Partager cet article

«L'objectif des États-Unis est de promouvoir une transition qui verrait disparaître le président el-Assad»

Obama, le 21 avril 2016 I Jim Watson / AFP

Obama, le 21 avril 2016 I Jim Watson / AFP

Une conversation avec Robert Malley, principal agent de la politique d’Obama au Proche-Orient.

Pour les responsables de la politique étrangère américaine, expliquer et défendre leurs actions est souvent une des tâches les plus complexes de la gouvernance. L’objectif idéal de toute politique est d’être intellectuellement honnête, respectueuse et adaptée, sans sortir d’un cadre bien défini.

Cet équilibre n’est pas toujours facile à maintenir. En 1989, alors que je travaillais au sein du ministère des Affaires étrangères sous la direction du secrétaire James Baker, j’avais prononcé un discours devant un public important et majoritairement composé de Juifs. Je faisais de mon mieux pour tenter de convaincre une foule clairement sceptique –et parfois même hostile– que le président George H.W. Bush et le secrétaire Baker mettaient en œuvre des politiques fermement pro-israéliennes. La dernière question me fut posée par un vieil homme assis au dernier rang. Il a commencé par me remercier poliment pour mon discours et m’a ensuite glissé, avec un sens parfait du timing: «Si tout va si bien, pourquoi je me sens si mal?»

Ces temps-ci, défendre la politique américaine au Proche-Orient n’est pas chose aisée. Et elle n’a, par ailleurs, rien de très rassurant. À moins de six mois de la fin de son mandat présidentiel, Barack Obama fait face à la perspective quasi-certaine de laisser un Proche-Orient dans un état bien pire que celui dans lequel il était en arrivant. Mais toute personne un tant soit peu honnête reconnaîtra sans doute que, malgré les erreurs de l’administration Obama, le désordre qui règne actuellement au Proche-Orient ne saurait être uniquement imputé au président des États-Unis. Il est plutôt le reflet des soubresauts d’une région dysfonctionnelle, violente et morcelée, dont les dirigeants, les États et les institutions sont défaillants et incapables de mettre en œuvre les réformes qui s’imposent: une forme équilibrée et ouverte de gouvernement; des dirigeants qui rendent des comptes au peuple; de la transparence; du respect pour les droits de l’homme; et l’égalité entre les sexes.

Mais, aux yeux des opposants de l’administration Obama, cette manière de voir les choses ne compte guère comparée au manque de leadership, aux renoncements et à une politique de la main tendue aux adversaires. De l’accord avec l’Iran aux relations des États-Unis avec Israël et l’Arabie saoudite en passant par le défi que représente Daech (l’État Islamique en Irak et au Levant pour le ministère des Affaires étrangères) jusqu’au refus d’Obama de prendre des risques en Syrie, presque tout ce que l’administration Obama a entrepris –ou n’a pas fait– a provoqué le mécontentement de nombreuses personnes dans la région et aux États-Unis.

Le mois dernier, je me suis entretenu avec Robert Malley, conseiller spécial du président au sein du Conseil National de Sécurité, principal conseiller d’Obama dans la lutte contre Daech, coordinateur au sein de la Maison blanche pour le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et le Golfe persique. Après avoir travaillé au sein du CNS pour l’administration Clinton –essentiellement sur les questions israélo-arabes– à la fin des années 1990, Malley dispose aujourd’hui d’un portefeuille qui couvre la région dans son ensemble, et se concentre essentiellement sur l’État islamique, la Syrie et le Golfe.

