Sports

Les JO m’ont transformée en droguée de sport

Temps de lecture : 10 min

Je n’avais pas mesuré l’influence que l'événement sportif de l’année pouvait avoir sur notre quotidien pendant un peu plus de deux semaines.

Un enfant regarde les JO de Rio depuis Pékin, le 11 août 2016. WANG ZHAO / AFP.
Un enfant regarde les JO de Rio depuis Pékin, le 11 août 2016. WANG ZHAO / AFP.

Mon entourage était prévenu depuis six mois. Amis, famille ou même poisson rouge, tous allaient devoir attendre le 22 août. Cet été avaient lieu les Jeux olympiques et pendant trois semaines, toute tentative de me parler d'autre chose serait vaine.

Passionnée de sport, j’attends à chaque fois les Jeux avec impatience. Le but n’était pas tant de suivre les disciplines comme le football, le rugby, le cyclisme ou le tennis, mais surtout de visionner le plus de sports possibles, et en particulier les moins médiatisés. Mais quelque chose m’avait échappé: en quatre ans, j’avais oublié à quel point les Jeux pouvaient faire tourner la tête de n’importe quel passionné de sport.

Mettre son réveil à 3h40 du matin

Les derniers Jeux olympiques, à Londres en 2012, avaient eu lieu en Europe; pour Rio, je me suis donc demandée comment j’allais pouvoir faire pour les suivre en pleine nuit. Après une longue semaine, la cérémonie d’ouverture était le moment parfait pour vérifier si j’allais pouvoir tenir trois semaines sans fermer l’oeil de minuit à cinq heures du matin. Échec monumental.

Devant l’écran, les tableaux de l’histoire du Brésil étaient très jolis et le défilé de Gisele Bündchen très sexy. Mais la parade des athlètes dans le stade est vite devenue interminable. En arrivant au 87e, pays, je me suis demandée si certaines nations n’avaient pas été inventées juste pour nous enquiquiner. Quelques minutes plus tard, le sommeil terrassa d’un K.O. mon enthousiasme de départ. Je n’avais pas vu Gilberto Gil chanter. Je n’avais pas vu le président brésilien par intérim, Michel Temer, déclarer ouverts les Jeux de Rio. En entrouvrant les yeux peu avant la fin, j’avais juste aperçu Gustavo Kuerten, l’idole du peuple (et la mienne), pénétrer dans le stade olympique la banane sur le visage et la flamme dans les mains. Fatiguée, j’étais pourtant heureuse d’avoir vécu en direct ce moment qui n’arrive qu’une fois tous les quatre ans. Le lendemain, les cernes sous mes yeux faisaient la taille du Corcovado, mais plus rien n’avait d’importance, puisque les Jeux avaient commencé.

Mes oreilles étaient bercées par le bruit du croisement des fers et de la balle de tennis et les encouragements de la foule autour du ring

Avec des horaires d’épreuves calées sur le prime time américain, j’ai vite saisi qu’il fallait que je ruse pour ne pas rater la finale du 100 mètres nage libre ou celle du 100 mètres tout court. Ma première astuce fut de mettre des alarmes. Mauvaise idée. La nuit du 50 mètres nage libre de Florent Manaudou, mon réveil à 3h40 du matin n’a servi à rien. Lorsque j’ai pris conscience que l’alarme sonnait, cela faisait dix minutes que le petit frère de Laure était sorti de la piscine, une médaille d'argent amère autour du cou. Mon temps de réaction n’avait pas été à la hauteur et je pouvais trépigner et me recoucher avec ma frustration.

J’ai vite compris que les nuits blanches n’étaient pas mon fort et que j’allais rater le direct des prouesses de la foudre Bolt et de l’extraterrestre Phelps. Mais j’ai gardé un objectif: me coucher le plus tard possible... pour en rater le moins possible. Une nuit, je me souviens avoir veillé jusqu’à trois heures du matin pour regarder en multi-écrans la finale masculine de tennis, la finale de l’équipe de France masculine d’épée et la finale du boxeur Sofiane Oumiha. J’étais installée dans le noir, dans mon lit, mes yeux passaient de droite à gauche comme des essuie-glaces. Mes oreilles étaient bercées par le bruit du croisement des fers et de la balle de tennis et les encouragements de la foule autour du ring. Une nuit planante.

Regarder le sport sans spoilers

Si je me couchais tard, je me levais tôt pour rattraper le matin ce que j’avais raté la nuit. Passer les premières minutes de ma journée devant le replay de France TV est vite devenu mon rituel du petit déjeuner. Certaines épreuves étant rediffusées dans les conditions du direct, pour en profiter, j’avais pris soin de désactiver les alertes info sur mon téléphone et d’éviter de trop flemmarder sur les réseaux sociaux au réveil. Game of Thrones m’avait vaccinée du spoiler.

