France

Alain Juppé: est-ce que je mets assez de passion dans ma vie?

Jérémy Collado, mis à jour le 07.09.2016 à 10 h 18

Depuis deux ans, notre collaborateur Jérémy Collado confesse nos politiques sur leur conception du bonheur, un travail qu'il prolonge et développe dans son ouvrage «Le bonheur en politique», qui paraît le 8 septembre. En exclusivité, voici une «rencontre» impromptue avec Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite, qui jure aspirer au bonheur.

Alain Juppé sur le plateau de l'émission «Vie politique», le 12 juin 2016. BERTRAND GUAY / AFP.

Alain Juppé sur le plateau de l'émission «Vie politique», le 12 juin 2016. BERTRAND GUAY / AFP.

Chaque fois que je croise Alain Juppé, je repense à cette formule de Jean-Edern Hallier qui assassina Valéry Giscard d'Estaing en l'affublant du sobriquet coquet de «colin froid». Cet écrivain génial et fou avait commis une lettre ouverte restée célèbre en guise d'«outrage au président de la République». «Colin froid». C'est à peu près ce que m'inspire Juppé. Quand il entre dans la pièce, on se dit: «Oh, encore lui... Il n'a pas changé. Toujours aussi froid.»

Il a beau clamer dans la presse qu'il «aspire au bonheur», difficile de ressentir une forme d'empathie pour cet homme aussi amer qu'une gousse de vanille desséchée. Pourtant, il y met du sien. Dans Le Point, encore récemment: «On ne voit jamais assez grandir ses enfants. De ce point de vue, la vie politique est particulièrement exigeante.» Et même, lorsqu'on lui demande s'il est possible d'être heureux et président: «Oui, je pense, oui. Mais surtout, je pense qu'on peut être français et être heureux Avant de dérouler son concept «d'identité heureuse» qui permettra, dit-il, de retrouver le «bonheur de vivre ensemble». Dans son camp, la formule en fait sourire plus d'un. Car tous savent que la prochaine présidentielle va certainement se jouer sur les questions de laïcité, de terrorisme... et d'identitarisme, d'où le positionnement très droitier de Nicolas Sarkozy.

À la maison de retraite où il travaillait, mon grand-père faisait croire que Julio Iglesias avait un dentier. Les grand-mères l'admiraient à longueur de journée et l'écoutaient chanter: «Je n'ai pas changé...» Juppé, qui fut Premier ministre lorsque j'avais six ans, me fait à peu près le même effet. Car il est de la même trempe qu'Iglesias, bien que je sois obligé de reconnaître qu'il m'inspire de la sympathie. Ses idées sont certainement bonnes pour la France. Sa rondeur également. Son alliance avec François Bayrou est plutôt pour me plaire (même si le président du MoDem parie plutôt sur sa défaite pour imposer un plan B: lui). Ceux qui défendent le consensus n'en sont pas mous pour autant, quoi qu'en dise Nicolas Sarkozy et ses thuriféraires... Et puis, cet homme a enduré. Il a encaissé pour les autres, qui se sont enfuis par la porte de derrière quand lui restait au premier rang, bien forcé d'assumer les délits de ses camarades.

Du Premier ministre «droit dans ses bottes» au politique hype

Lui qui a toujours été le premier de la classe fut longtemps comme l'homme de l'état de nature de Jean-Jacques Rousseau: il se contentait des désirs naturels et nécessaires. Il vivait dans une simplicité propre à ceux qui ont commencé en bas et ont grimpé grâce à la méritocratie républicaine. Mais les épreuves sont passées par là. Depuis, il a changé.

Alain Juppé n'est pas seulement un exemple de sorcellerie politique: il en est l'incarnation la plus parfaite. Le symbole qui illustre le paradigme. Qui aurait parié, il y a seulement cinq ans, que cet homme sec, froid et rigide, comme le décrivent ses adversaires, deviendrait l'une des personnalités politiques préférées des Français? Il n'a jamais oublié. Jamais pardonné à ceux qui l'ont trahi, même s'il fait parfois mine de montrer l'inverse.

Aujourd'hui, Alain Juppé jubile. Lui, le «chouchou» des médias, après de longues années de disette médiatique et politique? Lui, vanté par Les Inrocks comme le «moins pire» des candidats de droite? Lui qui fait des beer-pongs avec des jeunes dans un bar pour montrer qu'il est branché? Lui qui jure dans la presse qu'il fut un homme à femmes, séducteur du temps de la mairie de Paris? Lui qui tente, sans le dire, de montrer une autre image de lui, quitte à paraître décalé... C'est énorme.

En 1995, il apparaissait au journal télévisé, droit dans ses bottes: la formule fait encore sourire quand on voit le changement actuel... Mais il y a mieux: certains, à gauche, seraient prêts à voter pour lui car ils pensent que François Hollande va perdre l'élection présidentielle de 2017. Ah, ah, en voici une belle revanche! Lui, l'homme des grèves de 1995? En privé, il se pince! Le «meilleur d'entre nous», dont Chirac avait fait son successeur, est ressorti blanc comme neige après son rite de passage au Canada. Transformé. Transfiguré. Méconnaissable.