En en raison des connexions de ce gouvernement avec le Proche-Orient, nos chemins se sont régulièrement croisés au cours des deux dernières décennies. (Pour le dire plus simplement: Malley est un ancien collègue et un ami proche.) À la fin des années 1990 et de l’administration Clinton, nous avons travaillé ensemble dans le vain effort de promouvoir des négociations et d’arriver à un accord entre Israël, la Syrie et les Palestiniens. Quelles qu’aient pu être nos différences de point de vue sur la politique étrangère au Proche-Orient –essentiellement sur l’Iran, car je m’inquiète davantage que lui de voir ce pays s’en sortir avec un accord trop favorable sur le nucléaire –nous sommes aujourd’hui d’accord sur deux points: à l’époque, le Proche-Orient était bien moins compliqué et les États-Unis sont à présents impliqués dans une région qu’ils ne peuvent ni quitter ni raccommoder.

Au cours d’une série d’échanges téléphoniques et de vive voix, j’ai interrogé Malley sur un certain nombre de points concernant la politique étrangère de son administration au Proche-Orient. Je lui ai demandé de répondre aux critiques faites au président sur les questions importantes de la Syrie et de l’État islamique et lui a demandé d’expliquer ce que nous voyons rarement: la manière dont l’administration Obama pense et analyse, évalue ses options et met en pratique celles qui vont constituer sa politique. A moins de six mois de la prestation de serment du prochain président, les réponses de Malley offrent une bonne idée de la vision d’un homme sur une région qui demeure la principale question de politique étrangère de sa présidence. Ce qui suit est notre conversation.

Aaron David Miller: Il est possible que le Proche-Orient fasse bien plus mauvaise figure quand Barack Obama quittera ses fonctions que lorsqu’il est arrivé. À quel point est-ce de sa faute?

Robert Malley: Des observateurs comme vous et de futurs historiens seront sans doute mieux équipés que je ne le suis pour évaluer les performances de cette administration. Je suis certain qu’il est des choses que cette administration aurait pu faire de manière différente, ou meilleure, tout comme je suis certain que tout ce que nous avons fait sera considéré comme efficace et prudent.

Malgré cela, quelques remarques. Premièrement, la priorité du président –la priorité de tout président– c’est de défendre la sécurité de l’Amérique [et] la sécurité et le bien-être de nos concitoyens. En ce qui concerne le Proche-Orient, cela signifie en particulier éviter l’acquisition ou l’usage d’armées de destruction massive (ADM) par des États ou d’autres acteurs non-étatiques, contrer les groupes terroristes qui menacent les États-Unis et éviter toute action qui pourrait nous exposer par inadvertance à de plus grandes menaces. La performance de cette administration doit être évaluée en gardant bien cela en tête.

Il y a assez d’exemples d’interventions ratées de l’Occident au Proche-Orient au cours des cent dernières années pour remplir plusieurs volumes

Il ne faudrait pas non plus oublier que lorsqu’Obama est entré en fonction, les États-Unis déployaient près de 150.000 hommes en Irak –un déploiement intenable de ressources humaines et matérielles qui menaçait notre sécurité globale. L’Iran avançait également dans son programme nucléaire, avec un risque accru d’une dangereuse confrontation militaire. Sur ces deux points les choix du président ont assuré que –du point de vue des intérêts américains– la région est plus gérable qu’elle ne l’était ou aurait pu l’être.

Deuxièmement, et de manière plus importante, si les États-Unis ont clairement un rôle central et une responsabilité dans la région, nous ne devrions pas exagérer notre capacité à façonner son avenir.

Des puissances extérieures ont longtemps cherché à influencer le Proche-Orient et (le plus souvent) pour le pire. Mais la politique locale et les dynamiques régionales ont toujours le dernier mot.

Des puissances extérieures ont longtemps cherché à influencer le Proche-Orient et (le plus souvent) pour le pire. Mais la politique locale et les dynamiques régionales ont toujours le dernier mot.

Alors oui, l’histoire nous apprend que lorsque l’on se fixe des objectifs clairs et concrets qui servent nos intérêts nationaux et qui s’accordent suffisamment avec les réalités locales –promouvoir la paix entre Israël et l’Égypte, chassez les forces irakiennes du Koweït en 1991, conclure un accord avec l’Iran qui l’empêchera d’obtenir l’arme atomique–, il est possible d’obtenir d’importantes victoires diplomatiques et militaires.

