Monde

Les Américains sont des tueurs dans l’âme

Temps de lecture : 12 min

Les armes à feu font des États-Unis l’un des pays les plus dangereux au monde. Mais abroger le deuxième amendement ne rendra pas les Américains moins violents.

Des armes saisies par la police à Rancho Cucamonga en Californie, le 21 juillet 2016 | DAVID MCNEW  / AFP
Des armes saisies par la police à Rancho Cucamonga en Californie, le 21 juillet 2016 | DAVID MCNEW / AFP

En 1923, le romancier anglais D.H. Lawrence fait un triste constat sur l’Amérique et les Américains : «L’amour, la démocratie, l’obsession de la concupiscence, toutes ces choses ne sont que des diversions. L’âme américaine est dure, solitaire, stoïque: c’est une tueuse. Elle n’a pas encore été délayée.»

Certes, l’analyse de Lawrence de la psyché américaine ne se base pas sur une expérience personnelle approfondie. Quand il écrit ses lignes, il ne vit aux États-Unis que depuis un peu plus d’un an et il côtoie principalement des artistes et des gens de lettres. Il n’est cependant ni le premier ni le dernier à faire ce genre d’observations. Il y a près de 50 ans, le brillant historien Richard Hofstadter, qui a étudié le naufrage des sixties et parcouru des siècles d’archives, a ainsi affirmé que «les Américains auraient de bonnes raisons de se demander si, par rapport à d’autres nations industrialisées, ils ne seraient pas un peuple d’une extrême violence».

Encore aujourd’hui, affirmer que l’âme américaine est par essence meurtrière (tout du moins plus que d’autres) touche une corde sensible. Pas uniquement à cause des incitations à la violence régulièrement perpétrées par Donald Trump, le candidat republicain à l’élection présidentielle, dont la plus récente à l’encontre de sa rivale démocrate, Hillary Clinton. Durant l’été, les drames se sont en effet succédés à la une des journaux: huit membres d’une même famille assassinés en Ohio; quarante-neuf personnes massacrées en Floride; plusieurs noirs américains abattus par la police en Louisiane, dans le Minnesota, dans le Maryland; plusieurs autres décès dus aux forces de l’ordre au Texas, en Louisiane, en Californie. Des reportages plus terrifiants les uns que les autres s’enchaînent avec une telle rapidité que nous en sommes sidérés.

Toutefois, l’intensité avec laquelle chaque parti politique conteste à chaque occasion que les Américains soient par essence violents commence à sembler suspecte. Dans son discours de clôture à la convention républicaine du mois de juillet, Donald Trump a ainsi déploré «la violence dans nos rues et le désordre dans nos communautés», mais, fidèle à lui-même, il en a imputé la responsabilité aux hordes «d’immigrants clandestins… qui circulent librement pour terroriser les citoyens tranquilles», aux «cruels terroristes islamiques» et à l’échec du président démocrate dont il a, par le passé, remis en question de façon peu subtile le fait même qu’il soit américain.

Le problème des armes à feu

Les démocrates ont eux aussi tendance à suggérer que, chez les Américains, les actes de violence sont une aberration. Alors qu’il annonçait un plan de régulation des armes à feu après le massacre de San Bernardino en Californie en décembre dernier, Barack Obama a ainsi déclaré : «Nous ne sommes pas plus naturellement enclins à la violence que d’autres. Mais nous sommes le seul pays industrialisé du monde où ce type de violence de masse se produit avec une telle régularité.» Pour lui, la violence aux États-Unis n’est pas liée à une caractéristique «inhérente» du peuple américain: le problème vient de la disponibilité des armes à feu, une question de règlementation à laquelle il est possible de remédier.

Il existe pourtant de bonnes raisons de croire qu’être Américain a toujours signifié entretenir une relation avec la violence, sous quelque forme que ce soit, qu’il s’agisse d’être victime, coupable, ou complice. Voire les trois à la fois. Et plutôt que de partir du principe, pour citer Barack Obama, que les Américains ne sont pas «plus naturellement enclins à la violence que d’autres», il est peut-être temps que ce pays accepte de se regarder en face.

