La gratuité de la culture a un prix
Ok, la propriété c’est le vol. Mais faire la manche pour gagner sa vie, c'est pas un avenir radieux.
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On entend fréquemment les ennemis de la «riposte graduée», pour lesquels le droit au piratage des œuvres artistiques doit désormais remplacer celui de la propriété comme article 17 de la déclaration des droits de l'Homme, faire l'apologie du spectacle vivant. «Puisque tout ce qui est réductible à un fichier MP3 est, de facto, un bien universel transmissible gratuitement, affirment-ils avec la bonne conscience de combattants de la liberté sûrs de leur fait, chanteurs et musiciens n'ont plus qu'à redécouvrir les joies de la scène pour gagner leur vie!»
On a le droit de ne pas être d'accord avec eux (c'est mon cas), mais on peut au moins leur reconnaître un certain pragmatisme. Dans leur esprit, il n'est en effet absolument pas question d'empêcher qui que ce soit d'être rémunéré pour pousser la chansonnette, du moment que l'argent des fans ne sert plus à engraisser les crapules des multinationales du disque.
Sur la question du piratage de films, les choses sont un poil plus délicates. Si plus personne ne va au cinéma, si les ventes et la location de DVD plongent, on présume qu'il va devenir plus compliqué de faire du cinéma. Qu'à cela ne tienne: les comédiens peuvent, eux aussi, reprendre le chemin des planches. Après tout, ce qui était bon pour Molière et Shakespeare devrait l'être aussi pour Jim Carrey et Dany Boon, non? Allez, tous en scène! Et qu'on ne vienne pas nous parler d'effets spéciaux et autres fariboles technologiques: la comédie, la vraie, n'a pas besoin de ces artifices ridicules. Au contraire. D'autant plus que rien n'empêche Steven Spielberg de se procurer des fumigènes au BHV pour nous faire croire que les Martiens ont réellement débarqué sur la grand-place de Saint-Saturnin-les-Avignon lors de ses représentations de «La guerre des mondes» dans l'arrière-pays provençal...
Mais voici que s'annonce le troisième grand défi lancé par Internet à la communauté culturelle: le piratage des livres. Bon, nous n'en sommes encore qu'au tout début, les e-books ne sont pas vraiment au point et ne vont évidemment pas de supplanter le livre papier dans les mois qui viennent, mais l'on sent bien que le train a déjà quitté la gare. En tout état de cause, des milliers de livres sont déjà disponibles sur les réseaux de peer-to-peer et les hackers s'amusent déjà à craquer les codes des Amazon et autres Fnac.com afin de permettre à tout un chacun de récupérer le dernier Dan Brown sans péage sur son Kindle.
La culture pour tous, c'est formidable, c'est sûr, mais j'attends encore des amoureux de la libre circulation des bits et octets qu'ils suggèrent un «modèle économique» - comme on dit chez les cognoscenti - 100% moderne aux auteurs qui commencent à s'inquiéter. Ils peuvent toujours tenter d'aller, pourquoi, pas déclamer leurs romans en public avant de faire la manche, mais la Grand-place de Saint-Saturnin risque d'être overbookée assez rapidement...
Hugues Serraf
A lire également sur le même sujet mais avec une approche différente: Après 7 ans de piratage, je suis prêt à payer et Société: une jeunesse à l'humeur pirate.
Image de Une: la tablette de lecture numérique iRex Alex Grimm Reuters
Mis à jour le 30/10/2009 à 8h37










![[Le 20'12] Vincent Peillon: «Il n'y a pas qu'une seule politique possible» [Le 20'12] Vincent Peillon: «Il n'y a pas qu'une seule politique possible»](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/peillon_4.jpg)































Vos appréciations sont fortement subjectives et ne rendent pas compte du débat qui anime la communauté autour de la question de la culture aujourd'hui, du moins pas dans sa globalité.
Tout le monde ne souhaite pas forcément la gratuité, mais si on s'intéresse vraiment à la question de la distribution numérique des oeuvres, il y a quand même matière à réfléchir :
D'abord, il faut savoir, pour le lire dans les médias spécialisés, que les prix pratiqués par les grandes enseignes de la culture sur les CD (par exemple) servent pour le quart à rémunérer les actionnaires et la publicité. Pour ce qui est de l'artiste, il touche entre 10 et 19% du prix final soit en moyenne 9 points de moins. (http://www.numerama.com/magazine/d/2/8051-prix-des-cd-ou-va-votre-argent.html : source NUMERAMA). Pour ce qui est des livres, ce n'est guère mieux (pour l'avoir lu sur le forum, par exemple, de l'éditeur bragelonne alias Milady).
