Parents & enfants / Sports

Surprise, les enfants: le sport féminin, ça existe

Temps de lecture : 7 min

Dans certaines familles, les Jeux olympiques de Rio ont permis aux enfants de découvrir que les femmes pouvaient pratiquer toutes les disciplines sportives... et à leurs parents de découvrir qu'il y avait encore beaucoup de travail sur ce sujet.

La judokate française Emilie Andéol, championne olympique des poids lourds. Laurent KALFALA / AFP.
La judokate française Emilie Andéol, championne olympique des poids lourds. Laurent KALFALA / AFP.

Août 2016. Chez une amie de l’auteur de ces lignes, une petite fille âgée de 7 ans obtient le droit, parce que c’est les vacances, de veiller un peu plus tard que d’habitude avec les grands. Tandis que certains profitent de l’agréable fraîcheur du soir pour converser au calme, d’autres se sont réfugiés depuis longtemps à l’intérieur de la maison de vacances pour se réunir devant le poste de télévision, qui diffuse depuis des heures (et jusque tard dans la nuit) différentes épreuves des Jeux olympiques de Rio. Les personnes présentes ne sont pas des spécialistes du sport, mais elles aiment l’atmosphère qui se crée tous les quatre ans autour des JO d’été, le plaisir de découvrir ou redécouvrir des disciplines peu médiatisées, l’adrénaline des grandes soirées d’athlétisme ou de natation. Il y avait les footix, les basketix… on les qualifiera tendrement de jeuxolympix.

Attirée par la télévision comme le sont pas mal d’enfants, la fillette prononça alors ces simples mots: «Dites donc, je ne savais pas que les filles jouaient au basket.» Puis elle se trouva une place dans le salon presque bondé afin de regarder la suite du match diffusé par France Télévisions. En une phrase, le problème était posé: élevée par des parents se revendicant féministes mais regardant assez peu (voire pas du tout) de sport à la télé hors des périodes olympiques, cette enfant ouverte et curieuse n’avait apparemment jamais eu l’occasion de prendre conscience de l’existence pure et simple des basketteuses.

Cela aurait pu n’être qu’une anomalie liée au basket-ball. Mais quelques temps plus tard, mon amie décidait de tester gentiment sa fille. Elle lui demanda d’abord de lui citer, parmi les sports qu’elle connaissait, ceux qui pouvaient être pratiqués indifféremment par des hommes et des femmes. Quatre réponses:

– football
– natation
–équitation
–cyclisme

Poussant l’interrogatoire un peu plus loin, elle énuméra ensuite une liste de sports, ceux qui lui passaient par la tête, et lui demanda d’affirmer s’ils étaient réservés aux garçons, aux filles à personne en particulier. Voici ses réponses:

–Judo, boxe, haltérophilie, saut à la perche, escrime, handball: des hommes
–Natation synchronisée, plongeon: des femmes
–Tennis, sprint, saut en longueur: les deux.

Le jeu fit le tour du cercle familial. Le lendemain, des enfants âgés de quatre à huit ans étaient cuisinés par leurs parents sur les mêmes thématiques… pour des résultats plutôt homogènes. Bilan: les sports de combat semblaient réservés aux hommes, les sports aquatiques plutôt aux femmes (sauf la natation pure et simple, considérée comme mixte). Pour ce qui est du reste, un gigantesque flou semblait enrober leurs réponses. Parmi ces gamins et gamines, aucun n’a eu le déclic de répondre que presque toutes les disciplines sont accessibles aux hommes et aux femmes (les disparités étant de plus en plus rares).

Des petits Saint-Thomas

J’ai fait le test avec ma propre fille (qui n’a pas vu beaucoup de sport à la télé depuis qu’elle est en âge d’être placée devant un écran). Des amis l’ont également pratiqué sur leurs enfants. Résultats guère plus concluants, à quelques exceptions près. Il semble que malgré les discours féministes que certains d’entre nous essayons de tenir à nos enfants (garçons et filles), rien n’égale le pouvoir de l’image. Ces gosses n’ayant jamais vu une perchiste ou une boxeuse de leurs yeux, ils s’imaginent que ça n’existe pas. Nos enfants sont de petits Saint-Thomas qui ne croient que ce qu'ils voient. C’est aussi simple que ça.

Il a alors fallu aller un peu plus loin en demandant à certains de ces enfants pourquoi, selon eux, telle ou telle discipline était réservée aux hommes (ou aux femmes). Les réponses glanées sont assez révélatrices: «Les dames elles sont fortes parfois, mais pas assez pour soulever des gros poids lourds» (une fille de 5 ans), «Si on fait de la boxe, après on ne peut pas avoir d’enfants (une fille de 7 ans), «Les filles ça se bat pas, y a que les garçons qui sont assez bêtes pour ça» (une fille de 8 ans), «Si les garçons plongeaient, ils pourraient perdre leur slip (un garçon de 7 ans, et ne dites pas que vous n’y avez jamais pensé), «J’ai vu des hommes faire du saut à la perche, mais jamais des femmes» (le même garçon)... Des témoignages variés, parfois fantaisistes, mais souvent emplis d’un bon sens certain. Et pas mal de «Je ne sais pas», aussi. Ces enfants n’ont jamais vu de dragons ou de licornes, mais certains y croient pourtant. En revanche, puisqu’ils n’ont jamais vu de judo féminin, il leur est difficile d’imaginer que cela puisse exister. Comment les en blâmer?