Mais comment quantifier la violence? Quels critères de comparaison peuvent déterminer si le niveau de violence d’une société est élevé ou bas, acceptable ou anormal? Quelle que soit leur discipline, les chercheurs se basent le plus souvent sur le taux annuel d’«homicides volontaires» pour 100.000 habitants. Ces chiffres ont en effet le mérite de ne pas inclure les décès directement liés aux guerres.

Des écarts impressionnants

Dans ses rapports, dont le plus récent regroupe les chiffres de 2012 et 2013, l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC) compile les données de différents pays. Selon l’ONUDC, quelques 437.000 personnes ont ainsi été tuées dans le monde en 2012, soit un taux moyen de 6,2 homicides pour 100.000 habitants. Comme on peut s’en douter, il existe de grandes variations par rapport à cette moyenne entre les différents pays et continents. L’Amérique centrale et le sud de l’Afrique ont par exemple des taux quatre fois supérieurs à la moyenne (plus de 25 pour 100.000), tandis que l’Europe et l’Est de l’Asie connaissent des taux cinq fois inférieurs. Au sein de chaque continent ou région, les écarts peuvent aussi être impressionnants. En Afrique, par exemple, le taux au Sénégal est de 2,8; en Égypte de 3,4; au Soudan de 11,2; et au Lesotho, le plus élevé du continent, de 38. En Europe, le taux en Suisse est de 0,6; au Royaume Uni de 1; en Finlande de 1,6; en Lituanie de 6,7; et en Russie, le plus élevé de la région, de 9,2. Le continent américain est celui qui connait les plus fortes variations: le taux au Canada est de 1,6; en Argentine de 5,5; au Costa Rica de 8,5; au Panama de 17,2; au Mexique de 21,5; au Honduras, le plus élevé au monde, de 90,4 pour 100.000 habitants.

Pour la période allant de 2007 à 2013, les États-Unis atteignent quant à eux une moyenne de 4,9 homicides pour 100.000 personnes. Ils se positionnent ainsi plus ou moins à égalité avec l’Iran (4,1), Cuba (4,2), la Lettonie (4,7) et l’Albanie (5). Au-delà des données brutes, la question est de savoir s’il est aberrant ou non que les taux américains soient similaires à ceux de ces pays qui ne se classent certainement pas dans la même catégorie que les États-Unis en matière de PIB par habitant ou d’autres critères d’évaluation du développement. Un fait souvent mis en avant par les politiciens et les observateurs politiques comme une preuve que la responsabilité du niveau de violence aux États-Unis incombe à quelque chose (les «terroristes» ou les armes à feu) qui différencierait le pays de ses cousins «naturels» que sont les pays scandinaves, le Royaume Uni ou le Japon.

Or, si ce genre de comparaisons semblent au premier abord tout à fait sérieuses, elles se révèlent souvent être l’expression au mieux d’une forme de naïveté, au pire de mauvaise foi nationaliste. Impossible de ne pas s’en rendre compte dans le contexte du débat sur les armes à feu. De nombreux défenseurs d’un plus grand niveau de contrôle des armes à feu se considérant comme des analystes objectifs se basent ainsi sur des parallèles avec les pays «développés», tels que définis par l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), pour affirmer que la violence aux États-Unis est anormale. Pourtant, le Mexique, qui est non seulement membre de l’OCDE, mais aussi le troisième partenaire commercial des États-Unis et son malencontreux voisin, est régulièrement exclu de ces comparaisons.

Mettre de l'ordre

La «guerre des cartels» est l’explication généralement donnée à cette exclusion. Le trafic de drogues aux États-Unis génèrerait pourtant plus de 109 milliards de dollars et on estime que 250.000 armes à feu achetées par les cartels mexicains viendraient des États-Unis chaque année. Inviter nos concitoyens à réfléchir à ces contorsions intellectuelles serait toutefois politiquement moins intéressant, et plus blessant pour l’amour-propre national, que de demander pourquoi les États-Unis ne peuvent simplement pas mettre de l’ordre dans leurs affaires afin de ressembler aux pays auxquels nous pensons que nous «devrions» ressembler.

