Culture

Pourquoi la jeune scène indé française a appris à tout faire toute seule

Agathe Charnet, mis à jour le 22.09.2016 à 17 h 45

Ils font tout eux-mêmes, ou presque, de la réalisation de leurs clips, à l'habillage de leur site internet en passant par l'enregistrement de leurs morceaux. Plongée au cœur d'une génération de musiciens français pour qui la crise est un moteur de créativité.

Les clips (et les sons) homemade de La Femme, Salut C'est Cool, Le Vasco, Papooz et Jascques (source : captures d'écran YouTube).

Les clips (et les sons) homemade de La Femme, Salut C'est Cool, Le Vasco, Papooz et Jascques (source : captures d'écran YouTube).

Un garçon en col roulé rayé, le cheveu blond peroxydé et l’air désabusé, chante en playback, assis sur les toilettes de son petit appartement. Suivent une succession de fondus enchaînés, quelques scènes filmées à l’arrachée dans le gris de Paris et une image sautillante façon iPhone en fin de vie. Voici «Où va le monde», un des derniers clips du collectif de psycho-rockers La Femme, qui a sorti son nouvel album, Mystère, le 2 septembre chez Barclay.


L'esthétique d'«Où va le monde» pose néanmoins question. A l’heure où le plus anodin des appareils-photos filme en 4K et où n’importe quel logiciel permet de monter en deux temps trois mouvements une séquence à faire pâlir les productions hollywoodiennes, pourquoi ce désir un peu désuet d'image tressautante et nostalgique, cet effet «caméra DV» cher aux adeptes des rétrospectives de films d’enfance? D'autant qu'il suffit de quelques clics pour constater que la vague «homemade» envahit plus que jamais la YouTubosphère française, dans la lignée de clips du même genre produits par Lanal del Rey ou Beyoncé.

Se passer des intermédiaires

«On a investi tout notre argent dans “Sphynx”, un clip à gros budget mais on voulait absolument continuer à tourner des clips pour notre album, explique Marlon Magnée, un des fondateurs de La Femme. Alors, on s'est on s’est baladés une après-midi dans la rue, on s'est filmés en faisant des trucs cons, les plus absurdes possible. Entre nos clips "façon blockbusters" et nos production faites main, il n'y a pas de différence. Tant que ça définit notre univers et qu'on est libres de faire ce qu'on veut».

La liberté. De ton, de moyens de réalisation. De mode de création musicale aussi. Le nouvel album de la Femme a été entregistré en studio mais aussi à la maison, «en home studio», précisent ceux qui ont commencé à faire de la musique sur leur ordinateurs, sur le logiciel Garageband. Question de coûts, certes, mais aussi de ne pas renoncer au temps de la création, de passer des heures à enregistrer en toute tranquillité.

Le cas de la Femme pourrait être anodin. Il est emblématique de toute une déferlante de –souvent jeunes– artistes de la scène française adptes du DIY. De ceux nés avec une guitare dans la main et une souris dans l'autre, qui savent autant lire une partition que monter une vidéo.


Le duo Papooz a, par exemple, tourné son très remarqué «Ann Wants To Dance» «en deux après-midi et en chargeant la batterie de la caméra dans les chiottes des bars», avec la chanteuse Soko à la réalisation. Leur album Green Juice a été principalement enregistré «dans une maison au Cap-Ferret, faute de moyens pour un studio à temps complet», expliquent les deux musiciens Ulysse et Armand. Ce qui n'induit en aucun cas un manque de rigueur pour le tandem parisien: «On fait les choses comme on le sent, de façon spontanée et c'est peut-être ce qui plaît aussi, les gens ont envie de se sentir proches des artistes, de d'être au plus près de leur sensibilité.»

Gérome Guibert, sociologue et maître de conférence à l'Université Paris-III, rappelle que cette nouvelle ère trouve son origine dans de nombreux développements, sur plusieurs décennies:

«Il y a toujours eu une part de bricolage dans les musiques populaires, mais il y avait des goulets d'étranglement: on ne pouvait pas tout faire soit-même. Impossible tout d'abord d'avoir un enregistrement correct. Tout a changé à la fin des années 1960 avec l’arrivée de la cassette audio. Le second obstacle –avoir un support enregistré à vendre– a été relativisé avec la cassette, puis avec le CD-R, et finalement neutralisé grâce à l’apparition de supports numériques comme le MP3. Enfin, la mise en ligne, qui rend techniquement accessible la musique, a permis une démocratisation de la distribution. Les artistes gagnent donc en autonomie. Il y a de moins en moins d'intermédiaires entre l'artiste et ses créations».

Tout faire : de l'enregistrement de l'EP au site internet

Plasticiens de formation, les membres du groupe Salut C'est Cool le clament haut et fort, ils n’ont jamais pris de cours musique. Fascinés par la démocratisation du numérique et l’autonomisation des moyens de production, ils ont commencé à bidouiller des sons sur Reason, «un logiciel tout simple pour PC», en 2010. «On a ensuite créé un site qu'on a codé en html, explique James Darle, un des membres. Et on s'éclatait à faire du web-art. Pour trouver nos chansons, les gens devaient faire des jeux ou des énigmes.» Leurs clips –100% homemade et aussi déconcertants que bruts de décoffrage– ont ensuite contribué à faire repérer ces jeunes rois de l'électro-geek. 