Il est même carrément devenu «hype» par ce procédé magique qui transforme les brebis galeuses en nouveaux héros. Les médias l'adorent. Mieux qu'une reconstruction, c'est une véritable résurrection à laquelle nous avons assisté pour l'édile de Bordeaux. De l'ordre du miracle médiatique. Une rédemption par ceux-là même qui l'avaient jadis brûlé après sa condamnation.

«En appel, les juges ont noté qu'il n'y avait jamais eu d'enrichissement personnel»

J'ai bien essayé de le contacter par tous les moyens. Ses proches conseillers ne m'ont pas dit oui. Ils ne m'ont pas dit non. Du coup, j'ai rusé. J'ai d'abord parlé à Gilles Boyer, son fidèle bras droit, qui m'a assuré qu'il n'y avait pas de «stratégie» médiatique aussi rodée qu'on ne le dit pour transformer Juppé-le-froid en Juppé-le-cool. Ce cerbère rusé et diablement intelligent est son directeur de campagne. Il garde l'enclos. Il joue d'ailleurs très bien son rôle.

Puis j'ai fait irruption dans une réunion d'initiés, entre le meeting public et la private party réservée aux happy fews. C'était à Marseille en octobre 2015, invité pour une sorte de colloque, au milieu de dizaines de femmes chefs d'entreprise... Ici, Juppé est dans son élément. Aucun danger. On l'aime. On l'adore. Alors, il déroule:

«Ce dont je me félicite, c'est qu'en appel, les juges ont noté qu'il n'y avait jamais eu d'enrichissement personnel», fait-il mine de se féliciter, quand je l'interroge sur sa condamnation, qui l'a sans doute rendu «triste» ou «malheureux» (je prends soin d'utiliser des mots simples, pour qu'il ne réponde pas à côté).

Une fois que j'ai terminé, il me regarde, d'un œil noir, comme pour me dire qu'il n'aime pas du tout la question. Mais il continue. Se moque gentiment de moi. Puis me coupe sèchement. Je ne lâche pas le micro. Je le relance. «Qu'avez-vous ressenti à ce moment-là? Je veux dire, vos émotions...»

Son discours est rodé, il se répète: Alain Juppé a pris pour les autres. C'était le bouc émissaire idéal. Mais jamais il ne dira qu'il en a souffert –l'histoire est plus compliquée que ça. «Je préfère écouter mes compatriotes qui ont beaucoup de choses à dire. Aujourd'hui, la parole qui vient d'en haut est systématiquement discréditée», prolonge-t-il, lorsqu'on essaie d'inspecter son âme. «Il y a une coupure terrible entre gouvernants et gouvernés. Mais la responsabilité est partagée. J'ai l'habitude de dire que les peuples ont les gouvernants qu'ils méritent! C'est vous qui votez, n'est-ce pas?»

Alors que certains, comme Jacques Toubon, ont démissionné après une «simple» mise en examen –ce qui signait alors sa mort politique–, Alain Juppé est revenu sur le devant de la scène près de dix ans après sa condamnation dans l'affaire des emplois fictifs du RPR et de la mairie de Paris. Mieux, c'est ce séjour à l'étranger qui lui a permis de se laver de l'affront, mérité, de cette «peine de mort politique», selon le mot de Francis Szpiner, son avocat de l'époque, si l'on en croit ce qu'écrit Christian Le Bart, politiste et professeur des universités et enseignant à l'IEP de Rennes:

«Le silence et la sous-exposition médiatiques peuvent constituer, en politique, une stratégie très efficace, peu importe qu’ils soient intentionnels ou subis.»

Soigner sa sortie pour mieux panser les plaies et ainsi envisager un retour sous les meilleurs auspices. Juppé a mangé son plain blanc dans le froid glacial du Canada. Il retrouve les tropiques après une longue absence. Et ceux qui l'ont pendu ont perdu la mémoire... Juppé est revenu d'outre-tombe et maintenant il a changé.

L'impopularité, une tache dans son CV

Il fallait d'ailleurs le voir pour le croire. Ces «larmes de crocodile», comme l'écrit le journaliste Nicolas Domenach, n'étaient pas «artificielles». En toute fin d'émission sur France 2, face à David Pujadas et Franz-Olivier Giesbert, à l'automne 2014, dans Des paroles et des actes, les Français sont interrogés sur la prestation du candidat qui s'est présenté à eux sous un jour nouveau: un Juppé sensible, qui est submergé par une émotion adolescente quand il découvre qu'il a séduit les téléspectateurs! Enfin.

C'est un léger sanglot de bonheur qui le terrasse alors:

«Il voulait tant être aimé par ces Français qui l’avaient tant détesté que, d'un coup, cette adhésion l’a, à la fois, terrassé et subjugué, comme un baiser de réconciliation et d’avenir si longtemps attendu», poursuit Nicolas Domenach, qui le connaît bien.

L'impopularité, cette injustice qui lui valut condamnation au bûcher médiatique, l'a poussé à cacher cette sensibilité qui, disent ses proches, est sa vraie nature.