Ce n’est pas uniquement notre utilisation des données empiriques d’évaluation de la violence qui doit être interrogée. En effet, les opinions sur le caractère supposé violent d’un vaste groupe de personnes –les Américains, les musulmans, les gauchers– doivent toujours, et à juste titre, être prises avec des pincettes. Ce genre de considérations est digne des phrénologistes du XIXe siècle, qui cherchaient sur le crâne humain des indicateurs physiques de «dangerosité». Mais, si les spéculations pseudo-scientifiques de ces charlatans d’un autre âge sont passées de mode, ce type d’opinion n’a pas pour autant disparu. Prenez, par exemple, Steve King, le représentant de l’Iowa, qui pontifie sur les contributions des blancs à la civilisation par rapport aux autres «sous-groupes» ou les recherches soulignant la fréquence avec laquelle les Noirs américains sont considérés plus «naturellement enclins à la violence» et moins sensibles à la douleur. Porter un jugement sur des «personnes» en tant qu’abstraction est rarement une bonne idée et c'est souvent plus révélateur de l’observateur que de l’observé.

Une relation particulière à la violence

Affirmer que les Américains entretiennent une relation particulière à la violence est encore plus délicat dans la mesure où les États-Unis sont un pays tout spécialement hétérogène, avec des différences régionales importantes, une diversité ethnique considérable, une ségrégation de fait très marquée et une forte inégalité de revenus… De quels Américains parlons-nous donc?

Bien qu’intéressantes, c’est ici que les considérations sur la psyché soi-disant intrinsèquement violente des Américains trouvent leur limite. Comme la plupart des phénomènes sociaux en Amérique (des opportunités d’emploi à l’accès à l’éducation, en passant par la qualité de l’eau potable), la violence n’est pas répartie équitablement chez les Américains. Et une étude de la répartition démographique de la violence aux États-Unis prend rapidement des airs d’acte d’accusation sur la façon dont notre société traitre ses pauvres et ses marginaux. Comme l’ont souligné plusieurs analystes, les Noirs américains ont ainsi huit fois plus de chance d’être victimes d’un homicide que leurs compatriotes blancs et, quelle que soit l’année, sont assassinés à un taux dix à vingt fois supérieurs à la moyenne des pays de l’OCDE. Quand on compare les taux d’homicide par État, les résultats sont tout aussi accablants: en Louisiane (11,93 pour 100.000) et dans l’État de Washington (13,92), ils atteignent par exemple le niveau de pays comme le Nicaragua (11), la République centrafricaine (11,8) et la Côte d’Ivoire (13,6).

Ceux qui voient ces chiffres comme des éléments renforçant l’idée d’une soi-disant «criminalité entre Noirs» font non seulement preuve d’un racisme à peine voilé, mais refusent également d’envisager sérieusement le problème. Les crimes commis dans un lieu (pas uniquement les meurtres) impliquent généralement les agissements d’un groupe contre un autre géographiquement proche. Et, dans un pays où les populations sont à ce point séparées les unes des autres, il n’est pas surprenant que la violence se concentre dans des ghettos urbains et des déserts postindustriels. Les Américains citent régulièrement la violence comme l’origine de leurs préjugés raciaux. Mais la réalité est que le racisme contre les Noirs est lui-même au fondement d’institutions et d’une société qui génèrent quotidiennement de la violence.

La répartition de la violence

Les Américains devraient en réalité réfléchir à la façon dont leur société a adroitement conscrit et distillé le phénomène de la violence dans des zones bien délimitées. Et au fait que la répartition de la violence est une chose que la majorité des Américains, de quelque bord politique qu’ils soient, ont tendance à ne pas prendre en compte dans les grands débats nationaux sur l’insécurité. Les politiciens de Washington ou les journalistes, qui voient les carnages meurtriers qui s’étalent à la une des journaux comme le signe que l’Amérique s’enfonce dans la barbarie et comme une menace contre son statut de pays «évolué», vivent dans une tour d’ivoire : à quelques rues à peine, les corps tombent à une vitesse uniquement rencontrée dans certaines zones des pays les plus pauvres du monde. Pour élargir encore le point de vue, on pourrait aussi faire valoir que, sans les avancées modernes en termes de soins médicaux, les taux d’homicides dans ces quartiers des États-Unis seraient supérieurs à ceux historiquement associés à l’Europe du Moyen Âge. En soi, le «progrès» américain aura ainsi consisté à réduire la mortalité tout en l’accélérant.