L'actuel mode de distribution sur support matériel sert donc surtout à rémunérer l'investissement des actionnaires et la publicité qui pollue notre environnement urbain.
La "révolution internet" n'en est pas vraiment une, ou alors chaque fois que je me brosse les dents, il y a révolution.
On a récemment vu que la vente numérique s'accroit exponentiellement alors que les ventes sur support matériel baissent. Pourquoi ? L'un n'est pas la cause de l'autre, et le téléchargement, tout illégal qu'il soit, n'est pas non plus à l'origine de la baisse des ventes. Remettons les choses dans leur contexte : le pouvoir d'achat moyen stagne depuis des années (http://www.insee.fr/fr/themes/theme.asp?theme=16&sous_theme=7 : source INSEE). Cette stagnation correspond à une moyenne, mais les hausses ont plutôt concerné les foyers aisés et la tendance est plutôt à la baisse pour les foyers moyens voire pauvres (http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF04114, source INSEE) : en effet, l'évolution du salaire minimum, bien plus largement distribué que le salaire moyen, est quasiment constamment inférieure à celle de ce dernier. Or, il faut savoir que la culture est un marché qui ne bénéficie pas de l'engraissement des foyers riches, mais qui paye cher l'appauvrissement des masses (et c'est un bien). En effet, chaque foyer n'achètera en moyenne qu'un livre/CD/DVD/Blu-Ray pour une même oeuvre et la plus grosse part de la consommation de ce domaine est donc assurée par la masse populaire.
Donc l'évolution vers le numérique et le téléchargement illégal ne sont pas la cause principale de la perte sèche subie, par exemple, par l'industrie du disque, qui est estimée à 700 millions d'euros sur 9 ans (j'y reviendrais). La vraie cause est la lassitude des ménages face à leur propre appauvrissement et l'engraissement des gigastructures de distribution qui se laissent vivre sur un marché mourant et qui gonflent les prix aux stéroïdes sans rémunérer convenablement le créateur de l'oeuvre. Après tout, ces industries ont-elles été innovantes ? Ont-elles apporté une plus-value qui justifierait un tel niveau de rémunération alors que les consommateurs n'ont plus les moyens de s'offrir autant de CD qu'avant ?
Plus troublant, il semble que le téléchargement illégal soit même un facteur de publicité plus efficace que les investissements des grandes maisons du disque dans leurs propres spots. Des études montrent que les pirates sont des consommateurs plus assidus de médias solides que leurs compatriotes respectueux de la loi.
En bref, le débat ne se résume par à confronter les auteurs aux consommateurs férus de libre-accès ou de téléchargement illégal.
Alors, certes, je suis d'accord avec vous sur un point : ce qu'on écoute, ce qu'on visionne, ce qu'on lit, on doit le payer, pour faire vivre cette économie. Sauf que le sentiment que nous avons actuellement (en grande majorité, je pense), c'est que nous ne payons pas réellement le créateur mais celui qui daigne bien financer la publication, c'est à dire celui qui n'a pas fourni l'effort principal mais qui se contente de vivoter sur les marchés financiers.
Voilà pourquoi je me suis intéressé à l'offre légale sur le net outre la motivation de faire diminuer mes factures. Résultat : déception. Sur les sites de téléchargements vidéos, les DVD sont vendus à l'unité (entre 9,99 et 14,99 euros soit une baisse ridicule par rapport au gain effectué en abandonnant la presse d'un DVD au profit d'une distribution numérique). La vente a lieu dans des formats de fichiers pauvres en qualité, truffés de protection qui interdisent de pouvoir disposer librement de la propriété. Notamment, il est souvent impossible de graver le fichier sans restriction sur des supports de sauvegarde ou même de les visionner sur autre chose que son ordinateur de bureau. Je ne parle même pas du format location, disponible 30 jours pour un spectacle sous 48 heures à 5 euros. A ce prix, autant louer le DVD à la borne du quartier, quand il y en a une.
Pour ce qui est de la musique, l'offre légale est davantage intéressante, mais elle reste très localisée.
Pour ce qui est des livres, il est encore un peu tôt pour se prononcer...
Je pense à ce stade qu'il faut arrêter de se payer la tête des consommateurs car c'est un fait : les industries du disque vont sombrer si ses propres clients l'ont décidé. Aux auteurs de s'inquiéter d'un nouveau mode de distribution.
