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Daech/al-Qaida, le plus grand divorce de l'histoire du djihadisme

Un combattant du Front al-Nosra dans le camp de Yarmouk, près de Damas, en juillet 2014.

Un combattant du Front al-Nosra dans le camp de Yarmouk, près de Damas, en juillet 2014.

Un membre de l'EI raconte les événements qui ont conduit à la guerre civile entre les opposants à Bachar el-Assad, à mesure que les membres d’al-Qaida faisaient défection pour rejoindre les rangs de l’État islamique en Irak et au Levant.

Cet article constitue le dernier épisode d'une série en trois parties sur le récit des débuts de l'organisation État islamique, nourri du témoignage d'un de ses membres, Abou Ahmad. Le premier épisode est disponible ici et le second ici.

C’était le mois de mai 2013, et le tout nouvel État islamique en Irak et au Levant (EIIL) avait bien l’intention de conforter son statut de force djihadiste la plus redoutable au monde. Mais avant cela –ou avant d’utiliser le stock d’armes chimiques qu’il venait de se procurer–, il allait devoir affronter un nouveau défi incarné par certains responsables d’al-Qaida. Les dirigeants de l'organisation n’étaient pas prêts à accepter le statut de leader revendiqué par Abou Bakr al-Baghdadi –et sûrement pas à la lumière de sa prétention honteusement mensongère que c’était leur propre chef, Ayman-al Zawahiri, qui lui avait dit de le faire.

Un mois après la rencontre historique entre le chef de l’EIIL et d’autres dirigeants djihadistes à Kafr Hamra, un petit groupe d’hommes, dont quelques gardes armés, répartis dans deux véhicules, traversa secrètement la Syrie. Craignant d’être découverts par les fidèles de Baghdadi ou d’être pris pour cible par le régime syrien, ils se déplaçaient discrètement et avec précaution. Il s’agissait du Lajnat Khorassan, ou «groupe Khorassan». Ses membres, sortis de leurs tanières clandestines en Afghanistan et au Pakistan, se rendaient en Syrie sous la bannière de Zawahiri, qui continuait à se cacher.

Un des membres de ce groupe, un Syrien appelé Abou Oussama al-Shahabi, recommanda à ses camarades de se montrer extrêmement prudents pendant leurs déplacements. «Selon mes renseignements, [Baghdadi] a prévu d’assassiner l’émir [d’al-Nosra] Abou Mariya al-Qahtani», leur dit-il, selon Abou Ahmad. «Donc, nous aussi devons être prudents.»

Le groupe Khorassan avait pour mission d’enquêter sur l’expansion de Baghdadi en Syrie. Ce qu’il découvrirait devait être transmis à Zawahiri, qui déciderait ensuite de la réponse d’al-Qaida à la situation en Irak et en Syrie, où la rivalité entre l’EIIL et le Front al-Nosra, sa filiale, avait clairement échappé à tout contrôle.

L’existence du groupe Khorassan ne deviendrait connue qu’en septembre 2014, lorsque la coalition menée par les États-Unis viserait ses membres lors des premières frappes aériennes en Syrie. À ce stade, les vétérans d’al-Qaida étaient passés de l’enquête sur les manœuvres de Baghdadi à la préparation d’attaques à l’étranger. Selon James Clapper, directeur des Renseignements nationaux américains, «en termes de menace contre la sécurité intérieure, Khorassan est susceptible d’être aussi dangereux que l’État islamique».

À l’été 2013, l’attention du groupe Khorassan n’était pas dirigée vers les États-Unis mais vers son rival dhijadiste. La tâche n’aurait pu être plus urgente: on aurait dit que chaque jour, un nouveau groupe d’opposition djihadiste transférait sa loyauté d’al-Qaida à l’EIIL. Si Zawahiri ne parvenait pas à regagner la loyauté de certains groupes en Syrie, ou au moins à arrêter cette sédition en cours de route, le chef d’al-Qaida courait le risque de devenir un général sans armée.

Muhsen al-Fadhli

Six membres du groupe Khorassan visitèrent le QG de l’EIIL à Kafr Hamra, qui avait auparavant servi de QG au Majlis Shura al-Mujahideen (Conseil consultatif des moudjahidines en Irak). Abou Ahmad en rencontra quatre personnellement: Abou Oussama al-Shahabi, le koweitien Muhsen al-Fadhli (tué lors d’une frappe aérienne américaine le 8 juillet 2015 dans la ville syrienne de Sarmada), Sanafi al-Nasr, un Saoudien également connu sous le nom d’Abou Yasser al-Jazrawi (tué par un drone américain dans la ville d’al-Dana, dans le nord de la Syrie, le 15 octobre 2015) et Abou Abdel Malek, un autre Saoudien (tué lors de la même frappe d’octobre à al-Dana).

