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«En Lettonie, il est normal de découvrir des soldats morts dans son jardin»

Temps de lecture : 3 min

La Lettonie regorge de cadavres de soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale, attirant des pilleurs de tombes du monde entier pour la plus grande colère des archéologues.

Capture écran
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«Il y a encore beaucoup de corps dans ce champ», explique Andris Lelis, un revendeur d’objets militaires, à Thomas Rogers, journaliste chez Bloomberg. Andris Lelis travaille avec Legenda, un groupe qui fouille les forêts de Lettonie à la recherche de cadavres de soldats allemands datant de la Seconde Guerre mondiale afin de leur offrir une tombe décente dans un des nombreux cimetières militaires du pays. Le cofondateur de Legenda, Talis Esmits, découvre près de 700 restes humains chaque année en Lettonie, qu’il confie ensuite aux autorités pour qu’ils soient ré-enterrés.

«En Lettonie, il est normal de découvrir des soldats morts dans son jardin», explique Esmits. «Quand les gens sont rentrés chez eux après la guerre, ils ont vu des soldats morts ici et là et les ont enterrés.»

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays a été le théâtre de combats particulièrement sanglants entre les Alliés et les forces de l’Axe, notamment dans la Poche de Courlande. Les centaines de milliers de cadavres de soldats allemands seront laissés à l’abandon par les Soviétiques jusqu’à ce que des groupes comme Legenda se lancent dans une vaste quête pour les sortir de terre, les identifier et les enterrer décemment.

L’argent n’est pas le but d’Esmits et de son groupe. Il transmet tout ce qu’il déterre à la Volksbund, la Commission d’entretien des sépultures de guerres allemandes –sauf quelques objets que son équipe garde pour sa collection personnelle. Chaque année, l’organisation supervise l’exhumation et l’enterrement de près de 30.000 soldats allemands morts dans le monde. Pour Fritz Kirchmeier, son porte-parole, «tout le monde a droit à une tombe décente».

Tourisme de pillage

Mais les cadavres allemands de Lettonie attirent des individus d’un autre acabit que ceux de Legenda. Le marché des reliques datant de l’époque nazie rapporte très gros, notamment avec l’avènement d’Internet. En 2015, une veste de costume appartenant à Hermann Goering était estimée à 85.000 livres sterling (environ 100.000 euros), tandis que le journal de l’Ange de la Mort d’Auschwitz, le docteur Josef Mengele, a été vendu près de 290.000 dollars (250.000 euros). Les petites pièces comme des casques ou des plaques trouvent aussi preneurs pour quelques dizaines voire quelques centaines de dollars. D’après Bloomberg, une plaque militaire peut être vendue près de 60 dollars (50 euros) en ligne, ce qui équivaut à un mois du salaire d’une institutrice dans les pays de l’Est.

Un vrai tourisme de pillage s’est donc développé en Lettonie, attirant des dizaines de milliers de personnes équipées de détecteurs de métaux. Forums et vidéos YouTube sont pléthore sur le web afin de se partager localisation et conseils. L’émission de télé-réalité Battlefied Recovery n’est pas non plus étrangère à cette soudaine ruée vers le Graal: diffusés par Channel 5 au Royaume-Uni, ses épisodes suivent Craig Gottlieb, un très célèbre revendeur d’objets historiques, et trois acolytes dans leurs recherches d’ossements en Lettonie.

L’émission a déjà provoqué l’ire des archéologues, qui l'accusent d’irrespect envers les morts et ont demandé à Channel 5 de stopper sa diffusion. «Je n’ai jamais un comportement aussi désinvolte et inapproprié dans le traitement de restes humains», explique Tony Pollard, directeur du Center of Battlefield Archaeology de l’Université de Glasgow, repris par le New York Times.

Mais les groupes comme Legenda ne sont pas non plus très bien perçus par les archéologues, qui les rangent d’ailleurs dans le même sac que les pilleurs de tombes venus en Lettonie pour l’argent.

«Le contexte de la découverte veut tout dire: comment les gens sont morts, comment ils vivaient, comment s’est déroulée la bataille [...], mais quand vous détruisez tout, il ne nous restera plus rien à découvrir», met en garde le professeur d’archéologie néerlandais Max van der Schriek.

Près de 30.000 soldats allemands sont enterrés dans le cimetière de Saldus, petite ville lettone qui compte à peine 15.000 habitants. C’est ici que finissent les cadavres déterrés par Talis Elmits et son équipe. «Tous ces cadavres enterrés sont à moi», raconte t-il, très fier, à Thomas Rogers.

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