Boire & mangerCulture

Pourquoi les héroïnes de séries américaines boivent-elles toutes du vin?

Eve Lamendour, mis à jour le 24.08.2016 à 19 h 21

Cette boisson a d'abord servi de refuge aux héroïnes malheureuses, avant de devenir un symbole d'émancipation.

Alicia Florrick dans The Good Wife, Sue Ellen Ewing dans Dallas et Bree Van de Kamp dans Desperate Housewives sont toutes les trois connues pour leur problème de boisson.

Aux États-Unis, le vin est une histoire de filles et d’émancipation. Vous ne me croyez pas? C’est pourtant ce que les séries télévisées américaines nous montrent, de Dallas (diffusée entre 1978 et 1991) à The Good Wife (2009-2016).

Au début, il était une fille qui se cachait pour boire. Elle vivait dans une grande maison. C’était il y a longtemps, dans les années 1980. Sue Ellen possède alors chacun des accessoires qui font la preuve de sa réussite: le négligent et richissime époux-homme-de-pouvoir, la demeure avec piscine, les bijoux, la garde-robe et le brushing de la cliente habituée de Neiman Marcus, grand magasin de luxe de Dallas. «Première femme au foyer désespérée» dira Linda Gray, l’interprète de Sue Ellen, elle voit sa vie réglée sur le mode ostentatoire d’une oisiveté opulente dont le corollaire est une consommation hyperbolique d’alcool.

Cette addiction lui tient lieu d’identité. Si l’alcool atténue un mal de vivre de grande fille riche, cette fragilité n’est jamais revendiquée. Pour maintenir la fiction de femme privilégiée, Sue Ellen cache dans les coussins du canapé ses bouteilles de bourbon, de gin ou de vin. Son personnage est l’héritier de l’indien imbibé du western classique: l’ivresse atténue son mal de vivre sans parvenir à effacer totalement la conscience de sa propre déchéance.


Le cycle dépendance-sevrage-rechute comme moteur scénaristique de la série: le retour de Dallas en trois ultimes saisons (2012-2014) a rejoué l’alcoolisme de Sue Ellen, ses batailles pour la sobriété et ses rechutes à répétition, comme le montre un des visuels utilisés pour la promotion de la dernière saison.

Émancipation des filles

Mais depuis la fin de la série originelle de Dallas, les héroïnes se sont davantage affirmées dans le paysage télévisé. Cette affirmation s’est faite par le collectif. La solidarité féminine n’est plus du domaine de l’exceptionnel, elle est devenue une figure imposée de la fiction sur le petit écran: aux trois Drôles de dames (1976-1981) a succédé une pléthore de bandes de copines dont la dernière incarnation serait Girls (2012-). L’évolution du modèle (ou stéréotype) féminin représenté s’accorde avec un changement de mœurs.


Les reines de New York et leur boisson préférée dans Lipstick Jungle (NBC).

Et si le Chardonnay de Bree Van de Kamp semble un écho du bourbon de Sue Ellen, les Desperate Housewives (2004-2012) ont aussi su boire sans se cacher. Elles boivent ensemble autour d’une soirée de poker entre filles ou sortent une bouteille de vin blanc pour célébrer une réussite ou oublier un échec. Dans cette banlieue californienne, le vin a deux usages, comme antidépresseur à consommer seule et comme accompagnement des soirées impromptues entre filles. Dans les deux cas, il s’agit toujours d’une consommation à la maison.

À New York, on n’en est plus là. Les héroïnes de Candace Bushnell, auteur de Sex and the City (1998-2004) et de Lipstick Jungle/Les reines de Manhattan (2008-2009), ont l’alcool festif et décomplexé. Femmes actives aux carrières enviables, elles sortent beaucoup. Si autour de Carrie Bradshaw, on apprécie les cocktails, les femmes de Lipstick Jungle sont devenues des adeptes du vin.

Accessoire de mode

Signe distinctif, marqueur social: le vin est l’attribut d’un milieu social, une classe aisée urbaine et d’un personnage, la femme active. Il se boit rouge, dans un verre cristallin de taille impressionnante à l’aune française –ce verre semble capable d’absorber une demi-bouteille. C’est ce que l’on boit en soirée, que l’on sorte entre copines ou avec son amoureux, c’est aussi ce que l’on boit seule. La scène typique vue et revue dans les séries est celle d’une femme élégante, rentrant chez elle en fin de journée. Les enfants ne sont pas encore rentrés, elle a du temps pour elle. Il est 17h, il est 19h, il est 22h. Les deux premières choses qu’elle fait sont se déchausser et se servir un verre de vin.

Ce moment est filmé comme un temps pour soi, une parenthèse dans la journée qui permet de quitter sa persona sociale pour se retrouver. Si la taille du verre pouvait suggérer une forme d’alcoolisme mondain, la buveuse assume ce verre sans honte ni remord. Il est légitime. L’effet de légitimité pour le spectateur et la spectatrice est bien sûr renforcé par la répétition de cette image, de série en série, depuis le milieu des années 2000.

Produit iconique

À l’écran, le vin accompagne l’entrée dans la vie d’adulte de femmes plus indépendantes. Il devient le marqueur dans la fiction de l’émancipation féminine, à mille lieues du réconfort solitaire qu’y trouvait Sue Ellen. Il tient dans la série The Good Wife (2009-2016) un rôle d’attribut de façon exacerbée. En sept saisons, la série montre l’évolution d’une épouse devenant un individu, une femme qui tient debout toute seule, sans bande de copines ni mari. Épouse trompée d’un ambitieux politicien, Alicia réagit à l’infidélité en reprenant une carrière d’avocate interrompue 20 ans plus tôt.


Quand elle rentre chez elle de plus en plus tard, accaparée par cette récente carrière, elle endosse le double geste iconique de l’active urbaine: quitter ses escarpins et se servir un verre. Et si la série évoque tardivement la dépendance à l’alcool, c’est le personnage d’Alicia qui le fait avec un sens de l’autodérision qui la montre malgré tout tenter de rester en contrôle. L’ultime épisode de la série la voit quitter son conjoint; ce dernier, en partageant un dernier verre avec elle, lui confesse son horreur du vin –il n’en a jamais bu que pour lui faire plaisir. Un verre de rouge comme marque distinctive d’une femme à la reconquête de son existence.

Un produit longtemps soumis à la prohibition aux États-Unis, dont la vente et la consommation restent très contrôlées des deux côtés de l’Atlantique, semble avoir pris une autonomie autant par rapport au législateur que par rapport aux viticulteurs et distributeurs. La fiction contemporaine en a fait un produit iconique, moins désirable que légitime, indispensable à la panoplie de toute femme accomplie. Le vin est devenu un élément narratif, signe de la réussite sociale et de l’accomplissement au féminin. Je vous invite à repérer désormais l’apparition de ce verre de rouge dans les séries –et peut-être aurez-vous alors un verre à la main. Pour ce qui est de l’influence d’images sur nos comportements réels, c’est là une autre histoire.

The Conversation

Eve Lamendour
Eve Lamendour (1 article)
Maître de conférences en sciences de gestion à l'université de La Rochelle
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