Six ans après, la joyeuse bande a signé chez Barclay, sorti cinq albums et les clips «Techno Toujours Pareil» et «Je suis en train de rêver» ont été considérés parmi les plus beaux de  2015 par... les Cahiers du Cinéma. «On continue toujours de tout faire nous-mêmes, précise James Davre. Aujourd'hui, tout est possible. Il n'y a plus de freins à la création et on peut toucher à tous les domaines, pas seulement la musique. Personne ne peut nous demander de correspondre à des critères, c'est à nous de les inventer.»

Philippe Laugier, chez Barclay depuis plus de vingt ans et en charge de Salut C'est Cool et La Femme, est tout à fait conscient des spécificités de cette nouvelle vague d'artistes autodidactes:

«Ce sont des groupes dotés de beaucoup d'énergie créatrice, qu'il faut parfois canaliser. Nous savons à quel point il est important de les laisser libres tout en les accompagnant dans les stratégies de lancement: gérer le temps de mise en ligne entre les clips ou leur rappeler de l'importance d'une chanson au "format radio" dans l'album.»

Le fait-maison n'est pas synonyme de désinvolture

Cette révolution au coeur du métier, Alexis Bardinet est un des premiers à l’avoir ressentie. A la tête d'un studio de mastering à Bordeaux depuis la fin des années 1990, il remarque depuis «quatre ou cinq ans» une «explosion» des pratiques homemade jusqu'ici réservées aux producteurs de rap et de techno. «Les groupes m'envoient leurs ultimes modifications depuis le train, explique ce Bordelais qui a notamment finalisé des albums de Cocoon ou Noir Désir. Les pratiques évoluent à une vitesse phénoménale et il est fondamental de s’adapter si on veut rester dans la course

«Même si c'est fait avec peu de moyens, ca ne veut pas dire qu'on n'est pas perfectionnistes, affirme Louise Cazalda, chanteuse du groupe Le Vasco, qui cultive un style lo-fi depuis ses débuts. On aime bien tout contrôler, que ce soit le morceau, le clip ou le moyen de le diffuser. Tout va ensemble maintenant, le visuel stimule la musique et vice-versa. Et on a pas envie d'attendre pour créer ou avoir de l'ambition, on est des impatients.»


«Le homemade et le numérique permettent à beaucoup d'artistes d'émerger et de proposer des choses nouvelles, constate Alexis Bardinet. Mais au final, il n'y a pas davantage de place pour tout le monde. Je dirais même que les gens sont plus exigeants qu'avant. Ils savent que tous les moyens sont à disposition des artistes et n'acceptent plus l'excuse du "C'est un peu léger car je l'ai fait moi-même"

Le grand retour du «tour de chant»

Un milieu musical qui produit donc toujours aussi peu d'élus, malgré l'offre croissante. Pour ces artistes indépendants, même signés par des major, la viabilité économique demeure précaire, rappelle Gérome Guibert: «Cette génération a beau se servir d'internet et des outils numériques comme un tremplin, elle est de moins en moins capable de s'appuyer sur la vente de ses enregistrements (disques, streaming) qui permettait jusque-là de faire vivre les artistes».

Alors, paradoxalement, à l'ère du numérique et de la musique dématérialisée, c'est le concret de la scène et du local qui s'offre aux artistes: «Finalement, c’est un peu comme si nous étions revenus aux années trente, à l'époque où les enregistrements servaient de promotion pour les "tours de chant", ces performances constituant la source majeure de revenus.»


Un avis que partage pleinement l'atypique producteur Jacques, récemment remarqué par «Dans la radio», produit par le label 100% indépendant Pain Surprises (Grand Soleil, Jabberwocky): «Pendant un temps, on a cru qu'on allait capturer la musique et l'enfermer, mais c'est fini, tout ca. C'est la scène qui compte, j'ai mis tout mon argent pour pouvoir créer les concerts dont je rêvais», explique celui qui habille ses morceaux de bruits du quotidien, captés selon son humeur à l'iPhone ou à l'enregistreur.

Un état d'esprit que comprend parfaitement Etienne Piketty, co-fondateur de Pain Surprises, qui accompagne ses artistes dans la plus grand liberté, leur prêtant main forte «selon leurs besoins et leurs identités artistiques». Et si le clip homemade de Jacques, réalisé lors d'un voyage en Inde avec un ami a côuté «moins de cent euros», l'artiste est catégorique:

«Les gens ont envie d'authenticité, de se sentir proches des artistes et leurs ressentis. Les défauts de mes productions font aussi partie de leurs qualités. Au fond, peu importent la qualité de ton enregistrement, la puissance de ta maison de disques ou la définition de ton clip. L'important, c'est de créer une émotion et de la transmettre. C'est ça la musique pour moi, le reste je m'en fous.»

Agathe Charnet
Agathe Charnet (22 articles)
Journaliste
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