Sports / Monde

Les JO, un symptôme de plus du drame mexicain

Temps de lecture : 6 min

Entre népotisme et préparation parfois artisanale, le pays hispanophone le plus peuplé de la planète ne peut revendiquer que cinq médailles, et aucun titre.

Le boxeur Misael Uziel Rodriguez, un des cinq médaillés mexicains à Rio. Yuri CORTEZ / AFP.
Le boxeur Misael Uziel Rodriguez, un des cinq médaillés mexicains à Rio. Yuri CORTEZ / AFP.

Mardi 16 août, le président du Mexique Enrique Peña Nieto s'en est pris à ceux qui «inondent le pays de mauvaises nouvelles», et à appelé à privilégier les «bonnes […] qui ont un impact positif sur la vie quotidienne». Il avait forcément en tête cette nouvelle affaire de conflit d'intérêt qui vient chahuter sa présidence: selon une enquête du Guardian, publiée le 9 août et qui a fait grand bruit au Mexique, son épouse, l'ex-actrice de telenovelas Angelica Rivera, jouit d'un luxueux appartement à Miami, acheté par le groupe de Ricardo Pierdant Grunstein, ami du couple présidentiel. Rivera se trouverait en récidive: en novembre 2014, elle avait assuré être la propriétaire de la «Maison Blanche», ce somptueux logement estimé à six millions d'euros qui avait été édifié par une entreprise appartenant au Grupo Higa, constructeur favori d'Enrique Peña Nieto quand il était gouverneur de l'Etat de Mexico (2005-2011).

Corruption et violence. Le Mexique ne s'en sort pas, comme aspiré dans une spirale infernale depuis le début de la guerre contre les cartels, en 2009, qui a fait plus de 150.000 morts. Lundi dernier, l'enlèvement de douze personnes par un commando armé parmi lesquels se trouvait un fils d'El Chapo Guzman a conduit à nouveau le Mexique à faire la une à l'international pour de mauvaises raisons. Les «bonnes nouvelles» qu'Enrique Peña Nieto chérit et désire tant se font attendre. Et elles ne sont pas vraiment venues de Rio.

Menaces de suspension

Le Mexique n'avait pourtant jamais envoyé autant d'athlètes aux JO: 124. Mais il a fallu attendre douze jours pour qu'un représentant de ce pays de 120 millions d'habitants soit enfin assuré de monter sur un podium: le boxeur Misael Rodríguez, qui combat dans la catégorie moins de 75 kilos et a finalement décroché le bronze. En 2012, le Mexique était revenu de Londres avec sept breloques, dont un titre olympique; il a cette fois-ci fini à cinq. Soit un total famélique de 0,04 médaille par million d'habitants, dix fois moins que le grand voisin américain –avec plus de dix fois moins d'habitants, le petit voisin cubain a lui décroché onze médailles...

Président de la Conade (la Comisión nacional del deporte, l'équivalent de notre ministère des Sports), Alfredo Castillo est désigné comme le grand coupable de ce bilan négatif. Nommé en avril 2015, cet ami d'Enrique Peña Nieto venait alors de quitter ses fonctions de commissaire pour la sécurité au Michoacán, où il avait été chargé d'assurer la transition vers la légalité des groupes d'autodéfense qui s'étaient multipliés dans un Etat gangréné par la violence du narcotrafic. Cet homme de 41 ans avait échoué dans sa mission: des groupes de citoyens en armes avaient bien été intégrés dans les rangs de la police, mais ils avaient aussi été infiltrés massivement par la délinquance organisée, comme le montre l'effarant documentaire Cartel Land.

Passé des affaires sécuritaires aux sportives, Castillo a continué à faire la une au Mexique. En cause, sa politique interventionniste dans la vie de fédérations qu'il estimait corrompues pour ne pas avoir justifié près de quinze millions d'euros de dépenses. En 2015, le dirigeant a arrêté de reconnaître des fédérations comme celle de boxe et de lutte et coupé les vivres à d'autres. Des violations dans les grandes largeurs de la charte olympique, dont l'autonomie fédérative est un pilier. Résultat: certaines fédérations, comme celle de natation, ont été menacées de suspension pour les JO.

Ce conflit s'est hissé, en février dernier, jusque la première marche du podium de la Coupe du monde de plongeon, catégorie tremplin à trois mètres. Double médaillé olympique à Londres, Rommel Pacheco s'y est présenté vêtu d'un tee-shirt au motif de Popeye et a entonné l'hymne mexicain a capella. L'athlète n'était pas autorisé à porter les couleurs mexicaines, conséquence du refus de Castillo de fournir des fonds à la fédération mexicaine de natation pour qu'elle s'acquitte d'une amende de cinq millions de dollars pour avoir annulé l'organisation du Mondial 2017 de natation à Guadalajara. «La Fina [la Fédération internationale de natation, ndlr] vit du chantage», avait alors tweeté le représentant gouvernemental du sport mexicain avant de publier une étrange vidéo de soutien au plongeur mexicain enregistrée par Don King, le grand promoteur de boxe à la réputation sulfureuse. On a connu avocat plus convaincant...

Rommel «Popeye» Pacheco, comme ses collègues du plongeon, la discipline qui a rapporté le plus grand nombre de médailles olympiques au Mexique au cours de son histoire (13, comme la boxe), a finalement pu disputer les JO sous les couleurs de son pays mais il a échoué dans sa quête d'une nouvelle breloque. Une déception de plus pour le pays hispanophone le plus peuplé de la planète.

Fait du prince

Si le Mexique n'a jamais été une puissance olympique, les tensions entre, son comité olympique, le COM, et la Conade n'ont en rien aidé ses athlètes. Mercredi, le COM a ainsi dénoncé sur son compte Twitter, photo à l'appui, la présence de médecins de la Conade non accrédités sur les épreuves de taekwondo, pourvoyeur traditionnel de médailles. «Une violation de la charte olympique qui met en péril la participation d'athlètes mexicains», balançait le COM pendant que les athlètes s'échinaient sur les tatamis pour tenter d'enfin monter sur un podium –deux d'entre échoueront à son pied, à la quatrième place. En décembre dernier, COM et Conade avaient pourtant bien fini par signer un accord pour mettre fin à leur conflit, mais il s'agissait alors d'éloigner la menace d'une exclusion pure et simple des JO.

A Rio, Alberto Castillo a fait parler de lui dès les premiers jours en se montrant particulièrement affectueux, en tribunes, envers une jeune femme qui portait une tenue officielle de la délégation olympique, sans occuper, pourtant, la moindre fonction officielle. Un acte de népotisme de plus, si courant au sein classe politique mexicaine? Tireuse à l'arc médaillée d'argent à Londres, Aída Román n'en doute pas. Si elle a échoué à doubler la mise à Rio, elle n'a toutefois pas raté le président de la CONADE. «Il y a des athlètes qui arrivent blessés, avait-elle déclarée, mais il n'y a pas d'accréditation pour leurs médecins ou physiothérapeutes car il y a quelqu'un de davantage aimé ici.» Un tacle envers la présence de Jacqueline Tostado Madrid, la compagne de Castillo. Le dirigeant a toutefois répondu qu'il avait payé de sa poche le voyage de sa jeune amie, qui avait remporté en 2009 un concours de beauté à Mexico.

Autre fait du prince de celui qui était surnommé «le vice-roi» quand il oeuvrait dans le Michoácan: des fonctionnaires de dépendances sportives ont obtenu, sur demande de la Conade, des accréditations presse. Ils se les sont toutefois faits suspendre le 9 août, non pas pour ne pas appartenir aux médias, mais pour avoir violé les droits de reproduction du CIO sur les réseaux sociaux. Pour obtenir ces accréditations, la Conade, faute de s'y être prise à temps, était passée par Claro Sports, la chaîne de télé de Carlos Slim, le deuxième homme le plus riche de la planète. Petits arrangements entre amis...

Impuissants au milieu d'un champ de bataille miné par leurs dirigeants, nombre d'athlètes mexicains ont dû préparer les JO avec les moyens du bord. Misael Rodríguez, le premier médaillé de la quatorzième puissance économique mondiale, s'est ainsi aligné à Rio avec une tenue payée à crédit par sa Fédération. En compagnie d'autres boxeurs, il en avait même appelé, en septembre dernier, à la générosité de la population dans les rues de Mexico pour financer sa préparation.

Grand ami de Peña Nieto, le président de la Conade a commencé à être connu des Mexicains en 2010, quand il était procureur de l'Etat de Mexico, alors gouverné par l'actuel président. Il avait repris l'enquête du cas Paulette, une petite fille handicapée disparue avant d'être retrouvée morte sous son lit après quinze d'enquête. Son père était un proche de Peña Nieto, et Castillo avait conclut à une mort «accidentelle»… Tous ses postes, de l'Etat de Mexico au gouvernement fédéral, Castillo, dont le cousin est conseiller juridique de Peña Nieto, les doit au bon vouloir de l'impopulaire président de la République.

Quoiqu'il en soit, Castillo pourrait ne pas faire long feu à la tête du sport mexicain. Des sénateurs du PRD (gauche) ont ainsi d'ores et déjà demandé la tête de celui qui incarne, à tort ou à raison, la participation calamiteuse du Mexique aux JO. Dans le Mexique d'Enrique Peña Nieto, aucun domaine ne semble décidément épargné par le désordre institutionnel et par la frivolité de sa classe dirigeante, pas même le sport. Et les bonnes nouvelles se font toujours attendre …

Thomas Goubin Journaliste

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