuis 2004, laissée en déshérence et où les Jeux n’ont laissé pour seul héritage qu’une forte contribution à la dette grecque.

Le legs des Jeux de Rio a donc été programmé en grand. «En face de chaque real investi dans des équipements olympiques, il fallait mettre 5 reais pour l’héritage», expliquait récemment devant le cercle France-Amériques le journaliste Jean-Jacques Fontaine, auteur du livre 2016, Rio de Janeiro et les Jeux olympiques – Une cité réinventée. D’où le recours massif aux partenariats public-privé, destinés à limiter l’endettement public. Ainsi la billetterie a-t-elle été confiée au privé, de même que 60% des investissements dans le transport: «En tout, ajoute-t-il, 57% du coût total, estimé aujourd’hui à 40 milliards de reais (plus de 10 milliards d’euros), a été réservé au privé, contre 43% au secteur public.»

Mais en sept ans, la donne a changé. Le pays a sombré dans la récession, sur fond de profonde crise politique. Lula est passé du statut d’icône nationale à celui moins enviable d’ex-président poursuivi par la justice, englué dans le scandale Petrobras. Le procès devant destituer sa dauphine Dilma Roussef a débuté ce jeudi, avec peu de doutes sur son issue.

D’autre part, la chute des cours du baril a mis à mal les espérances de recettes mirifiques issues des nouveaux gisements pétroliers «presal», contraignant l’Etat de Rio, en quasi cessation de paiement, à appeler l’Etat fédéral à l’aide. De nombreux chantiers et projets ont été revus à la baisse ou arrêtés. Les caisses sont vides, au point que les Jeux paralympiques, prévus du 7 au 18 septembre, se trouvent dans une situation critique. Le Comité olympique brésilien, confronté à l’emballement de ses dépenses pour cause d’inflation et d’imprévus, aurait pioché dans le budget des Jeux paralympiques qui, par ailleurs, n’attirent pas les sponsors et peinent à vendre leurs billets. D’ailleurs, les recettes des JO eux-mêmes ont été décevantes: 1,5 million de billets sur 7 millions n'auraient pas trouvé preneur.

«Effet d'aubaine olympique»

Malgré tout, si l’héritage n’est pas à la hauteur des espérances de 2009, il sera loin d’être négligeable. Reste à tenter de l’évaluer et à en identifier les bénéficiaires.

Le choix d’éclater l’évènement sur quatre sites –la zone du mythique stade de football du Maracana, les zones touristiques des plages à Copacabana et Lagoa, l’immense quartier sud, très privilégié, de Barra da Tijuca (accueillant notamment le village olympique) et enfin, au nord, celui de Deodoro, quartier déshérité (à vocation militaire)– impliquait d’importants investissements dans les transports, au sein d’une agglomération coupée par le relief entre un nord pauvre et un sud privilégié. Des corridors de bus en site propre (BRT pour «Bus Rapid Transit») ont donc été construits, améliorant par la même occasion la desserte de plusieurs favelas. Un «effet d’aubaine olympique» particulièrement net dans le cas de la ligne 4 du métro, explique à Slate Pascal Gillon, maître de conférence en géographie à l’Université de Bourgogne-Franche Comté.

Ce projet dormant depuis longtemps n’était, dans le dossier de candidature, qu’une ligne de bus. C’est l’effet d’entraînement des Jeux qui a permis de trancher en faveur d’un métro (300.000 passagers par jour à terme) qui prolonge la ligne 1 vers l’ouest et relie Barra au centre en 34 minutes (contre parfois deux heures en voiture). La ligne a été inaugurée, in extremis, cinq jours avant les Jeux, et va de nouveau fermer plusieurs mois pour être achevée. «C’est une réalisation très positive, estime Pascal Gillon, mais on peut quand même se demander si cette ligne, reliant deux des quartiers les plus aisés de Rio, était la plus prioritaire.» En revanche, la construction de la TransOlimpica, axe routier regroupant des voies de bus et une autoroute, permet de relier désormais efficacement Barra à Deodoro (et à l’aéroport), avec un gain de temps de quelques 50 minutes.

Autre initiative de grande ampleur, la revitalisation du port et du front de mer, comme à Barcelone en 1992. Une opération de requalification urbaine envisagée depuis vingt ans, mais qui n’avançait pas. La zone, immense, n’était qu’une vaste friche logistique très dégradée, coupée du centre ville par une hideuse autoroute aérienne. «Là encore, les JO, leur effet vitrine, ont servi de catalyseur», estime le géographe, bien que le projet n’ait pas de lien direct avec l’événement (il était prévu d’y installer le village des médias mais l’idée a été abandonnée en 2014 faute d’argent). «Le projet a été confié à une série d’investisseurs réunis au sein du consortium "Porto Maravilha", qui sont là pour longtemps », affirme Jean-Jacques Fontaine. La municipalité s’est montrée créative: enterrement de l’autoroute, tramway, musées (parfois signés par de grands architectes comme le catalan Santiago Calavatra), zones piétonnières et réhabilitation d’entrepôts… «L’ancien port devient un centre de vie culturelle relié au centre», se félicite-t-il.