Mais elle nous offre également d’importantes leçons sur les limites du pouvoir, particulièrement pour ce qui détermine la trajectoire ou le destin des nations et société du Proche-Orient. Tu as déjà décrit cela en termes de petites tribus qui résistent à de grandes puissances parce qu’elles connaissent mieux le terrain, parce qu’elles ne sont pas une présence transitoire mais durable et parce que le plus souvent, elles sont plus impliquées et préparées au sacrifice.

Il ne faudrait pas oublier que l’un des principaux moteurs des printemps arabes fut l’aspiration populaire à la souveraineté, à la dignité et à l’authenticité. Une intervention extérieure, même la mieux intentionnée du monde, ne saurait répondre à un tel événement. Toute entreprise diplomatique ou militaire doit tenir compte des réalités du terrain sinon, dans le meilleur des cas, il sera vain; dans le pire, il provoquera un retour de bâton. Il y a assez d’exemples d’interventions ratées de l’Occident au Proche-Orient au cours des cent dernières années pour remplir plusieurs volumes.

ADM: Et bien voilà qui nous offre une transition toute trouvée pour la question suivante: que peuvent faire les États-Unis pour protéger efficacement leurs intérêts ?

RM: Il faut commencer par brosser un portrait général de la région aujourd’hui. Au cours des cinq dernières années, le Proche-Orient a été le théâtre de conflits imbriqués; un conflit qui a vu des populations locales –furieuses de la corruption rampante et du manque de souveraineté populaire, de la distribution injuste des richesses et de la concentration des pouvoirs entre les mains d’une poignée d’individus, le sentiment d’une dignité volée– contre leurs dirigeants; un conflit entre plusieurs groupes sous-nationaux, définis en termes ethniques, religieux, géographiques ou idéologiques; et un conflit lié aux profondes tensions entre puissances régionales, pour l’essentiel l’Iran et l’Arabie saoudite.

Ces conflits ont provoqué un chaos total dans de nombreux pays, l’expansion des territoires échappant à tout contrôle gouvernemental, des polarisations religieuses et des guerres régionales par procuration. Elles ont à leur tour alimenté –et ont été alimentée par– la montée en puissance de groupes terroristes dont Daech est le meilleur exemple. Et les conflits régionaux mi-ethniques mi-religieux ont poussé de nombreux États à subordonner ce qui aurait dû être leur principale priorité –vaincre les groupes terroristes– à la poursuite d’autres politiques.

C’est le contexte, le point de départ. Son corollaire, c’est que face à un tel bouleversement et à une telle incertitude, les États-Unis doivent se montrer intraitables et ne pas dévier des objectifs qui servent nos intérêts vitaux sans nous entraîner par inadvertance dans des conflits ouverts et coûteux et qui ne peuvent avoir que des conséquences imprévisibles, nous distraire de nos principaux objectifs et provoquer un retour de bâton des principaux acteurs locaux, ce qui empirerait encore les choses.

Aussi, lorsque nous [les États-Unis] travaillons à prévenir la prolifération et l’utilisation des ADM, à contrer les groupes terroristes qui nous menacent et que nous tentons de régler les conflits, les polarisations religieuses et la mauvaise gouvernance dans la région, qui tendent à la déstabiliser en augmentant ainsi les menaces portées à notre sécurité, nous devons constamment nous engager dans un numéro d’équilibriste.

Pour éviter la prolifération et l’utilisation des AMD, Obama a veillé à ce que l’Iran ne soit pas en situation de développer l’arme nucléaire et à débarrasser la Syrie de son immense arsenal d’armes chimiques. Ceux deux objectifs ont été atteints par le biais d’une diplomatie multilatérale et en gardant à l’esprit que l’usage de la force pouvait être nécessaire, sans toutefois impliquer les États-Unis dans des aventures militaires qui auraient pu empirer les choses.