Certains auteurs ne sont pas à plaindre, d'autant qu'ils sont imposables au titre de l'impôt sur la fortune, ce qui est loin d'être le cas de la majorité. Quant à l'étouffement de la culture en France, j'ai des doutes : les maisons de disques n'ont pas réellement pour réputation de financer la fine culture... J'ai quand même en tête que ce qui dirige leurs choix relève plutôt du souci de rentabilité immédiat, ce qui alimente nos oreilles et nos yeux avec des hits de l'été ou des best-sellers dont pas un ne me reste en mémoire contrairement à une bonne compilation de U2 ou un bon livre de Zola.
Merci de réajuster les choses à leur niveau réel.
Maintenant, il y a effectivement des alternatives au système actuel : par exemple, la quadrature du net, UFC-Que choisir et le parti socialiste ont tous les trois proposé le système de licence globale ; le principe : un abonnement greffé sur le prix de l'accès internet et reversé à une association qui prend en charge la redistribution aux artistes ; prenons un exemple :
Nous avons 15 millions de connections à internet en France. Estimons à 5 millions le nombre de clients intéressés (fourchette basse). Avec un abonnement mensuel de 10 euros permettant un téléchargement légal (limité ou illimité), nous avons un chiffre d'affaire de 50 millions d'euros par mois, soit 600 millions d'euros par an, et le bénéfice effectué ne sera pas beaucoup moins élevé étant donné que la distribution sur le net des oeuvres est bien moins coûteuse que la presse d'un CD ou l'impression d'un livre et sa reliure.
600 millions d'euros en un an, c'est quasiment ce qu'a perdu en Chiffre d'affaires l'industrie du disque en 9 ans...
Sans passer par la licence globale : qu'attendent les industries pour mettre en place un système d'abonnement légal (je n'en ai pas moi-même trouvé malgré des recherches assidues) ? Qu'attendent-elles pour proposer des fichiers de qualité, débridés et à un coût raisonnable ?
Les solutions existent : elles ont été proposées, pour être rejetées en bloc par le ministère de la culture... Là réside le problème.
Je ne comprends pas que ce débat refasse surface.
Tout a déjà été dit. La loi Hadopi, exigée par Nicolas Sarkozy, a été votée avec l'appui de nombreux politiques, artistes et industries ... mais contre l'avis de 70% de la population. Cette loi a été annoncée comme innovante et garantissant la rémunération des ayants droits.
Les politiques, artistes et industries ont choisi la répression, la surveillance et la limitation de la Liberté sur Internet.
Les internautes ont choisi la Liberté, le téléchargement gratuit et le boycott (pour beaucoup).
Nous allons maintenant voir qui va mater l'autre. On en reparle dans 2 ou 3 ans.
Je me souviens d'une intervention d'un taliban hoops... heu ... d'un "intellectuel" français (une femme écrivain dont j'ai oublié le nom) qui voulait fermer les bibliothèques car elles ne respectaient pas le droit d'auteur...
Hornpipe,
Je ne sais pas si mes appréciations sont « fortement subjectives », mais je ne crois tout simplement pas à la licence globale. D’abord parce qu’il s’agit d’une énorme usine à gaz impliquant au moins autant de flicage électronique qu’Hadopi s’il faut établir qui télécharge quoi pour répartir les royalties. Ensuite parce que cette idée d’un robinet culturel à péage forfaitaire me dérange philosophiquement.
Je ne suis pas totalement crétin et j’ai bien compris que des usages s’étaient créés qui conduisaient le public à ne plus vouloir payer pour ce qui est techniquement piratable. Mais je passe quotidiennement devant des vitrines de magasins que je sais être physiquement capable de fracasser pour me remplir les poches sans le faire. De la même manière, nos amis suisses, qui ne sont pas génétiquement différents de nous, paient le journal quotidien qu’ils pourraient aisément piquer dans son distributeur…
J’ai donc la faiblesse de croire qu’il serait possible, si tout devient numérique, d’amener une majorité de citoyens à respecter la production intellectuelle et les biens immatériels en acceptant de payer pour. Il restera bien quelques réfractaires mais bon, même à Genève, il y a des gens qui piquent le journal et ils ne sont pas tous français !
Mais au-delà de ces enjeux généraux, je m’inquiète effectivement de ce qui risque d’entraîner un piratage massif du livre, les possibilités qui s’offrent aux auteurs de trouver des modes de rémunérations alternatifs n’étant pas aussi variées que pour les musiciens ou les chanteurs.
SeigneurVentilo,
Le débat ne resurgit pas : il débute à peine. Et la question du piratage du livre n’est encore qu’à peine envisagée par les éditeurs qui se croyaient, jusqu’à il y a quelques mois, à l’abri du phénomène. Pour le moment encore, ils en sont surtout à se demander comment gérer Google et les libraires en ligne.
