Culture

Pourquoi «Mulholland Drive» est si vite devenu le plus grand film du XXIe siècle

Temps de lecture : 5 min

Un classement élaboré par 177 critiques vient d'offrir au film de David Lynch ce titre honorifique. L'occasion d'arpenter à nouveau les voies tortueuses du chef-d’œuvre lynchien.

Naomi Watts et Laura Helena Harring dans «Mulholland Drive».
Naomi Watts et Laura Helena Harring dans «Mulholland Drive».

Tenter de raconter Mulholland Drive, ce pourrait être évoquer cette ouverture magistrale où des silhouettes vêtues façon années soixante dansent le rock sur un fond violet traversé par des ombres. Ou décrire l'indicible angoisse procurée par cette longue remontée nocturne de Mulholland Drive en voiture, au milieu des collines escarpées d'Hollywood –à l'intérieur du véhicule est assise une jeune femme aux yeux cerclés de noir, aux lèvres rouge sang. Mais on pourrait aussi s'enthousiasmer sur la blondeur angélique de Naomi Watts ou prononcer ces trois syllabes susurrées à l'oreille du spectateur, à la fin du film: «Si-len-cio».

Après avoir sondé 177 critiques de cinéma de 36 pays, la BBC vient de hisser le chef d’œuvre de David Lynch au panthéon des meilleurs films du XXIe siècle (on sait, il reste plus de 83 ans...). Mulholland Drive est talonné par In the Mood For Love, There Will Be Blood, Le Voyage de Chihiro et Boyhood. Mais c'est donc ce «film schizo et parano, qui fait un mal monstre et un bien fou» –pour reprendre l'expression du critique de Télérama Louis Guichard en 2001– qui a obtenu la palme des cinéphiles professionnels. Et ce n'est pas la première fois: il arrivait également premier d'un classement du même genre établi par la chaîne britannique Film4, deuxième d'un autre établi par le site They Shoot Pictures Don't They, et premier d'une multitude de classements des meilleurs films de la première décennie du siècle, élaborés en 2010.

Pour fêter la consécration de l’œuvre lynchienne, nous avons donc réuni quatre bonnes raisons de se ranger à l'avis des critiques sondés par la BBC –tout en se souvenant que l'exercice de la liste de films est, comme l'écrivait notre critique Jean-Michel Frodon, par nature aussi «absurde» qu'«amusant».

C'est un film sur le cinéma

Créé au départ pour la télévision (mais la chaîne ABC, qui commençait à appréhender les méthodes de travail ultra-secrètes de Lynch, s'était retirée du projet, et le cinéaste s'était tourné vers StudioCanal pour le financer), Mulholland Drive est un chant (sombre) d'amour au cinéma et à Hollywood. Dans son scénario bien sûr: Betty, une jeune girl next door naïve interprétée par Naomi Watts, débarque à Hollywood pour tenter de devenir actrice, telle tellement de jeunes femmes, de Lauren Bacall à Marilyn Monroe, devenues avant elle l'incarnation fantasmatique de la féminité, la star absolue.

Mulholland Drive, à travers la multiplicité des genres qu'il aborde (comédie grinçante, romance passionnée, thriller opaque, épouvante pure), donne à voir l'endroit et l'envers d'Hollywood, dans un anti-récit d'initiation où le spectateur assiste aux déconvenues de la jeune comédienne en devenir. «Pour une Marilyn, combien de Betty?», semble demander le réalisateur, qui s'est lui-même heurté plus d'une fois au système des studios. Œuvre sur le cinéma, Mulholland Drive est aussi, bien sûr, une œuvre pour cinéphiles, où se croisent les références, du, comme souvent chez Lynch, Vertigo de Hitchcock au En quatrième vitesse de Aldrich (la mystérieuse boîte bleue) en passant par Le Mépris de Godard (dont le dernier mot est «Silencio!»).

