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Vive la fonte de la banquise, qui offre aux riches de nouvelles croisières!

Temps de lecture : 4 min

Le réchauffement climatique permet aux super-riches de s’offrir de nouvelles expériences. Émotions fortes garanties.

Le Crystal Serenity, en février 2005 à Sydney. GREG WOOD / AFP.
Le Crystal Serenity, en février 2005 à Sydney. GREG WOOD / AFP.

La presse l’a qualifiée de «croisière la plus dangereuse du monde» et, en version publicitaire sur papier glacé, «d'expédition ultime pour vrai explorateur». C’est un périple historique qui marque l’ouverture d’une des dernières frontières de la Terre.

C’est aussi une abomination –un doigt d’honneur massif, bouffeur de diesel, producteur de déchets, destructeur de glace et lanceur de balles de golf à la face de ce qu’il reste de la planète, grâce à exactement 1.089 de ses habitants les plus riches et les plus nuisibles. Et tout cela grâce à un réchauffement climatique galopant, cette crise mondiale existentielle que ces même personnes et leurs pairs contribuent à créer à une échelle disproportionnée.

(Feu le) mythique passage du Nord-Ouest

Le Crystal Serenity, paquebot de 68.000 tonnes et 350 millions de dollars opéré par Crystal Cruises, ligne basée à Los Angeles, est parti d’Anchorage, en Alaska, le mardi 16 août. Son périple de 32 jours le conduira à New York en passant par le mythique passage du Nord-Ouest. Enfin, l’anciennement mythique passage du Nord-Ouest: grâce au réchauffement des océans causé par le bouleversement climatique, le raccourci autrefois infranchissable entre les océans Atlantique et Pacifique a été libéré des glaces à l'été 2007 pour la première fois depuis que l’observation par satellite existe.

Un nombre croissant de bateaux de plaisance et de cargos a réussi à passer ces dernières années, mais le Crystal Serenity, avec ses 250 mètres de long et ses 13 ponts, sera de loin le plus gros à le faire. Il compte à son bord un échantillon exceptionnel de passagers, dont chacun a payé entre 22.000 et 120.000 dollars pour bénéficier de ce privilège –plus 50.000 dollars en assurance «évacuation d'urgence» obligatoire, selon le National Geographic. À ce prix-là ils ont à leur disposition un équipage composé de 600 personnes, un spa, un centre de fitness, un salon de coiffure, plusieurs piscines, six restaurants, un cinéma, un casino, un practice et une carte «sortie de l’enfer» gratuite.

D’accord, je plaisante pour la carte.

Étant donné que le réchauffement climatique n’a pas –encore!– complètement vaincu la glace de l’Arctique, le voyage sera réellement périlleux. Par mesure de précaution, le Crystal Serenity est accompagné d’un brise-glace et de deux hélicoptères. Pendant ce temps, et apparemment c’est tout à fait fortuit, il se trouve que le département américain de la Défense organise un exercice d’entraînement multi-agences de cinq jours pour préparer l’éventualité d’une opération de sauvetage massive en Arctique. L’exercice devait débuter à Nome, en Alaska, le jour du départ du navire de ce port.

Ce qui est plus difficile à anticiper, c’est la possibilité d’une fuite de carburant telle celle qui s’est produite lorsqu’un bateau de croisière touristique a coulé au large des côtes de l’Antarctique en 2007, et qui a empoisonné les territoires de reproduction des pingouins voisins.

CO2, eaux usées...

Mais même les bateaux de croisière qui ne chavirent pas peuvent polluer le monde qui les entoure. Outre leurs exorbitantes émissions de CO2 par personne, les bateaux de croisière commerciaux rejettent près de 3,8 millions de mètres cubes d'eaux usées dans la mer chaque année, selon une étude de 2014 réalisée par l’ONG Friends of Earth. Si la compagnie Crystal affirme traiter ses eaux usées et éviter de les rejeter près des côtes, elle a été l’une des quatre compagnies de croisière à recevoir une mauvaise note dans ce domaine dans le rapport de 2014.

Il n’y a pas que le gouvernement américain qui se hâte de complaire aux caprices de ces riches touristes. Le National Geographic note que la communauté inuit d’Ulukhaktok, au Canada, a passé les deux dernières années à tenir des réunions municipales et des sessions de formation pour se préparer à l’arrivée d’un bateau de croisière dont le nombre de passagers est quatre fois plus élevé que celui des habitants de la bourgade. Le Crystal Serenity doit y faire escale le samedi 27 août, et ses passagers débarquer par petits groupes de 150 personnes.

Les habitants d’Ulukhaktok feraient bien de s’habituer à être minoritaires dans leur propre ville. Selon les spécialistes, la croisière du Crystal Serenity, si elle est couronnée de succès, ouvrira la voie à de nombreux autres bateaux de croisière et de transport de marchandises dans les prochaines années. Déjà, Crystal Cruises affirme préparer une autre traversée par le passage du Nord-Ouest pour 2017, celle-ci ayant affiché complet.

Quand les écologistes parlent de réchauffement climatique, ils ont tendance à se focaliser sur ses énormes coûts, potentiellement catastrophiques. Mais comme nous le rappelle Crystal Cruises, d’autres préfèrent se concentrer sur ses bénéfices –et en tirer profit.

Plaisir égoïste

Et les passagers? Quel genre de personne dépense des milliers de dollars pour participer à une croisière qui célèbre et accélère simultanément la destruction de l’un des derniers paysages intouchés de la Terre? C’est difficile à comprendre, mais une anecdote tirée d’un récent article de Travel and Leisure sur les croisières dans l’Arctique nous fournit un indice. L’auteur y raconte comment une sorte de frénésie s’est emparée des passagers en voyant leurs premiers ours polaires, après deux semaines en mer sans en avoir aperçu un seul:

«Je crois que c’est pour cela que nous ne cessions de nous rapprocher d’eux alors même qu’ils partaient à la nage, traversaient une baie et gravissaient tant bien que mal une falaise pour s’éloigner de nous. Il y a eu des gens dans la croisière –certes, une minorité– qui ont plus tard critiqué la décision de les suivre. Les ours polaires, ont-ils souligné, passent parfois un mois entier sans rien trouver pour se nourrir et ne peuvent pas se permettre de dépenser de précieuses calories à fuir les humains à la nage, même si ces humains ne veulent que partager des photos sur Facebook.

Mais je ne suis pas sûr que nous ayons eu le choix... […] Si nous n’avions pas vu d’ours polaire, je crois qu’il y aurait eu une émeute.»

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Ces gens-là sont de ceux qui ne reculent devant rien pour satisfaire leur soif de consommation –pas seulement d’objets, mais d’expériences. Pour être juste, leur but n’est probablement pas de détruire l’Arctique, et toutes choses étant égales par ailleurs, ils préfèrent peut-être qu’elle soit protégée. C’est simplement que dans leur calcul moral personnel, le coefficient qu’il assignent à leur propre plaisir se trouve être l’infini.

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