Tech & internet

Le gorille Harambe, la triste histoire du mème de l'été

Vincent Manilève, mis à jour le 24.08.2016 à 14 h 24

L’animal a été tué pour sauver un enfant tombé dans son enclos. Depuis, une partie d’internet a décidé de rire du deuil de certains, encore et encore depuis presque trois mois.

Montage extrait d'une tweet de @Fred_Delicious

Montage extrait d'une tweet de @Fred_Delicious

L’été dernier, internet criait sa colère après la mort de Cecil le lion, tué par un dentiste américain lors d’un safari au Zimbabwe. Cette année, un gorille a été abattu par un homme dans des conditions différentes mais toutes aussi tragiques. Sauf que cette fois-ci, internet a réagi complètement différemment: il a rigolé, et continue de le faire, plus de deux mois après son décès. Une différence de traitement qui s’explique par le contexte de sa mort, mais pas seulement: le cas de cet animal illustre parfaitement l’une des nombreuses ambiguïtés d’internet.

Harambe, un beau gorille de plus de 200 kilos dont l’espèce est en danger, faisait partie des stars du zoo de Cincinnati aux États-Unis. Le 28 mai dernier pourtant, alors que l’on venait de fêter son dix-septième anniversaire, des responsables du zoo décident de l’abattre. Ce jour-là, un petit garçon de quatre ans a eu le malheur de se faufiler, volontairement ou non, dans son enclos. Très vite, les visiteurs en panique préviennent les gardiens du zoo et filment la scène. Sur différentes images, on voit très clairement Harambe attraper l’enfant à plusieurs reprises et le traîner dans l’eau.


Environ dix minutes après le début de l’incident, la direction du zoo prend la décision d’abattre Harambe, estimant que «l’enfant était en danger imminent» et qu’un tranquillisant mettrait plusieurs minutes à faire effet, «pouvant agiter l’animal et aggraver la situation». Les réactions se multiplient. Certains estiment qu’Harambe essayait de protéger l’enfant, critiquant vivement la décision du zoo. D’autres décident de s’en prendre aux parents du garçon, qu’ils jugent irresponsables (le zoo a rappelé que c’était la première brèche dans l’enclos depuis 1978).

«Faites en sorte que ces clôtures soient impénétrables ou mettez plus de sécurité à chaque enclos. Arrêtez de tuer ces animaux captifs parce que des gens sont irresponsables.»

Dans un article sur Slate.fr, notre journaliste Nadia Daam s'indigne de ce genre de réactions: «Faut-il être de mauvaise foi ou parfaitement ignorant pour assurer qu'il est tout à fait possible de garder l'œil en permanence sur un enfant lors d'une sortie ou même dans un lieu clos?» La mère de l’enfant, Michelle Gregg, de son côté, attise un peu plus la colère des internautes avec un post Facebook où elle ne montre aucun remord vis-à-vis d’Harambe.

Plus généralement, comme l’explique Vox.com à l’époque, la mort d’Harambe remet en avant un vif débat sur la responsabilité de l’homme dans la mort d’animaux, captifs ou non. «Harambe, Cecil [le lion cité plus haut] et Marius [une girafe tuée en 2014 dans un zoo danois pour nourrir des lions] étaient tous des animaux majestueux qui sont morts à cause d’une intervention humaine. Et internet et les réseaux sociaux ont, je pense, fait grandir notre empathie et notre connaissance des animaux en nous exposant  à eux de manière générale.» Il est donc normal de voir des centaines de pétitions demandant des enquêtes pour établir les responsabilités, et des hashtags comme #JusticeForHarambe ou #RIPHarambe regrouper des milliers de messages et d’hommages pour le gorille.

Bien évidemment, avec un tel événement, internet s'en empare et des mèmes émergent très rapidement. Mais, à la différence d’autres animaux, Harambe provoque une forme particulière d’humour, tournant autour du deuil.

Harambe, un monument qui n’appartient qu’à internet

Après un passage inévitable par Reddit, la nouvelle et l’émoi mondial qui en découlent inspirent les habituels plaisantins du web, qui décident d’exagérer le statut d’icône du gorille. Un post Instagram, montrant un faux programme d’hommage à Harambe, a particulièrement tourné les premiers jours.

 

I just wanna know why this program was #NINE 9 hours long? #RIP #Harambe #RIPHarambe #repost #rp @brose40

Une photo publiée par Lyle E. WhoDat Henderson (@princelylehenderson) le


Des internautes tirent le fil de l’hommage jusqu'à l'excès en le plaçant aux côtés des autres morts célèbres de l’année 2016. D’autres le collent sur le Mont Rushmore avec les autres présidents américains.