C'est le film d'un auteur rare

Cinéaste relativement peu prolifique (dix films en quarante ans de carrière depuis Eraserhead, en 1977), David Lynch n'a tourné qu'un film après Mulholland Drive, Inland Empire, un échec commercial et critique cuisant, et un film «difficile» même pour ceux qui goûtent les plaisirs lynchiens. Aujourd'hui aux manettes d'une troisième saison de sa série culte Twin Peaks, le cinéaste n'a évidemment pas pour autant abandonné la création pendant cette décennie, peignant, sculptant, gravant sans relâche dans ses résidences de Los Angeles et son atelier parisien, ou pratiquant la méditation transcendentale, dans laquelle il affirme puiser son énergie créatrice. Reste que sa rareté sur grand écran ne donne que plus de prix à ses films récents, comme l'attestait ce titre en forme de regret d'une enquête des Inrockuptibles, en 2013: «Pourquoi David Lynch fait-il tout sauf des films?»

C'est un film qu'on ne peut que revoir

Qui peut se targuer d'avoir tout compris de Mulholland Drive, à la première comme à la dixième vision? De pouvoir analyser chaque scène et remettre dans son contexte le moindre indice que David Lynch sème tout au long de son œuvre? «Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache», déclarait le réalisateur en 2001 au magazine Studio.

Sur YouTube et sur les forums spécialisés, une myriade d'amateurs chevronnés, de critiques confirmés et d'universitaires appliqués font l’exégèse de David Lynch, tenant d'expliciter les multiples ressorts de son Mulholland Drive. Mais si nul ne parvient complétement à saisir ce que contient la fameuse boite bleue –boîte de Pandore s'ouvrant sur l'inconscient des personnages–, c'est justement ce mystère qui tient en éveil et qui pousse à voir, revoir et rerevoir encore Mulholland Drive, comme le précise, sur le site de la BBC, le critique Luke Buckmaster, qui a contribué à placer l'oeuvre de Lynch en tête du classement:

«Encourager le spectateur à participer à l'analyse –cette dissection– est un exercice qui attire les critiques comme les insectes vers la lumière. Il y a quelque chose d'infiniment fascinant à se dire qu'un film privilégie les questions sur les réponses, et peut être aussi bien analysé scène après scène qu'être apprécié dans son expérience globale. Peut-être que le plus grand mystère est de savoir comment Lynch a pu mettre en place une telle machinerie.»

C'est un film qui ouvre le XXIe siècle

Si une petite partie des cinéphiles ont découvert Mulholland Drive à Cannes en mai 2001 (le film obtiendra le prix de la mise en scène, ex aequo avec The Barber des frères Coen), le reste des États-Unis a dû attendre octobre 2001 et la France novembre 2001. Mulholland Drive est donc arrivé sur les écrans d'un monde qui venait de se réveiller, hébété, du cauchemar des attentats du 11 septembre. Lynch ne pouvait évidemment prévoir cet événement tragique, mais Mulholland Drive incarne cette tension permanente, cette plongée dans l'inconscient glauque et grinçant d'une Amérique en surface si paisible (une grande figure de l'œuvre du cinéaste, de Blue Velvet à Twin Peaks).

Rita et Betty, les deux personnages principaux, ne cessent de demander, terrifiées: «What is happening?» David Lynch agite sous les yeux du spectateur la mystérieuse boîte bleue mais ne lui en donne pas, ou peu, les clefs: l'histoire que l'on vous raconte n'est pas l'histoire qu'il faut comprendre, les codes habituellement donnés sont à réinterpréter. Le cinéaste semble exhorter le spectateur à sortir de sa zone de confort, de sa zone de confiance pour affronter un monde nouveau. Comme le souligne le critique des Cahiers du cinéma Stéphane Delorme, qui soutient que Mulholland Drive, «film de la décennie», fait écho à Elephant ou annonce Valse avec Bachir, «tous ces films ont en commun d’être traversés par une conscience de la catastrophe, comme si tout était déjà perdu et qu’il ne restait plus qu’à se laisser affecter. Il n’y a pas de pensée plus contemporaine que celle de la catastrophe».

Agathe Charnet Journaliste

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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