En fait, c’est un véritable quartier d’affaires que la ville espère voir surgir à terme, en attirant des investisseurs séduits par ce foncier encore abordable et bien situé entre le centre et l’aéroport international. Plusieurs hôtels haut de gamme s’y sont déjà installés, dont Marriot et Holiday Inn. De grands complexes de logements de luxe et de bureaux (dont le futur siège de L’Oréal Brésil) sont prévus, «mais aujourd’hui, seul 10% du projet global est réalisé, souligne Pascal Gillon. Il faudra attendre plusieurs années pour savoir si la greffe prend sur toute la zone portuaire». Il fait aussi remarquer que cette «gentrification» a éjecté des populations (notamment issues de la favela proche du Morro da Conceiçao) qui bénéficiaient de la proximité du centre pour y exercer des jobs informels.

«Alibi social»

En réutilisant des installations construites pour les Jeux panaméricains de 2007 (piscine, stades, etc) ou rénovées pour la Coupe du monde 2014 comme le stade de Maracana, en ayant recours à des installations démontables (beach-volley à Copacabana, aviron à Lagoa ou tir à l’arc au Sambodrome), les organisateurs ont limité les risques d’«éléphants blancs», ces installations abandonnées qui alourdissent souvent le coût final des JO. On peut tout de même s’interroger sur l’avenir de la rivière de canoë-kayak installée dans le quartier pauvre de Deodoro. Officiellement, elle doit être reconvertie en centre de loisirs. «Mais pour qui?, s’interroge Pascal Gillon. La population locale est jeune mais n’aura pas les moyens d’y aller et les autres ne se déplaceront pas.» Et de regretter «l’alibi social» que le choix de Deodoro comme site olympique a sans doute constitué dans la candidature de Rio.

Cette critique concerne aussi la politique d’expulsion et de relogement de la ville autour des chantiers pharaoniques de la Coupe du monde et des JO. Selon Jean-Jacques Fontaine, «au moins 9.000 familles ont été expulsées. On leur a certes souvent proposé une indemnité et un nouveau logement mais sans concertation ni dialogue, d’où une immense frustration». Qu’il s’agisse d’expulsions obligatoires pour libérer des axes de transport, de destruction de favelas jugées trop proches de sites touristiques ou olympiques, voire d’une politique plus cynique de «nettoyage» avec arrière-pensées immobilières, la municipalité s’est souvent montrée brutale.

L’exemple de la Vila Autodromo, à proximité immédiate du parc olympique, est éloquent. Initialement, cette favela sans problème d’environ 700 familles était intégrée au projet d’aménagement de la zone, mais la décision de la raser à 80% a été prise en 2011, malgré une pression médiatique très forte et un collectif d’habitants énergique qui, avec l’aide de la Deutsche Bank, a proposé un projet alternatif. En vain. En revanche, sa mobilisation a permis d’obtenir des compensations financières et un relogement proche. Ce qui n’a pas été le cas, par exemple, dans la Vila do Metrô, vouée à la destruction dès 2010, et où les appartements proposés aux premiers volontaires au départ étaient situés à 70 km de là, à deux heures du centre ville (donc de leur lieu de travail). «Les gens n’ont pas toujours le bagage culturel pour s’organiser. Or, ce sont ceux qui résistent le plus qui obtiennent les meilleures compensations», note Pascal Gillon, soulignant aussi les effets pervers du relogement des habitants dans des appartements neufs:

«Ils passent d’un habitat informel –une maison construite et améliorée par eux-mêmes, avec l’électricité et l’eau plus ou moins récupérées– à un logement formel dont ils doivent payer le loyer et les charges. Beaucoup n’ont pas les moyens d’y rester.»

Profondes frustrations

D’autre part, du point de vue de l’environnement, Rio a clairement raté son coup. Très largement commenté des mois avant les Jeux, l’échec du programme d’épuration de la Baie de Guanabara, polluée par les eaux usées, ainsi que par les déchets industriels et pétrochimiques, en est le symbole le plus flagrant. Les tentatives remontent à 1992, des milliards de reais ont déjà été engloutis et l’essentiel reste à faire. La construction d’un golf (redevenu discipline olympique cette année) à Barra, sur l’aire de protection naturelle de biodiversité de Marapendi, est un autre exemple. Certes, ce somptueux golf sera public et ne devrait rien coûter à la ville puisqu’il a été financé par des promoteurs immobiliers; en échange, cependant, de l’autorisation de construire à proximité une série de tours de 22 étages chacune (contre six maximum actuellement). Et ce en dépit des protestations locales. 

Ce sont ces profondes frustrations que les autorités devront gérer pour que ne s’enracine pas le sentiment que les Jeux ont d’abord profité aux quartiers aisés, aux investisseurs privés et à la spéculation immobilière, pendant que les pauvres étaient priés de déguerpir en périphérie. Car les investisseurs en question sont aussi ceux qui sont impliqués dans le scandale à tiroirs Petrobras, à commencer par le numéro un du BTP Odebrecht, et il n’y a aucune raison pour que les travaux liés à la Coupe du monde et aux JO ne soient pas, eux aussi, entachés de corruption. Un sentiment de frustration que le pouvoir actuel ne doit pas négliger, alors que le dernier round de la destitution de Dilma Rousseff, qui démarre, va sans doute s’accompagner d’une forte agitation sociale.

1 — Si l’on fait abstraction de critiques sur la qualité de l’eau des piscines ou de la baie, de quelques fuites et malfaçons au village des athlètes ou d’une balle perdue qui a inopinément traversé le toit de toile de la salle de presse dans le quartier militaire de Deodoro... Retourner à l'article

Anne Denis
Anne Denis (73 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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