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«Rester vertical», du côté obscur du désir

Damien Bonnard et India Hair dans Rester vertical | Les Films du Losange

Damien Bonnard et India Hair dans Rester vertical | Les Films du Losange

Western ludique sur les Causses de Lozère, le nouveau film d'Alain Guiraudie invente de nouvelles associations entre fantastique et réalisme, et remet en jeu tous les clichés.

Beaucoup ne connaissent d’Alain Guiraudie que son plus récent long métrage, L’Inconnu du lac, succès surprise –et mérité– de 2013, mais qui était loin de rendre visible l’ensemble de l’univers de ce mousquetaire moderne et occitan. Inventif, ludique, rieur, onirique, ouvert aux flux impétueux du conte mythologique, de l’amour physique et de la nature ensoleillée, son cinéma est toujours prêt à en découdre avec l’oppression des pauvres comme avec les discriminations sexuelles et les formatages de tous poils.

Ses courts et moyens métrages (Les héros sont immortels, Tout droit jusqu’au matin, La Force des choses, Du Soleil pour les gueux, Ce vieux rêve qui bouge) et son premier long métrage, Pas de repos pour les braves (2003), en ont dessiné le territoire, sans comparaison dans le cinéma français. Avant que Le Roi de l’évasion (2009) n’offre ce qui reste à ce jour le film le plus drôle du XXIe siècle –si, si.

Un roman de chevalerie

Avec Rester vertical, déjà son cinquième long métrage, et qui eut le difficile honneur d'ouvrir la compétition cannoise cette année, Guiraudie retraverse toutes les dimensions de ce monde qu’il met en place depuis 25 ans. Et il s’aventure dans de nouvelles et très stimulantes directions.

De façon plus ou moins indirecte, il y a toujours quelque chose du roman de chevalerie dans ses films. Comme souvent, le héros, c’est-à-dire davantage que le personnage principal, le spectateur lui-même, a des difficultés à se mettre en chemin, à s’abstraire de la routine pour partir affronter les grands vents de l’imaginaire –qui sont, comme on le sait depuis L’Odyssée et des Don Quichotte, des manières singulières d’avoir affaire aux réalités du monde, de notre monde, le seul qui soit. Et même si possible d’y avoir mieux affaire, grâce à la vision renouvelée qu’en offre ledit fantastique.

Il donc faut un certain temps pour apprécier à sa juste valeur l’étrange proposition de cette fiction construite autour de ce Léo, scénariste à la triste figure en vadrouille sur les Causses de Lozère, attiré par un jeune paysan taciturne croisé sur sa route puis par une jeune bergère armée d’un fusil, avec laquelle il aura un bébé.

Commencée dans une tonalité proche du réalisme, le film ne se révèle que peu à peu comme une manière de western mental, de voyage onirique dans les obsessions et les phobies de son personnage principal, qui n’est autre qu’Alain Guiraudie lui-même –auquel ressemble d’ailleurs sacrément son interprète, Damien Bonnard.

Sexualité frontale et désirs obscurs

Les scènes frontales de sexe, homo et hétéro, les digressions du côté des contes de l’enfance, l’irruption du hard rock dans la campagne française, les SDF d’un port de l’Atlantique, des agriculteurs qui ne ressemblent à aucune imagerie convenue, la Bible et les loups bien réels (et tout à fait légendaires) peuplent ces tribulations picaresques.

Il faut une infinie tendresse, une affection assez bouleversante en même temps qu’un sourire complice pour accompagner dans l’amour physique avec un vieillard et avec l’aide de Pink Floyd une mort désirée et donnée. Mais il faut aussi que ce soit bien dans ce monde-ci, le monde avec les gendarmes, les sans-abri, les banquiers, la misère des villes et la misère des champs.

Avec un toupet échevelé, Guiraudie déplace les bornes entre rêve et quotidien, rappelle que toutes les femmes n’ont pas ordre suprême de vouloir être mère, fait un détour chez une sorcière très réaliste avec des bribes de réalité ensorcelées par les peurs et les appétits de chacun.

Les Films du Losange

«C’est compliqué», selon l’expression consacrée, ce qui se passe du côté obscur du désir. C’est même très, très compliqué, si on prête attention aux échos en sourdine, aux rimes bizarres, aux coq-à-l’âne du ciboulot. La réponse de Guiraudie pour affronter cette complication? La simplicité.

Le film est tout entier porté par la scandaleuse revendication de la possibilité de le dire, de le montrer, de prendre acte de ce qui se joue d’aussi mal catalogué que la volonté d’être mère d’un homme, ou le désir homosexuel chez un prolétaire de l’élevage en moyenne montagne.

Et cette réponse, qui déroute, surprend, dérange, fait tour à tour rire, refuser, s’intriguer. Tout simplement, elle construit la remise en mouvement de nos clichés, de notre système de référence et de représentation, ô combien libéral et ouvert il va sans dire, mais pas moins très arc-bouté sur un jeu de modèles à la fois moral, sexuel, physiologique, visuel.

Les Films du Losange

Il ne s’agit jamais de dire que tout est permis, encore moins que tout se vaut. Il s’agit de se demander pourquoi nous montrons ceci et occultons cela, à nous-mêmes autant qu’aux autres. Des prairies aux rues de la France très française, Rester vertical remet tout cela en mouvement, en question, avec une ferme et tendre vigueur, jusqu’à l’envol final.

(Cette critique est une nouvelle version du texte publié lors de la présentation du film au Festival de Cannes)

Rester Vertical

d'Alain Guiraudie

avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiery, Christian Bouillette.

Durée: 1h40

Sortie le 24 août 2016

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