Abou Ahmad raconte que les membres du groupe Khorassan étaient tous aimables et connaissaient bien le Coran. Tous avaient passé plusieurs années auprès de ben Laden ou de Zawahiri au «Khorassan», ancien terme islamique désignant une région qui couvre certaines parties de l’Iran, de l’Afghanistan et d’Asie centrale.

Abou Ahmad ne passa pas beaucoup de temps avec Fadhli. Ils eurent une brève conversation lors d’une rencontre dans la ville de Sarmada, dans le nord de la Syrie; à l’époque, Abou Ahmad ne savait pas qu’il occupait une position si éminente dans la hiérarchie d’al-Qaida. Mais deux ans plus tard, après que Fadhli eut péri lors de l’attaque aérienne, Abou Ahmad vit une photo en ligne de l’homme qu’il avait rencontré. Cette photo accompagnait un article de Reuters qui citait un porte-parole du Pentagone le décrivant comme figurant «parmi les quelques chefs d’al-Qaïda de confiance prévenus à l’avance des attentats du 11 septembre 2001.» En 2012, le Département d’État américain avait même offert une récompense de 7 millions de dollars à quiconque fournirait des informations susceptibles d’aider à trouver Fadhli.

Abou Ahmad connaissait mieux les deux membres saoudiens du groupe Khorassan. Il avait un jour effectué un trajet en voiture avec eux et savait que Malek louait une maison à al-Bab, une ville du nord de la Syrie. Jazrawi, quant à lui, dirigeait le bureau politique du Front al-Nosra. Il était basé dans la campagne de Lattaquié, dans le nord-ouest de la Syrie. La nouvelle que tous deux avaient été tués par une frappe américaine l'attrista. «Ils avaient l’air normaux et se comportaient comme tout le monde», nous expliqua-t-il. «Ils avaient beau être des chefs, ils n’étaient pas arrogants.»

De tous les membres du groupe Khorassan, Abou Ahmad était surtout proche de Shahabi, un Syrien d’une quarantaine d’années originaire d’al-Bab, en contact direct avec Zawahiri. Il lui avait fallu un mois et demi pour passer sans se faire remarquer d’Afghanistan en Syrie. Il voyageait avec son épouse enceinte, ce qui rendait le trajet encore plus difficile. Il confia à Abou Ahmad: «Ça fait déjà vingt ans que je fais le djihad, alors je suis habitué à vivre à la dure.»

«Baghdadi n’a créé l’EIIL que parce qu’il sentait qu’al-Nosra devenait très puissant»

L’objectif du groupe Khorassan était essentiellement politique. Ses membres étaient chargés de convaincre les commandants djihadistes qui avaient déjà prêté allégeance à Baghdadi pendant la rencontre de cinq jours à Kafr Hamra de changer d’avis. Ils expliquaient à tout le monde que les revendications de Baghdadi n’avaient aucun sens. Zawahiri n’avait jamais envoyé Baghdadi d’Irak en Syrie. Il n’avait jamais dit que les autres commandants pouvaient prêter allégeance à l’EIIL et à Baghdadi lui-même.

Zawahiri n’avait jamais envoyé Baghdadi d’Irak en Syrie. Il n’avait jamais dit que les autres commandants pouvaient prêter allégeance à l’EIIL

Le groupe Khorassan s’apprêtait à tenter de convaincre un gros poisson. Shahabi réussit à persuader un commandant haut placé qui venait de rejoindre l’EIIL de le rencontrer dans une ville proche de la frontière turque. «Il est évident», lui expliqua Shahabi, «que Baghdadi n’a créé l’EIIL que parce qu’il sentait qu’al-Nosra devenait très puissant. Il savait que Joulani [le chef d'al-Nosra] devenait un chef trop important.»

«Nous pensions que Baghdadi agissait sur les ordres de Zawahiri,» répondit le commandant. «Ce que tu me dis me surprend énormément.»

Shahabi lui suggéra d’annuler immédiatement son allégeance à l’EEIL, mais le commandant n’était pas prêt à le faire. «Je lui ai prêté fidélité à lui [Baghdadi]», expliqua le commandant. «Laisse-moi le temps de réfléchir et d’en discuter avec les autres. Mais je ne peux pas défaire ça comme ça, d’un coup.»