Derrière l'armure, ce n'est pas un personnage hautain qu'on observe, malgré ses diplômes (ENA, Normale Sup), mais un fils parti de presque rien qui souffre de cette image de technocrate froid et sans pitié, à qui tout aurait été donné sur un plateau. Peut être a-t-il fallu que Juppé daigne montrer son humanité, après toutes ces épreuves qui l'ont rendu méfiant, carapacé derrière un masque d'insensibilité. N'avait-il pas déjà claironné, sur son blog, au lendemain de sa victoire aux élections municipales de 2008 à Bordeaux: «Bonheur, bonheur, bonheur!»?

Mais Juppé est intelligent. Il sait que ce bonheur retrouvé est précaire. Il vient d'entrer dans l'arène. Veut devenir président de la République. Depuis son retour, le temps politique s'est raccourci. On gagne aussi vite qu'on disparaît. Et l'on peut mourir aussi vite que l'on est apparu. Durant près de quarante ans, Alain Juppé aura traversé le paysage politique en même temps que ses épreuves. Il a tout connu. Et surtout le pire: il a bien gagné le droit aujourd'hui de se réjouir un peu.

Dans un pays encore empreint de culture catholique, cette figure de la rédemption n'est pas pour déplaire aux électeurs: après avoir fauté, Juppé est revenu lessivé, mais lavé des injures qu'on avait proféré contre lui. Il est loin le temps où, seul sur l'autoroute, dans sa voiture achetée outre-Atlantique, il se demandait où tout ça le mènerait, lorsqu'il effectuait ces trajets interminables entre son domicile et l'Université de Montréal, où il donnait des cours.

«Je pratique assez peu l'auto-analyse, ni le divan»

«J'ai une longue expérience», sourit-il, encore à Marseille, où nous poursuivons une discussion à trente mètres l'un de l'autre, chacun avec un micro, moi assis sur une chaise et lui aussi, sur une estrade, la lumière d'un rétroprojecteur en pleine face. «J'ai été élu douze ans dans le XVIIIe arrondissement de Paris», rembobine-t-il, «et depuis 1995 je suis à Bordeaux. Avec, certes, une courte parenthèse d'un an et demi...» Il étouffe un rire courtois et distingué. Comme pour rappeler qu'il ne veut plus parler de ça, mais qu'il se fait un plaisir de me le rappeler...

De cette «parenthèse», il en a en tout cas tiré un certain optimisme: «Aujourd'hui en France, il y a ce fort sentiment de morosité. Nous avons le don de tout peindre en noir. Ah, c'était mieux avant... C'est faux! Il faut renverser cette perspective : donner une perspective d'espérance!» Même lui n'était pas mieux avant. «Je vais vous faire une confidence: quand j'étais au Québec, j'adorais ce pays, mais il n'y avait pas beaucoup de diversité. On fait 1.500 kilomètres avec toujours les mêmes paysages. Ici en France, on a un pays magnifique. On s'en rend compte lorsqu'on va à l'étranger...»

Juppé est même prêt, désormais, à reconnaître ses erreurs. C'est dire. Irait-il jusqu'à affirmer qu'il est heureux? On touche là une corde sensible. Son visage est synonyme de pudeur. Il ne s'ouvre pas. «Je pratique assez peu l'auto-analyse, ni le divan», corrige-t-il, légèrement psycho-rigide.

«Je suis d'un tempérament optimiste, j'ai la chance d'être heureux dans ma vie personnelle... Je n'en dirai pas plus, sinon ma femme m'arracherait les yeux! Mais oui, je suis heureux! Si je ne l'étais pas, vous pensez que je serais là? Je ne me résigne pas, j'aime mon pays, je mouille la chemise. Je pourrais rester tranquillement maire de Bordeaux. Mais ce que je fais, je ne le fais pas pour moi, je le fais pour les jeunes. Voilà ce qui me motive. Et je ne vais pas lâcher le morceau. Je veux partager ma confiance au pays.»

Les jeunes. Ah, il n'arrête pas d'en parler, des jeunes. Il s'adonne même à leurs jeux d'alcool, dans des soirées étranges où l'on ne parvient pas à reconnaître les jeunes des vieux, d'ailleurs. Un juppéiste est un jeune dans un corps de vieux. Ou l'inverse, je ne sais plus. Alors, est-il là pour faire le bonheur des gens, lui, le sage, qui à soixante-dix ans, est dit-on trop vieu ; mais qu'on juge aussi «rassurant»? «Je vais apaiser», promet-il. «Il faut éviter les faux débats. Si je suis élu, je ne remettrai pas sur le tapis le mariage pour tous par exemple. La société a évolué.»

Il n'appelle pas ça le bonheur, le mot est trop connoté. Le pathos n'est pas son genre. «Je ne me résigne pas à voir mon pays entraîné vers de fausses pistes. Après, est-ce que je mets assez de passion dans ma vie?», s'interroge-t-il. Il répond: «Je suis plutôt romantique.»

Alain Juppé peut bien sourire: les Français oublient vite. Lui, en revanche, est loin d'être amnésique. Si en plus, il est romantique...

Le bonheur en politique. Quand les politiques se confient sur un tabou français

par Jérémy Collado

 

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Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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