Très vite, la course au LOL prend le dessus sur les polémiques des premiers jours, et tous les prétextes sont bons pour rire du deuil autour d’Harambe et repousser les limites de l’absurdité. «Actuellement, il y a des pétitions en ligne pour ériger une statue d’Harambe à la Maison Blanche, en faire un Pokémon, mettre son visage sur un billet les billets de 50 dollars et changer le nom de la ville de Cincinnati pour la renomme “Harambe City”», a récemment écrit le site Vox.com. La mode du #DicksOurForHarambe, «montrez votre bite pour Harambe» reçoit également le soutien du comédien Danny Trejo.


Et forcément, l'image du gorille finit par s'inviter dans la campagne présidentielle.

Cette première vague de mèmes est intéressante dans le sens où elle permet de s’interroger sur le deuil sur internet et l’importance que l’on donne à un décès plutôt qu’à un autre. C’est dans ce sens que le parallèle avec Cecil le lion, qui a provoqué la même indignation, est flagrant. Dans ce genre de situation, on peut rire d’un malheur car il permet de mieux l’aborder, de mieux le digérer.

Mais ce qui rend le mème d’Harambe différent, c’est que sa popularité a acquis une vraie stabilité, comme le montrent ces comparaisons faites sur Google Trend. «Ce qui est surprenant, c’est que malgré la fin de la polémique sur Harambe, le mème a continué de vivre», constate le New York Magazine dans un article très intéressant sur le sujet. Pour le site américain, si Harambe a survécu sur internet, c’est parce qu’il «porte en lui le frisson de l’offense, même s’il est difficile de s’indigner des blagues. En fait, c’est un mème qui n’aura jamais l’adhésion des comptes Twitter d'entreprises ou ne sera pas utilisé par des présentateurs télé malchanceux en quête d’un moment viral.» En fait, Harambe, à cause de son destin funeste et du malaise qu’il créé chez les journalistes, les marques et les institutions, ne pourra jamais être récupéré. Par exemple, si «Damn Daniel!» a été détourné avec succès par des marques, la demande de l'acteur Bill Cosby de le transformer en mème s'est retournée contre lui. Devenu symbole de transgression numérique et trollesque, Harambe connaît donc une bien étrange vie sur les réseaux sociaux, très différente des autres mèmes.

Mais la plus belle victoire pour les défenseurs d'Harambe restera la fermeture du compte Twitter du zoo de Cincinnati, inondé de messages de trolls depuis la mort du gorille. «Nous ne sommes pas amusés par les mèmes, les pétitions et les panneaux à propos d'Harambe», déclarait le directeur du zoo à l'AFP le lundi 22 août. 

La figure du primate, source de dérives racistes

Mais comme il appartient entièrement à internet, Harambe a également suscité malgré lui des dérives racistes. Début juin, note le site Buzzfeed, des blagues racistes comparent le gorille à Adam Goodes, un footballeur indigène australien, déjà qualifié de «singe» dans le passé par des fans de la discipline. Quelques semaines plus tard, l’actrice noire Leslie Jones, que l’on peut voir actuellement dans le remake de Ghostbusters, doit elle aussi affronter des comparaisons racistes avec des singes sur Twitter. Ce genre de parallèles entre des personnes noires et des primates étant malheureusement récurrentes sur internet, des versions racistes du mème n'ont pas manqué d'émerger. Pour mieux comprendre ce genre de comportements de la part des mauvais trolls d’internet, il faut consulter un article publié en 2012 par The Atlantic écrit par Whitney Phillips, chercheuse et auteure du livre This Is Why We Can’t Have Nice Things. Sans pouvoir définir avec certitude l’identité de ces trolls racistes, elle dit «croire que la majorité d’entre eux sur le web anglophone, sont, comme Violentacrez [ancienne star controversée de Reddit], des mâles blancs et quelque part privilégiés». Elle explique ainsi que ces personnes fonctionnent comme des «pilleurs culturels» en digérant et détournant des sujets et des thèmes parfois sensibles qu’ils ne comprennent pas toujours complètement.

Harambe, ce paisible gorille de 17 ans, est donc devenu en quelques semaines l’exemple type de ce qui se fait de meilleur et de pire sur internet. Et il est fort probable que les trolls ne soient pas prêts de le laisser tranquille. #TristessePourHarambe.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
Harambetrollsmemesracismegorille
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte