France

Quand la base de la CGT se rebelle

Philippe Boggio, mis à jour le 28.10.2009 à 14 h 21

Les dissidents qui s'élèvent contre la direction de la CGT révèlent un malaise de l'organisation syndicale.

Ils sont désespérément minoritaires, numériquement microscopiques, et comme ils ne sont pas éligibles, ils ne pourront même pas se compter, au prochain congrès de la CGT, à Nantes, du 7 au 11 décembre. Ils sont tellement anachroniques, dans le contexte économico-médiatique actuel, qu'ils en deviendraient presque poétiques. Fantômes surgis d'un temps disparu, celui de «la lutte de classe», front contre front, quand un peuple ouvrier, encore sociologiquement repérable, rêvait de contraindre «les 200 familles» à partager la galette.

Ils ne sont rien, mais ils brouillent pourtant l'image de leur centrale syndicale, depuis l'été. Et d'abord la figure du secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, qui briguera, en décembre, un quatrième mandat. Il y a eu d'abord Xavier Mathieu, le délégué CGT des «Conti» de Clairoix qui à bout de solitude et d'impuissance à empêcher les licenciements massifs de ses compagnons de travail, a usé de l'insulte contre la personne du premier représentant de son organisation. «Les Thibault et compagnie, c'est juste bon à frayer avec le gouvernement (...), a-t-il lancé à l'adresse d'une caméra, devant son usine. Ils servent juste qu'à ça, toute cette racaille!». Depuis des semaines, les Conti se plaignaient de devoir se battre seuls, sans soutien, sans les interventions espérées du leader cégétiste, contre l'imminence du plan social qui leur était imposé.

Idem pour ceux de Ford Blanquefort, de Continental Toulouse, de Freescale ou de Goodyear. Le printemps finissait, l'été étirait ses plus belles journées, et des centaines de salariés passaient leurs vacances à faire le pied de grue, devant les grilles verrouillées de leurs entreprises, autour de leurs banderoles et de leurs pique-nique «solidaires». Obligés, on l'a vu, d'inventer à la hâte un syndicalisme de base plus radical, des tentatives de rapport de forces qui frisaient les atteintes au droit commun, dans l'espoir d'attirer l'attention des médias. Bernard Thibault devait être à la plage, comme les autres dirigeants syndicaux. «Thibault n'est jamais venu, on n'a jamais eu un appel», a encore expliqué le chef des Conti.

Jean-Pierre Delannoy, le nouvel outsider

Un autre homme a pris le relais. Encore un dur. Ouvriériste. Jean-Pierre Delannoy, le secrétaire régional de la CGT Métallurgie pour le Nord-Pas-de-Calais. Un «lutteur de classe», comme l'écrit le site de La Voixéco.

Irrédentiste de conceptions sociales considérées à peu près partout comme caduques, pour avoir assez montré leur inefficience. Cet ancien de chez Bombardier, militant de tous les combats nordistes, influencé par un prêtre ouvrier communiste dans les années 70, a symboliquement déposé sa candidature au poste de secrétaire général de sa confédération. Avec une poignée d'adhérents épars, des unions locales du Nord ou de Rhône-Alpes, il tente de faire accréditer l'idée que le temps est revenu d'un «syndicalisme de classe». «La CGT? Une dérive réformiste à la confédération, répond-il, des technocrates qui s'épuisent en discussions de salons».

«Face à la plus grave crise du capitalisme depuis les années 1920, la seule réponse ne peut pas être la lutte entreprise par entreprise ou des journées d'actions nationales tous les deux ou trois mois, en total décalage avec la réalité des enjeux et la souffrance des travailleurs», écrivent ces adhérents marginaux. A les écouter, «la direction (...) s'enfonce chaque jour davantage dans une stratégie d'accompagnement et d'adaptation au système capitaliste au lieu de le combattre réellement». Il ont même un argument plus virulent, que tous les cégétistes peuvent comprendre: pour eux, la CGT commence à ressembler à la CFDT, chantre de la co-gestion avec le patronat. Peut-être la pire des insultes.

Les dirigeants du syndicat se sentent à l'abri

La direction confédérale n'a rien à craindre. Jean-Pierre Delannoy, à Nantes, ne pourra même pas accéder à la tribune. Il ne fera pas partie des délégués mandatés. En désespoir de cause, il envisage avec ses compagnons de tenir dans la même ville un meeting pendant le congrès. Il n'empêche: c'est la première fois depuis 1948, et la scission avec FO, que le premier dirigeant, à l'aube d'un nouveau mandat acquis d'avance, voit se lever un concurrent de congrès, même de pur témoignage.

A ces contestations larvées, répétons-le, ultra-groupusculaires, comme aux quelques sifflets qui ont salué son intervention, lors de la dernière manifestation parisienne, Bernard Thibault a jusqu'ici répondu par un certain dédain: «il y a des militants qui se la racontent un peu sur le potentiel de mobilisation des salariés», a-t-il lâché. Sans doute. Reste que l'opinion a pu constater, l'été dernier, et cet automne encore, l'absence de toute parole syndicale forte, dans la crise économique. Effectivement, comme s'il était un peu inutile, désormais, de s'élever contre un capitalisme moderne, devenu, lui, plus cynique, par bien des aspects, qu'aux temps reculés de «la lutte des classes». Ce n'est pas le moindre des paradoxes de l'actualité nationale.

Philippe Boggio

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Image de une: François Chérèque et Bernard Thibault en juin 2009 REUTERS/Gonzalo Fuentes

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