ADM: Certes. Mais l’accord avec l’Iran n’a t-il pas également tendu nos relations avec nos alliés traditionnels comme Israël et l’Arabie saoudite, tout en donnant l’impression que Washington ne cherchait pas à défier Téhéran dans la région pour éviter de froisser les Iraniens sur la question du nucléaire?

RM: Vous avez raison –en allant à l’encontre de la vision conventionnelle de la manière dont il convient de traiter avec l’Iran, nous avons inévitablement provoqué des craintes et posé question à certains de nos partenaires. Et nous ne devrions pas traiter les craintes saoudiennes et israéliennes à la légère. Mais nous devons aussi prendre en compte le scénario alternatif: un Iran sur le point de développer l’arme nucléaire. On voit mal comment Israël, les pays du Golfe et même nous aurions pu être plus en sécurité dans de telles circonstances.

Un autre défi consiste à trouver le moyen de traiter les problèmes qui sont source des menaces qui nous font face. Il convient de prendre en compte l’environnement dans lequel les organisations terroristes prospèrent: guerres en Syrie, au Yémen et en Libye; territoires non gouvernés; militarisation; sectarisme religieux; guerre par procuration entre Saoudiens et Iraniens; des gouvernements non représentatifs et défaillants; et violations des droits de l’homme. Comme je l’ai déjà dit, les États-Unis ne peuvent pas tout à cet égard. Mais nous avons malgré cela décidé de nous investir dans les processus de paix en Syrie, au Yémen et en Libye; nous tentons de créer les conditions nécessaires pour une reprise de négociations crédibles entre Israéliens et Palestiniens; et nous mettons tout en œuvre pour réduire les tensions entre l’Iran et ses voisins arabes.

ADM: Tout cela est excellent. Mais une des principales critiques contre cette administration est qu’elle n’ose pas prendre de risque, notamment dans le domaine militaire. Certains disent que la meilleure manière de restaurer l’influence de l’Amérique est de faire un usage plus volontaire de la force.

RM: C’est vrai. Mais ça nous ramène à ton argument sur les petites tribus qui tiennent en échec les grandes puissances et mon commentaire sur la nécessité de faire preuve de modestie quant à ce que nous pouvons faire ou pas.

Nos objectifs sont de réduire le degré de violence de l’affrontement entre le régime et l’opposition et de vaincre Daech et al-Nosra

Le débat sur l’usage de la force armée est noyé dans une série de mythe dont le premier est que l’administration Obama aurait souvent hésité à l’employer. Cette administration n’a pourtant pas hésité à effectuer des attaques ciblées contre des groupes terroristes, quand et partout où le président estimait que nos intérêts vitaux étaient menacés. Mais il y a de nombreux autres mythes; celui qui veut que la puissance des États-Unis se mesurerait à la fréquence et à l’intensité de ses actions militaires; l’idée que la victoire militaire se traduit invariablement par un succès politique sur le long terme; et qu’une fois que l’on est intervenu, on peut librement décider de la date et de la manière dont on va se retirer. Il n’est pourtant pas besoin d’aller tellement loin dans l’histoire –l’Irak vient à l’esprit– pour constater à quel point ces idées sont infondées et fausses.

Plus généralement, constitue de subsister l’idée fausse selon laquelle l’influence des États-Unis sur les décisions prises localement est directement corrélée à l’importance de notre présence militaire. Cette croyance continue de survivre malgré des décennies d’expériences inverses dans de nombreux pays. Parfois cette corrélation fonctionne exactement à l’inverse: l’implication militaire américaine fausse la relation et rend le parti intervenant plus dépendant de celui qu’il veut aider. Alors, les erreurs politiques de ce dernier entraînent un plus grand engagement militaire du premier afin de sauver ce qu’il a déjà investi.