Journaliste indépendante, j’avais un rythme de travail plus léger pendant ces Jeux avec les vacances et l’été. Après le résumé de début de matinée, j'enchaînais avec quelques heures de boulot pour suivre les épreuves le reste de la journée. Mais cette routine partait en fumée le week-end. Le premier dimanche, je me souviens avoir allumé la télé à 11 heures du matin... et à 19 heures, avoir réalisé que je n’avais pas éteint l’écran de la journée. Ordi, télé, téléphone... je venais de passer la journée sur ce canapé. «Tu restes chez toi alors qu’il y a un beau soleil dehors?», m’a alors dit une petite voix à l’intérieur de moi. Elle m’a agacée, et mon côté passionnel l’a donc fait taire. «On s’en fiche du soleil, c’est les Jeux olympiques, c’est tous les quatre ans. Le soleil reviendra.» Ce jour-là, j’avais regardé le replay du water-polo, de l’escrime, du judo, du basket et même du beach volley. C’était la samba dans mon cerveau.

Comment l’appli de France TV est devenu mon précieux

Les quelques fois où je sortais, je rusais pour continuer à suivre les épreuves sur mon téléphone, avec l'appli de L'Equipe ou celle, officielle, des JO. Et puis il y eut le jour de trop. Le jour où les Jeux olympiques avaient réveillé la fougue peu réglementaire que j’exprime pour le tennis, mon sport de prédilection, ou pour le Mondial de foot.

Le 11 août dernier, en début de soirée, c’était le moment de gloire d’Audrey Tcheuméo, médaille de bronze des moins de 78kg il y a quatre ans, en lice pour l'or cette fois-ci. Cette finale olympique était in-ra-table. Et moi, j’étais où? Je rentrais à toute vitesse et je me trouvais à une demi-borne à pied de chez moi. Le combat commençait dans deux minutes. Dépitée par ce coup du sort, je commençais par philosopher sur la tristesse de la vie avant de me souvenir que France TV avait lancé son application pour suivre les épreuves en direct.


En comprenant que les satanées pubs avant la vidéo allaient me faire rater la moitié du combat, je n’avais plus le choix. J’ai couru jusqu’à chez moi en sandales estivales, slalomant entre les arbres sur le trottoir pavillonnaire de la rue avoisinante. Enfin arrivée, et une fois la télécommande en main, les cinq secondes d’allumage de mon boîtier TNT m’ont semblé les plus longues de ma jeune vie. Insultée de tous les noms, la pauvre machine ne m’en a semble t-il pas tenu rigueur puisqu’elle a fonctionné jusqu'à 1h37 du matin.

Le lendemain, lors de la demi-finale de fleuret messieurs par équipes, je marchais dans la rue quand des gouttes d’eau ont dégouliné sur mon front, et pas seulement à cause de la chaleur. La Carioca Arena 3, qui accueille les épreuves d’escrime, comporte quatre pistes et autant de vidéos étaient disponibles sur l’application. La verte, la jaune, la rouge et la bleue. Bien sûr, je n’ai pas pris soin de vérifier sur quelle piste se déroulait le combat des Français, sinon cette anecdote n’aurait pas été drôle. Il était trop tard, le combat avait commencé, je n’avais plus le temps de chercher.

J’ai croisé les doigts et j’ai cliqué sur la vignette de la piste verte. Pas celle-ci. La jaune? Non plus. La rouge? Allez, essaye encore. Je précise qu’à chaque fois que je cliquais sur une vidéo, je devais me farcir cette maudite pub Supercell de 30 secondes, que j'ai finie par connaître par coeur bien malgré moi. Et enfin, j’ai trouvé la bonne piste, la bleue. J’ai pu suivre l'exploit des Français face à l'Italie depuis le siège de mon bus, grâce à mon héroïne la 4G. Pour partager mon bonheur, j’ai voulu immortaliser ce visionnage particulier par un tweet. L’enthousiasme était si fort que j’ai oublié de l’envoyer.

La seule fois où je regarde du tir au pistolet

Il arrive que France 2 bascule sans prévenir vers un sport que l’on a moins l’habitude de voir. La lutte gréco-romaine. Le hockey sur gazon. L’aviron. Ou bien, tiens, parlons du tir au pistolet, le dimanche suivant. Je n’aurais jamais regardé ce sport de façon spontanée. D’ailleurs, lorsque France 2 a basculé sur l’épreuve, il était temps d’éteindre cette télé allumée depuis 12h30 et d’aller faire mon repassage.

Mais en vrai, je n’ai pas éteint la télé. J’ai posé le fer à repasser et je suis allée m’asseoir. Je me souviens d’avoir été emportée par la finale et par son format à élimination directe alors que quelques minutes plus tôt, je ne connaissais rien à ce sport. Je me souviens du bruit du pistolet qui tire, des regards concentrés des concurrents et je n’avais qu’une hâte, voir si les cibles seraient touchées. Je voulais bien sûr savoir si Jean Quiquampoix, le Français, allait décrocher cette médaille. Mais au fil de l’épreuve, j’ai aussi développé une fascinante sympathie pour ses concurrents. En fin de compte, je venais d’apprendre leur existence, mais j’espérais les voir sur le podium. L’Allemand champion olympique et le Chinois médaillé de bronze seront bientôt effacés de ma mémoire –j’ai d'ailleurs déjà oublié leurs noms–, mais dans quatre ans, en les revoyant à Tokyo, je me souviendrai d’avoir arrêté mon repassage pour regarder du tir au pistolet.