«De toute façon, nous avons déjà envoyé la plupart des messages et des lettres [sur l’enquête] à al-Zawahiri», répliqua Shahabi, se souvient Abou Ahmad. «Il se décidera en faveur de Nosra, pas de l’EIIL.»

Le début de la guerre civile

Jusqu’à ce moment de mai 2013, la rivalité entre l’EIIL et al-Nosra avait été plus ou moins pacifique. Les combattants des deux groupes rivaux pouvaient encore traverser les zones contrôlées par l’adversaire et rendre visite à leurs QG. Les organisations djihadistes essayaient de résoudre leurs différends pacifiquement. Abou Ahmad avait connu de nombreux commandants du Front al-Nosra pendant la période de plus d’un an où il avait combattu sous le même drapeau qu’eux –ce qui explique qu’il ait été capable de rencontrer et de discuter avec des membres du groupe Khorassan.

Mais alors que l’équilibre des pouvoirs penchait de plus en plus vers l’EIIL, l’amitié et la camaraderie entre les partisans des deux groupes cédèrent la place à la méfiance. Les membres d’al-Nosra étaient dégoûtés par ce qu’ils percevaient comme des tentatives de l’EIIL de diviser et d’affaiblir le mouvement djihadiste en Syrie. Les membres de l’EIIL accusaient quant à eux al-Nosra de devenir mou et conventionnel. Beaucoup ne considéraient même plus leurs anciens amis d’al-Nosra comme des musulmans.

Alors que les lignes de combat se durcissaient, le groupe Khorassan finissait son enquête de terrain sur les projets de Baghdadi. Lorsque Zawahiri la reçut, il se prononça en faveur d’al-Nosra contre l’EIIL. Il appela al-Nosra à mener le djihad en Syrie et déclara clairement que l’organisation de Baghdadi devait retourner en Irak. «[Al-Baghdadi] a eu tort d’annoncer la création de l’État islamique en Irak et al-Sham sans demander de permission ni recevoir de conseil de notre part et sans même nous en avertir», écrivit-il dans une lettre publiée le 23 mai 2013.

Cette décision posait clairement que Baghdadi n’avait jamais été un homme de Zawahiri et que ses projets d’expansion ne venaient que de lui. Certains djihadistes se sentirent dupés par cette révélation et firent volte-face. Selon Abou Ahmad, environ 30% des membres d’al-Nosra qui avaient changé de camp retournèrent dans son giron suite à la décision rendue par al-Zawahiri. Certaines factions se déclarèrent «neutres» dans ce conflit qui ne cessait de prendre de l’ampleur. Des groupes comme Ahrar al-Sham et Jund al-Aqsa espéraient rester en dehors de cette lutte de pouvoirs: ils se battaient pour renverser el-Assad, pas pour se chamailler avec d’autres djihadistes.

Des quelque 90 djihadistes néerlandais et belges de Majlis Shura al-Mujahideen –combattant aux côtés d’Abou Ahmad– qui avaient rejoint les rangs de l’EIIL, environ 35 retournèrent dans le giron d’al-Nosra. Abou Ahmad entendit dire que le commandant haut placé de l’EIIL que Shahabi, le membre du groupe Khorassan, avait essayé de convaincre de faire défection, lors d’une rencontre près de la frontière turque un mois auparavant, avait également quitté l’EIIL et rejoint al-Nosra.

Plus de communications

Abu al-Atheer, l’émir de Majlis Shura al-Mujahideen qui avait rejoint les rangs de l’EIIL, était fermement décidé à rester dans le groupe. Il glorifiait Abou Bakr al-Baghdadi. Mais il s’inquiétait à l’idée que d’autres Belges et Néerlandais fassent défection pour rejoindre al-Nosra. «Vous n’êtes plus autorisés à parler à des membres de Nosra par Internet», ordonna-t-il. «Vous devez cesser toute communication avec eux.»

Il envoya même un message aux combattant d’al-Nosra venus de Belgique et des Pays-Bas à leur QG d’Ouroum al-Soughra, dans la province d’Alep. «Vous n’avez pas intérêt à contacter mes hommes», menaça-t-il à l'adresse de ces hommes qui séjournaient avec Abou Suleyman al-Australi, idéologue australien d’al-Qaida.