Et voilà une des raisons pour lesquelles il était si important pour le président de faire en sorte de retirer les très nombreuses troupes américaines encore présentes en Irak – une présence très coûteuse en ressources humaines et matérielles, qui n’engendrait pas les effets politiques escomptés, qui gêne la poursuite d’autres objectifs régionaux et internationaux et qui distordait notre relation avec les dirigeants irakiens de manières peu bénéfiques pour les intérêts américains.

Par ailleurs, si la Russie ne fait pas davantage preuve de prudence, c’est une leçon qu’elle pourrait bien apprendre en Syrie.

ADM: Le dossier Syrie concentre la plupart des critiques, les détracteurs du président affirment qu’il aurait dû intervenir militairement. Que leur réponds-tu? Et que dis-tu à ceux qui vous accusent et soutiennent aveuglément les Russes maintenant.

RM: Je voudrais commencer par dire que personne ne peut se satisfaire de la situation en Syrie et, ensuite que personne –et certainement pas moi– ne peut dire avec certitude ce qu’il aurait fallu faire pour empêcher cette tragédie.

La vérité, c’est que nous ignorons si un engagement militaire plus conséquent en Syrie aurait abouti à un résultat meilleur ou pire et s’il aurait aidé ou fait obstruction à la lutte contre le terrorisme. Tout ce que je peux faire, c’est exposer la vision de l’administration, nos objectifs et la manière dont nous espérons les atteindre.

Nos premiers objectifs actuellement sont de réduire le degré de violence de l’affrontement entre le régime et l’opposition et, en particulier, contre les civils; vaincre Daech et al-Nosra [la filiale d’al-Qaïda en Syrie]; et promouvoir une transition politique qui verrait disparaître le président syrien Bachar el-Assad. Ils sont intimement liés: tant que la violence persiste entre le gouvernement et l’opposition, tant que le régime poursuit ses frappes indiscriminées contre les civils, il sera extrêmement difficile de mobiliser les forces nécessaires localement pour combattre les terroristes. De la même manière, sans un processus politique crédible qui irait vers un gouvernement plus représentatif, il sera très difficile de promouvoir une réduction de la violence et de réduire l’attrait des groupes djihadistes. Nos efforts diplomatiques avec la Russie visent à atteindre ces objectifs.

ADM: Vous vous appuyez donc sur les Russes?

RM: Non, nous ne nous appuyons pas dessus. Nous les mettons à l’épreuve, en employant parfois la manière forte sur le plan diplomatique, afin de voir si nous ne pourrions pas arriver à une sortie du conflit, non sans conditions de base: fin des violences contre le peuple syrien, transition qui préserve les institutions et évite le chaos, défaite des groupes terroristes.

Comme vous le savez, [l’administration] est parvenu à un accord avec la Russie au mois de février, sur une cessation des hostilités. Et pendant un certain temps, cet accord a permis de faire chuter de manière substantielle le degré de violence dans de nombreuses régions du pays et a permis une hausse significative de l’aide humanitaire aux Syriens dans le besoin. Mais depuis, hélas, la situation a tourné de telle manière que si certaines portions du pays sont bien plus calmes qu’avant la cessation des hostilités, et que l’aide humanitaire est bien davantage accessible, dans de nombreuses régions –Alep, Lattaquié, les environs de Damas– la situation est hélas revenue à son point de départ ou peu s’en faut. Il y a deux raisons à cela: premièrement, le régime poursuit sa reconquête de territoires et cherche à renforcer sa position en violant le cessez-le-feu –en utilisant ses forces aériennes pour bombarder ses adversaires, souvent avec le soutien des Russes. Deuxièmement, al-Nosra continue de violer le cessez-le-feu, parfois avec la complicité d’autres groupes.