En tout cas, et si vous considérez réellement que le choix du piratage est un choix de liberté quand je pense moi-même le contraire, c’est bien que le débat n’est pas clos.
Rdlm,
J’aime beaucoup les bibliothèques et je ne pense pas que les auteurs aient le sentiment d’être piratés lorsqu’elles achètent leurs livres. Je crois qu’ils sont plutôt fiers. Mais faire ce parallèle revient à dire que la numérisation des livres, leur vente en ligne et la question du piratage ne changent finalement pas grand-chose. Je pense au contraire qu’il s’agit d’un vrai bouleversement.
Exploiter de manière privée des ressources existantes réputées "gratuites" crées par le TEMPS qui a passé (métaux, charbon, gaz, pétrole, sel, eau, air) . Avec l'absence de prise en compte des conséquences à court et long terme.
Il s'agit donc ici de capitalisme, exploiter la ressource "culture par le livre" accumulée au cours du temps . De quoi se plaint-on ?
Demain, l'eau et l'air seront payant, chacun devra s'acquitter d'une taxe pour respirer et boire... c'est dans les tablettes des experts.
Déjà le vent est exploité , le soleil également, et notez comment il n'a jamais été question de permettre un développement massif du solaire ni des éoliennes dans l'habitat individuel et collectif, alors que depuis quelques années cela est possible à un cout d'investissement raisonnable et des retours sur investissements courts (5 à 10 ans) Toujours le fondement du capitalisme : exploiter la ressource de manière monopolistique et privée.
La "révolution du vivant" annoncée verra encore pire... Apres tout, le génôme n'est que l'effet du temps de la sélection naturelle sur la biochimie . donc son exploitation capitalistique sera justifiée.
Qui propose une autre manière d'entreprendre au lieu de se lamenter épisodiquement sur les conséquences présentes du système mondial actuel?
Maintenant qu'hadopi est passé, il suffit d'étendre hadopi aux piratage des livres et tout ira bien, non? Où alors on aurait fait une loi qui ne marchera pas sans nous le dire?
...çà ne l'est pas.
Copier n'est pas voler, quoiqu'on en dise.
Voler, c'est soustraire quelque chose à quelqu'un.
Copier sans l'autorisation de l'auteur, c'est contrefaire, sans garantie que l'on aurait acheté la chose si la copie n'avait pas eu lieu.
Le blouson volé dans votre magasin est une perte préjudiciable. La copie du fichier n'en est pas une : c'est un simple manque à gagner éventuel... et on pourrait même remettre cela en cause si on tient pour vraie les études qui démontrent que les "pirates" sont également les plus gros consommateurs de contenu. Là-dessus, il n'y a pas lieu de débattre : nous sommes face à une réalité simple.
La question est celle-ci :
Hadopi est une usine à gaz...
Vous prétendez que la licence globale en est une...
Pourquoi préférer la répression plutôt qu'un nouveau mode de distribution ?
Les offres légales actuelles montrent que les modes de distribution existent, même si ces offres ne répondent pas aux attentes des clients. Il s'en suit que la licence globale pourrait techniquement être mise en place très simplement, les solutions logicielles ayant été conçues. Ajoutons à cela qu'à partir du moment où les modes de rémunération des créateurs de contenus sont directement indexés sur le nombre de téléchargements de leurs produits, ce qui est tout à fait faisable, nous avons un système économique viable voire même efficace dans la sélection des talents.
Il est étonnant qu'on puisse encore prendre le parti de défendre le commerce de la culture tel qu'il SEVIT aujourd'hui. Celui-ci, qui submerge la demande avec une offre guidée non par par les besoins de la culture elle-même mais par les besoins de l'industrie et qui met chacun en situation de payer à des prix exorbitants une partie infime de ce qui est proposé, frustrant par là les foules en les renvoyant à leur propre pauvreté pendant que les revenus sont partagés entre ceux qui sont aux manettes de la finance mondiale.
De plus, j'ai encore en tête le fait que de nombreux auteurs se plaignent de subir la loi du marché à travers les maisons d'éditions qui les poussent à publier leurs produits prématurément (jeux vidéo buggés, films coupés, oeuvres bâclées) afin de satisfaire les exigences des marchés financiers et des actionnaires.
Quand on pense que la licence globale mettrait chaque groupe de création (auteurs, acteurs, compositeurs, réalisateurs) devant leur propre talent à séduire leurs fans et leur fournirait des revenus réguliers si tant est que leur création touche l'âme de leurs clients, on se dit que la culture en sortirait grandie.
Voilà qui me pousse à m'interroger sur les réserves philosophiques qu'on peut émettre face à un "robinet à péage".