Atheer menaça de confisquer les passeports des combattants étrangers de l’EIIL pour ne pas qu’ils puissent partir. Mais cette proposition déclencha l’hostilité des premiers concernés, qui accusèrent leur émir de ne pas leur faire confiance. Atheer finit par céder –ses hommes pourraient conserver leurs passeports.

Les amis d’hier étaient en train de devenir ennemis. Chaque camp tentait de convaincre l’autre de faire défection. Abou Ahmad remarqua une soudaine augmentation des activités d’al-Amneyeen, la police secrète de l’EIIL. Sur le territoire de l’EIIL, une rumeur courait: quiconque envisagerait de faire défection ou de partir serait abattu immédiatement.

Sur le territoire de l’EIIL, une rumeur courait: quiconque envisagerait de faire défection ou de partir serait abattu immédiatement

Un des amis d’Abou Ahmad au sein de l’EIIL ne cachait pas le mécontentement que lui inspirait la rivalité entre les divers groupes djihadistes. Il critiqua Atheer et Baghdadi pour la rigidité de leurs positions et modifia même les paroles d’un célèbre nachîd de l’EIIL –un genre de chant qui n’enfreint pas l’interdiction djihadiste du recours aux instruments de musique– de «nos émirs sont loin de tout soupçons» à «nos émirs sont loin de la ligne de front».

Le soir même où l’ami d’Abou Ahmad chanta ce nachîd, la police secrète débarqua en voiture et l’envoya en prison. Il y resta deux jours mais ne fut pas torturé. À la place, il reçu une sanction classique de l’EIIL: il dut en torturer d’autres.

Consommé en janvier 2014

Le coup d’État réussi de Baghdadi en avril 2013 avait poussé al-Nosra au bord de l’effondrement, mais l'organisation retrouva des forces. Ses membres se mirent à se réorganiser et à forger des alliances avec des groupes de djihadistes salafistes comme Ahrar al-Sham et même avec certaines unités de l’Armée syrienne libre (ASL).

Tandis que les tensions entre les deux camps atteignaient un point critique, al-Nosra, Ahrar al-Sham et l’ASL commencèrent à éjecter l’EIIL d’Idlib et de certaines zones de la province d’Alep. À Daret Izza, où al-Nosra avait volé les barils de chlore et de sarin du bataillon 111, la base de l’armée syrienne, al-Nosra et ses alliés reprirent la ville. De Daret Izza, l’EIIL battit en retraite jusqu’à al-Dana, près de la frontière turque. Mais après une autre bataille, il perdit cette ville aussi. D’al-Dana, l’EIIL se retira dans la ville d’al-Atarib. Là encore, le même scénario se reproduisit: l’EIIL fut vaincu par al-Nosra.

L’EIIL décida alors d’abandonner toute la partie nord-ouest de la Syrie. Le 4 mars 2014, il se retira de la ville frontalière d’Azaz, d’une importance stratégique cruciale. Il regroupa la plus grande partie de ses forces près de Kafar Joum, pas très loin de l’ancien QG de Majlis Shura al-Mujahideen, où s’était tenue la rencontre de cinq jours entre Baghdadi et les divers commandants djihadistes.

Les fractures qui émergèrent pendant cette période définissent encore aujourd’hui le visage du champ de bataille dans le nord de la Syrie. Deux ans plus tard, l’État islamique a supprimé «en Irak et au Levant» de son nom, mais lui et al-Nosra suivent deux chemins distincts, et livrent des guerres bien différentes. L’État islamique règne sur son califat dans le nord et l’est de la Syrie, et il a tué ou chassé les rebelles modérés de son territoire. Al-Nosra, quant à lui, a renforcé son influence dans le nord-ouest de la Syrie et est devenu un acteur dominant dans la province d’Idlib. Les territoires des deux groupes n’ont quasiment plus de frontière commune –la seule ligne de front où ils se font encore face se trouve dans la campagne au nord d’Alep. Les alliés d’hier vivent aujourd’hui dans deux mondes séparés.

Le divorce entre les deux moteurs du djihadisme syrien fut consommé le 20 janvier 2014. À Kafar Joum, l’EIIL prépara un convoi de plus de 200 véhicules. Voitures et camions débordaient de combattants, de familles, d’armes et d’otages étrangers. Dans le convoi, Abou Ahmad remarqua trois des quinze conteneurs de produits chimiques dont il avait vu al-Nosra s’emparer au bataillon 111.

L’immense convoi d’acier et de chair humaine s’ébranla vers l’est, en direction de Raqqa.

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