La Russie s’est montrée incapable ou peu désireuse de pousser le régime syrien à respecter le cessez-le-feu, ce qui est la première des raisons de se montrer sceptique

Voilà essentiellement de quoi nous avons discuté avec les Russes: rétablir le cessez-le-feu, mais sur une base plus crédible et plus ferme, avec de claires restrictions sur l’usage de l’arme aérienne; intensifier les efforts contre al-Nosra et Daech; et mettre en place un processus politique s’inspirant des idées que nous proposera l’envoyé des Nations Unies, Staffan de Misruta.

Les Russes ont déclaré ne pas s’opposer à une transition politique en Syrie, mais veulent éviter une situation qui provoquerait l’effondrement des institutions, une division du pays ou une prise du pouvoir par les djihadistes. Ils affirment également qu’ils souhaitent que le cessez-le-feu soit respecté mais ne souhaitent pas qu’al-Nosra en tire avantage. Nous sommes d’accord sur ces deux points. S’ils sont sincères, il existe une possibilité de travailler ensemble en promouvant tous nos objectifs. Pour le dire différemment, ce que nous essayons d’obtenir avec les Russes est simple et entièrement de notre intérêt: mette un termes aux frappes aériennes contre les civils et l’opposition, intensifier la lutte contre Daech et al-Nosra et avancer dans la direction une transition politique préparée. S’il est possible d’obtenir tout cela en travaillant avec la Russie, pourquoi ne pas le faire?

Bien sûr, il y a de nombreuses raisons de faire preuve de scepticisme. La Russie s’est montrée incapable ou peu désireuse de pousser le régime syrien à respecter le cessez-le-feu, ce qui est la première des raisons de se montrer sceptique.

Si la Russie n’est pas sincère ou si elle ne parvient pas à pousser le régime à faire ce qu’il faut, nous n’aurons renoncé à rien.

Si la Russie n’est pas sincère ou si elle ne parvient pas à pousser le régime à faire ce qu’il faut, nous n’aurons renoncé à rien. Nous continuerons de soutenir l’opposition, et le régime ne l’emportera pas. C’est loin d’être le scénario idéal pour le peuple syrien, car la guerre va continuer. Mais ce ne sera pas non plus un scénario idéal pour la Russie, qui se retrouverait engluée dans une guerre longue, sans que le soutien et l’aide matérielle à l’opposition fasse défaut, sans perspective de voir le conflit se terminer à brève échéance. Plus cette guerre va durer, plus la Russie y sera impliquée plus il lui sera difficile d’en sortir. Et c’est une fois encore une leçon que nous avons appris à la dure.

Nous devrions également évaluer cette option, pour imparfaite qu’elle soit, au vu des alternatives. À cet égard, nous devrions au moins nous demander s’il convient avant tout d’atteindre nos objectifs ou de soulager les souffrances du peuple syrien par le biais d’une intervention militaire directe, entrant ainsi dans une logique d’escalade avec un régime soutenu par la Russie et l’Iran et se retrouver impliqué plus directement dans une guerre régionale par procuration.

Pour ce qui concerne l’idée d’offrir à l’opposition un meilleur soutien qualitatif et quantitatif, l’histoire aussi nous offre de tristes leçons. Certes, la Syrie et le monde se porteraient infiniment mieux sans Assad. Mais cela ne veut pas forcément dire que la situation sera meilleure avec certains des groupes djihadistes les plus radicaux qui étendraient leur influence et leur contrôle. Il suffit de posséder ne serait-ce qu’une connaissance vague de l’histoire de la région et de la capacité des groupes les plus violents et extrémistes –pas nécessairement plus populaires, mais plus impitoyables– à l’emporter dans de longues guerres civiles pour évaluer les risques d’une telle option.

ADM: La question de la Syrie soulève également la question de la rhétorique gouvernementale. Ne peut-on pas dire que l’administration a trop souvent permis que ses mots (Assad doit partir, la «ligne rouge» en Syrie, un gel complet de la colonisation israélienne) aillent au-delà de sa capacité à les mettre en œuvre.