Là, nous nous sommes tous sentis un peu nuls. Avions-nous raté en partie le début d’éducation féministe de nos enfants, au point qu’ils puissent imaginer qu’une fille ne peut pas pratiquer un sport de combat (ou qu’un homme ne puisse pas pratiquer le plongeon)? En partie, oui, forcément. Nous aurions dû ouvrir avec eux plus de livres consacrés au sport, et profiter de chaque opportunité pour leur montrer du sport féminin. C’est sans doute là que le bât blesse: avec l’avènement des chaînes payantes, de quelles possibilités les moins accros au sport d’entre nous disposent-ils pour donner à leurs enfants une certaine culture du sport féminin (en tout cas une culture suffisante pour que nos filles sachent qu’en théorie, aucune porte ne leur est fermée)? En diffusant les JO pendant quinze jours, et malgré le sexisme de bon nombre de commentateurs, France Télévisions oeuvre à coup sûr grâce à un événement international (et quasi paritaire). Le reste du temps, à moins d’acquérir à des prix plus ou moins raisonnables certains bouquets télévisuels, il faut sans doute se contenter d’émissions comme «Stade 2» (où la quantité d’images est plus chiche que lorsque j’étais gosse, mais qui continue cependant à donner un peu de visibilité à certains sports peu mis en avant et à certaines sportives qui mériteraient d’être plus connues). Pour le reste, et malgré les initiatives du CSA (vous aviez entendu parler des «4 saisons du sport féminin»? Moi pas du tout), c’est apparemment à chacun de mener une éducation active de ses enfants (garçons et filles), pourquoi pas en utilisant YouTube (où l’on peut trouver des images de tous les sports et de toutes les catégories), en se rendant à des compétitions sportives féminines ou mixtes…

Patoulidou, Tulu et les autres

J’imagine que si on reproduisait les mêmes tests auprès de pré-adolescents ou d’adolescents, les réponses auraient tendance à s’aplanir. Parce qu’à force de découvrir certaines disciplines en cours d’EPS ou de cotôyer des filles de leur âge, dont certaines pratiquent peut-être le handball ou le judo, ceux-ci sont forcés de s’ouvrir un minimum. Pour ma part, je me suis demandé à quel moment de ma vie j’avais réellement pris conscience du fait que le sport n’est pas une occupation réservée aux hommes. Mes albums Panini ne m’y ont guère aidé (de mémoire, cet album consacré au tennis, qui doit être quelque part au grenier, ne réservait qu’une poignée d’images aux tenniswomen; et ne parlons même pas des albums de football).

Soudain, j’ai réalisé que mon premier souvenir de sport féminin date de mes 8 ans et des Jeux olympiques de Barcelone. Le soir du 5 août 1992, au cours d’une soirée d’athlétisme que mes parents m’avaient laissé regarder, j’avais assisté avec émotion à la victoire sur 100 mètres haies de la grecque Paraveski Patoulidou et à la chute de la légendaire Gail Devers. Le surlendemain, le sacre sur 10.000 mètres de l’athlète éthiopienne Derartu Tulu m’avait particulièrement ému –celle-ci l'avait fêté lors d'un tour d'honneur, main dans la main, avec la Sud-Africaine Elana Mayer, dont le pays faisait son retour aux JO après la fin de l'apartheid. Lors de la même édition, les victoires des judokas Cécile Nowak et Cathy Fleury m’avaient également impressionné. Je crois que cela m’a suffi à aimer le sport et à me dire qu’a priori, il n’y avait pas de raison pour que les femmes n’aient pas accès à tous les sports. Nul doute que le titre olympique d'Estelle Mossely en boxe ou l’or surprise d’Émilie Andéol en judo (pour ne parler que des Françaises) auront pu créer de telles prises de conscience.

En 2013, le CSA livrait un rapport édifiant sur la diffusion du sport féminin à la télévision française seules 7% des retransmissions sportives lui étaient dédiées, ce chiffre grimpant à 24% en ne considérant que les chaînes gratuites. Un chiffre bien insuffisant qui semble encore plus ridicule si on le convertit en nombre d’heures: au cours du mois étudié par le CSA, seules 29 heures de sport ont été diffusées par des chaînes gratuites… dont 7 concernaient le sport féminin. Il y a intérêt à quadriller son programme TV pour ne pas les rater.

Autre chiffre qui fait mal: à compétition équivalente, les catégories masculines seraient 4,5 fois plus exposées médiatiquement que leurs équivalents féminins. Quant au nombre de journalistes sportives disposant d’une place de choix, il est totalement ridicule lui aussi: entre Laurent Luyat, Daniel Bilalian, Patrick Montel et Nelson Monfort, France Télévisions n’a encore fait appel qu’à des hommes pour les postes les plus visibles, les exceptions étant rares (Céline Géraud pour le judo). Il n’est pas sûr que cela change, malgré les actions menées par des collectifs comme Prenons la Une, qui lutte notamment pour une juste représentation des femmes dans les médias. D’ici là, et en attendant les prochains Jeux olympiques, ce sera encore une fois à chacun de se débrouiller pour que ses enfants ne puissent pas penser que le sport n’est qu’une activité d’hommes, regardée par des hommes et commentée par des hommes.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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