L’escrime, une passion qui revient tous les quatre ans

À chaque fois que je vis ces moments, je me demande pourquoi je ne me passionne pas plus pour ces sports plus confidentiels en dehors des Jeux. Plus jeune, j’ai vécu mes plus beaux souvenirs olympiques lors des exploits de l’équipe de France d’escrime. J’ai découvert ce sport à Sydney, en 2000, à l’âge de 12 ans et cet engouement s’est poursuivi –mais tous les quatre ans, comme une sorte de feuilleton. En 2004, l'or en individuel de Brice Guyart au fleuret m'avait marquée. Mais mon plus grand souvenir d'escrime fut le titre masculin en épée par équipe. Je me souviens que Fabrice Jeannet était le dernier relayeur de la finale. Sur le bord de la piste, ses coéquipiers ne tenaient plus en place. Au moment de la victoire, ils lui avaient sauté dans les bras. Ses copains s'appelaient Jérôme Jeannet –son frère–, Erik Boisse et... Hugues Obry qui, clin d'oeil de l'histoire, est l'entraîneur de l'équipe de France qui a décroché il y a quelques jours l'or en épée à Rio.

On sait qu’un seul résultat peut changer plusieurs vies

Il m’arrive de tomber sur des extraits vidéo d’escrime hors des Jeux, mais je ne me suis jamais passionnée pour la discipline en dehors du tournoi olympique. Les quatre prochaines années, il est peu probable que je cherche à regarder de l’escrime, du canoë ou du tir au pistolet. Pas par manque d’intérêt, mais parce que d’instinct, mon esprit a rattaché ces sports aux Jeux olympiques. De la même façon, le canoë, dans ma mémoire, ce sont les duels olympiques entre Tony Estanguet et Michal Martikán.

Si j’ai adoré régler mes journées sur Rio, c’est que les Jeux m’ont fait goûter à ce qu’il y a de plus fabuleux dans le sport. Pendant ces deux semaines, j'ai ressenti cette impression d’assister à des moments qui échappent à toute prédiction. Lorsque je vais voir un film, je sais qu’il y a quelques personnes qui en connaissent la fin. En sport, à moins d’assister des épreuves truquées, ce n’est pas le cas. Quand une épreuve commence, personne n’en connaît la fin. Pourtant, on sait qu’un seul résultat peut changer plusieurs vies. Pendant la finale inattendue, victorieuse et terriblement émouvante de la judokate Emilie Andéol, je me souviens y avoir pensé. «Peut-être que dans une minute, elle sera championne olympique, m’étais-je dit. Comme Lucie Décosse, que tu regardais déjà il y a quatre ans, et qui commente ce soir. Ou peut-être que ce sera l’argent. Mais quoi qu’il arrive, sa vie va changer.»

Rio, une parenthèse enchantée

Après Rio, nos vies auront aussi changé. Les passionnés ont une chose en commun avec les athlètes: ils attendent cet évènement depuis des mois et des années. Si on se passionne autant pour les Jeux et qu’on se met à régler notre quotidien en fonction des épreuves, qu’on «sacrifie» notre sommeil, c’est peut-être parce qu’on sait que tout ceci est éphémère. Un peu plus de deux semaines, c’est très court et cela est passé très vite. Comme des millions de personnes, j’ai vécu ces Jeux comme un moment suspendu dans le temps, comme si mon esprit était transporté au Brésil. Je ne l’aurais pas fait pour un autre évènement car rien n’est à la hauteur des Jeux. Ce que vivent les sportifs devant leur écran, nous le ressentons. La sueur, l’effort, la peine, les cris de joie, ces images nous marquent sans qu’on ne s’en rende compte et tous les quatre ans, cela rejaillit comme quand on rouvre un album photo. Tout nous revient comme si c’était hier.

Pendant ces trois semaines, j’ai été autant fascinée par l’aptitude des gymnastes à ne pas se retrouver par terre que par la capacité des pongistes à dénicher des angles improbables, des choses que j’essaye toujours de faire en vain. J’ai aussi aimé échanger sur les Jeux avec mon entourage, des collègues et des inconnus sur les réseaux sociaux. Après la cérémonie de clôture, chacun de nous rangera dans un tiroir ses souvenirs et la vie reprendra son cours. On se mettra à suivre notre ou nos sport(s) de prédilection et ces nuits partagées avec des millions de téléspectateurs resteront une parenthèse enchantée. On se retrouvera dans deux ans à Pyeongchang, puis dans quatre à Tokyo, et on se souviendra, entre plein d’autres choses, de la piscine olympique qui a viré au vert, de la première médaille olympique du Kosovo, de l’éclosion de Simone Biles, de la danse étrange de l’haltérophile kazakh Nijat Rahimov, de la domination indécente de Michael Phelps et de la qualification sur le fil des handballeuses et des handballeurs français(es) pour la finale. Et on se dira qu’ils étaient bien, ces Jeux olympiques. En attendant, allumez la télé, il y a de la lutte libre.

Assia Hamdi Journaliste indépendante spécialisée en sport

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