RM: C’est une bonne question, et loin de moi l’envie d’affirmer que nous sommes toujours parvenus à atteindre le parfait équilibre entre les mots et les actes. Je suis un ferme partisan des vertus du silence, utilisé à bon escient. Mais est-ce que cela veut dire que si nous avons certaines aspirations que nous ne sommes pas capables d’atteindre dans un futur proche et que nous les verbalisons, il faudrait que nous les mettions toujours en œuvre? Que parce que nous ne sommes pas en mesure de mettre un terme aux violations des droits de l’homme, nous devrions cesser de les dénoncer? Que puisque nous ne voulons pas entrer en guerre pour faire chuter un dictateur, nous ne devrions pas soutenir ceux qui appellent à son départ?

Un mot sur cette «ligne rouge». Écartons-nous un temps des débats politiciens sur la nécessité ou pas de la tracer et concentrons-nous sur le résultat: le régime syrien a déclaré ses armes chimiques et a détruit ses stocks, améliorant ainsi la sécurité du peuple syrien, de la région et la nôtre. Demandez-donc à des représentants israéliens ce qu’ils en pensent; ils seront les premiers à reconnaître que cette réussite dépasse de loin leurs plus folles espérances. Et imaginez à quoi ressemblerait la Syrie aujourd’hui si Daech ou al-Nosra avait pu mettre la main sur une partie du stock d’armes chimiques du régime.

La vérité, c’est qu’aucune frappe militaire n’aurait permis d’atteindre ces résultats

La vérité, c’est qu’aucune frappe militaire n’aurait permis d’atteindre ces résultats. Ce qui compte, c’est que les États-Unis ont atteint leur objectif affirmé avec la ligne rouge et y sont parvenus sans se lancer dans une action militaire sans fin programmée ni base internationale légale.

ADM: L’administration fait l’objet d’une autre critique, celle de son manque de loyauté à l’égard de ses alliés traditionnels.

RM: Voilà encore une critique qui se fonde sur des idées douteuses. L’administration a fourni une protection forte –et à certains égards, sans précédents– à destination de ses alliés et partenaires, en affirmant que nous les défendrions contre d’éventuelles attaques étrangères. C’est vrai dans le cas d’Israël et dans le Golfe. Mais le soutien ne signifie pas un chèque en blanc ou l’acceptation aveugle d’actes que nous considérons comme contraires à nos intérêts et pouvant avoir des conséquences négatives.

Nous devons repenser les objectifs, les méthodes pour créer les conditions dans lesquelles Israël et Palestine peuvent s’engager dans des négociations fructueuses et pas ce simulacre auquel nous avons trop souvent assisté

Le soutien que l’administration a étendu à nos alliés du Golfe par le processus de Camp David est conçu pour renforcer leur confiance et pour faire échec aux activités déstabilisatrices de l’Iran; il n’a pas pour but de permettre un conflit ouvert avec Téhéran, et encore moins de voir les États-Unis entraînés dans un conflit entre sunnites et chiites ou entre Perses et Arabes, dont les seuls bénéficiaires seraient des groupes radicaux, violents et sectaires. Et le soutien que l’administration octroie à Israël ne s’étend pas aux politiques qui rendent la solution à deux États de plus en plus difficile. Quand certains se plaignent d’un soi-disant manque de leadership américain au Proche-Orient, ils ne font bien souvent que se lamenter de ne pas voir les États-Unis automatiquement soutenir chaque politique poursuivie par nos partenaires. Alors que nous défendrons l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe si l’intégrité de leur territoire venait à être menacée, et nous défendrons Israël. Mais cela ne signifie pas que nous devons nous retenir d’exprimer nos inquiétudes concernant la guerre au Yémen et la manière dont elle est mené; les actions du Bahreïn contre sa population chiite; où les colonisations israéliennes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, qui sont incompatibles avec nos intérêts et une solution à deux États, sans parler des simples aspirations des Palestiniens.