Les armes à feu sont indéniablement un élément central de ce problème. Dans des environnements où la violence est déjà présente, et où encore plus de violence est probable, la présence d’armes à feu augmente bien évidemment les chances de décès. C’est aussi bien vrai au niveau domestique qu’au niveau collectif. Des recherches indiquent en effet qu’un quart des femmes américaines subiront des violences physiques ou une agression sexuelle de la part de leur conjoint au cours de leur vie; ce chiffre met les États-Unis à égalité avec la Jordanie, la Serbie, le Népal et le Guatemala. Mais, quand une arme à feu se trouve dans un foyer avec des antécédents de violence conjugale, la probabilité pour qu’une femme habitant sous ce toit soit tuée a été évaluée, de façon crédible, à vingt fois supérieure à la moyenne. Au niveau collectif, le taux d’homicide sans arme à feu dans des villes comme Chicago et New York est plus ou moins dans la moyenne, mais les homicides par arme à feu y sont quant à eux bien plus élevés.

Ces constatations ne rencontrent pas vraiment d’écho au niveau national. Car, bien que l’an passé de nombreuses villes ont connu une augmentation brutale et inquiétante des homicides, sans explication claire, le taux de crimes violents est en baisse depuis plusieurs décennies: les Américains continuent toutefois d’exprimer l’opinion que la criminalité devient de plus en plus préoccupante et par conséquent d’acheter de plus en plus d’armes à feu. D’un certain point de vue, quand on considère la saturation sans précédent du pays en armes, les observateurs sont contraints d’admettre qu’il est en réalité surprenant que le pays ne soit pas encore plus dangereux qu’il ne l’est.

S’il existe un élément témoignant du nombre d’Américains qui comprennent notre relation en tant que pays à la violence, c’est bien notre capacité à détourner les yeux, à compartimenter les problèmes et à nier, à sublimer ou à dissimuler notre complicité de la façon la plus criante.

Une réalité constante

Les signes de soi-disant progrès en matière d’expression de la violence aux États-Unis dissimulent ainsi souvent une réalité constante. L’ère des lynchages publics, qui ont pu causer la mort de près de 5.000 personnes, est aujourd’hui révolue. Mais depuis qu’ils sont entrés dans un régime de peine capitale institutionnalisée, les États qui avaient le plus grand nombre de lynchages sont aujourd’hui ceux qui ont le plus grand nombre de Noirs américains attendant dans les couloirs de la mort. Par habitant comme en données brutes, les États-Unis détiennent dans leurs prisons plus d’êtres humains que n’importe quel autre pays sur Terre. La police américaine démontre également une tendance évidente aux préjugés raciaux et tue des citoyens à un taux stratosphériquement supérieur à celui d’aucun autre de ses supposés pairs. Les soldats américains sont aujourd’hui déployés dans 135 pays et le nombre de militaires participant activement aux combats est certainement plus élevé que les autorités ne veulent bien l’admettre. Enfin, l’Amérique est de loin le plus grand exportateur d’armes au monde: elle héberge les plus importants et les plus rentables acteurs de l’armement, qui récoltent aujourd’hui les bénéfices croissants des zones de conflit, tout en étant largement subventionnés par les contribuables américains.

Les Américains moyens ne sont peut-être pas «plus naturellement enclins à la violence que les autres», mais notre mode de vie est très clairement organisé autour de la violence et, tour à tour, de son renforcement, de sa mise sous quarantaine, de son contrôle et de sa monétisation en Amérique comme dans le reste du monde. À condition qu’ils en soient même conscients, la majorité des Américains ne voient apparemment aucune contradiction intellectuelle dans ces arrangements avec la réalité. Nous préférons exprimer notre perplexité et notre indignation de ne pas être autre chose que ce que nous sommes et que ce que nous avons toujours été. Mais exposer ce qui se cache dans «l’essence de l’âme américaine», diraient les cyniques, pourrait être un exercice complaisant, voir une fausse piste. Car la vraie question pourrait être de savoir si nous avons même une âme.

Patrick Blanchfield Journaliste et chercheur à NYU

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