ADM: Gouverner, c’est choisir. À six mois de la fin du mandat d’Obama, comment prioriser les objectifs de l’administration au Proche-Orient?

RM: La première des priorités, comme je l’ai déjà dit, est de protéger les États-Unis et nos concitoyens des attaques terroristes. La seconde, liée à la première est de s’assurer que Daech est en voie d’être durablement battu –le mot «durablement» est aussi important que le mot «battu». Cela signifie conserver l’initiative sur le terrain, travailler avec le gouvernement irakien et les forces locales, poursuivre la campagne vers Mossoul et en Syrie, vers le bastion de Raqqa et dans d’autres pays –et surtout en Libye– où Daech tente d’étendre son influence. Mais il faut le faire intelligemment, en veillant à éviter une situation qui verrait Daech ou un éventuel successeur émerger de ses cendres. Troisièmement, nous devons faire durer l’accord avec l’Iran, ce qui signifie une grande vigilance eu égard au respect des termes de l’accord par l’Iran et de nous montrer juste dans la manière de respecter les nôtres. Nous devons, enfin poursuivre les efforts que j’ai déjà évoqués pour promouvoir les accords politiques, notamment en Syrie, mais aussi au Yémen et en Libye.

Je n’ai pas mentionné le conflit israélo-palestinien, non parce qu’il est périphérique ni parce que nous allons cesser nos efforts, mais plutôt –comme Obama l’a clairement énoncé– parce que nous ne devrions pas nous bercer d’illusion et nous imaginer que nous pourrions résoudre ce conflit en quelques mois et nous ne devrions pas dépenser notre énergie à tenter de relancer des pourparlers dont la futilité ne ferait qu’éroder la crédibilité de la diplomatie, ainsi que la nôtre. Les deux camps en ont assez du processus de paix pour le processus de paix. Nos efforts doivent être d’une autre forme, mais tout aussi importante. Nous devons repenser les objectifs, les méthodes pour créer les conditions dans lesquelles les deux partis peuvent s’engager dans des négociations fructueuses –des négociations dans lesquelles les deux parties peuvent croire–  et pas ce simulacre auquel nous avons trop souvent assisté.

ADM: C’est l’héritage que vous voulez laisser à la prochaine administration?

RM: Six mois, c’est long, et je ne crois pas que nous puissions parler en terme d’héritage, surtout quand il reste tant à faire. Mais je pense qu’il n’est pas faux de dire qu’au minimum, nous souhaitons établir des fondations plus solides sur lesquelles l’administration suivante pourra s’appuyer, si elle le souhaite, pour protéger les Américains, vaincre les groupes terroristes, assurer la persistance de l’accord sur le nucléaire avec l’Ian (et si les dirigeants iraniens changeaient, d’ouvrir la porte à des relations bilatérales différentes), et à faire en sorte que les conflits régionaux soient réglés.

D’une manière plus générale, je crois que le temps est venu de se lancer dans des relations plus réaliste, plus honnête et finalement plus saines tant avec nos alliés que nos ennemis dans la région –nous avons retiré le gros de nos troupes d’Irak; nous avons évité de nous retrouver engagés dans de nouveaux bourbiers militaires; nous avons également évité de nous trouver mêlé à une guerre de religion par procuration naissante ; nous avons désamorcé les tensions potentiellement catastrophiques liées au programme nucléaire iranien ; nous avons multiplié les efforts diplomatiques multilatéraux; et surtout, nous sommes restés concentrés sur la promotion de nos intérêts vitaux, avons fait preuve de loyauté à l’égard de nos partenaires mais nous sommes également restés fidèles à nos valeurs. C’est plutôt bien de terminer de la sorte. Et c’est un bon point de départ pour l’équipe qui va suivre.

Le dialogue qui suit est une compilation retravaillée de plusieurs conversations et échanges d’e-mails sur une durée de deux semaines.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte