Culture

«The Get Down», la série dont on veut absolument la playlist

Didier Lestrade, mis à jour le 21.08.2016 à 16 h 34

La série de Netflix est portée par la musique: elle montre les débuts du hip-hop en 1977, quand le disco explose. La liste des morceaux que l'on entend au fil des épisodes est longue, riche et pointue.

The Get Down | Netflix

The Get Down | Netflix

Avec Stranger Things, l'autre série événement de Netflix, The Get Down, plonge elle aussi dans la nostalgie musicale: 1983 pour la première, 1977 pour la seconde. Ce n'est pas une coïncidence, car cette époque reste le moment pivot de la musique électronique moderne. Il faut donc remercier Netflix de cette programmation en plein été de séries qui font parler d'elles alors que les chaînes de télé françaises sont en pleine torpeur estivale.

The Get Down cumule les superlatifs. Chaque épisode coûte plus de sept millions de dollars et le réalisateur Baz Luhrmann (Roméo+Juliette, Moulin Rouge!, Gatsby...), pour sa première aventure dans le monde télévisuel, s'est entouré de grands noms de la musique noire. Nelson George, Grandmaster Flash, Kurtis Blow et Nas ont contribué à l'écriture et à la formation des acteurs.

Le but de la série est de raconter le début du hip-hop au moment où le disco explose. Son seul vrai problème se situe dès le début avec une apparition de Daveed Diggs* «en concert» qui donne le contexte de la scène en 1977. Mal filmée, très ringarde, cette séquence revient régulièrement en début ou en fin d'épisode et, franchement, ce n'était pas nécessaire. 

Passons sur l'intrigue sentimentale, qui est du pur Baz Luhrmann dans le genre nunuche qu'il affectionne. The Get Down est une série que l'on regarde avec un bloc-notes et l'application Shazam. Tous les décors, les fringues et la musique sont raccord. On pense forcément à tous ces livres qui sortent depuis quinze ans sur le début du rap, comme ceux de Jamel Shabazz avec les photos des enfants avec des boomboxes sur l'épaule, les lunettes à la Run-D.M.C., les graffitis sur le métro. Cette série est un concentré de produits vintage, une débauche de t-shirts rayés, tous sublimes. Les archives visuelles sont aussi son point fort: on voit les gens dans la rue et dans les clubs. Cela crée une architecture sociale qui fournit tout le contexte politique de New York et du Bronx de l'époque –une zone dévastée par les incendies provoqués par la forte spéculation immobilière. Tout est dit sur les espoirs et difficultés du ghetto, qui regarde Manhattan avec envie mais aussi méfiance, exactement comme la banlieue regarde Paris depuis toujours.

Une débauche de références

L'action débute avec le dernier jour d'école de l'été 1977 et continue pendant la vague de chaleur qui a écrasé la ville pour culminer avec la grande panne d'électricité des 13 et 14 juillet. New York est alors une ville dangereuse, sale, étouffante, qui ne commencera à attirer les touristes que dix ans plus tard avec la gentrification. Une bande de jeunes découvre le monde des clubs disco dirigés par la mafia et des «block parties» lancées par les grands héros de la genèse du hip-hop.

Netflix

Une multitude de références musicales et culturelles nourrissent donc cette série, qui peut être regardée uniquement sous cet angle. Pour en faire une liste (il faut retenir sa respiration, car c'est très riche): les images authentiques de gangs, le Chelsea Hotel (tiens, voilà un bon sujet de documentaire!), les magouilles des maisons de disques et l'influence des clubs gays, l'hécatombe causée par l'héroïne, pourquoi les DJ's de scratch utilisaient les platines Technics SL-23, comment caler le breakdown avec un crayon, pourquoi la Zulu Nation a été fondée par Afrika Bambaataa (ce dernier a été impliqué récemment dans une affaire de détournement de mineurs), pourquoi le disco a imposé les tables de mixage 24 pistes, Teddy Pendergrass qui appelle parce qu'il a besoin de coke, pourquoi les B-Boys étaient fascinés par Bruce Lee et tous les super héros de la BD, l'influence du gospel, la parfaite parité entre les communautés noires et latinas dans la création musicale... C'est l'époque feel good du rap américain qui sera synthétisée deux ans plus tard par la chanson «Rapper's Delight» de The Sugarhill Gang.

Quant à la BO, elle est diverse, souvent pointue, mais on entend aussi les plus grands tubes passer en fond sonore. «Living For The City» de Stevie Wonder, «Dance Dance Dance» de Chic, «Daddy Cool» de Boney M, «Disco Inferno» des Trammps, «Hot Stuff» de Donna Summer, «Devil's Gun» de C.J. & CO, le break de «Think About It» de Lyn Collins, «A Fifth of Beethoven» de Walter Murphy, «Love Is The Message» de MFSB, «Soul Makossa» de Manu Dibango, «The Best of My Love» de The Emotions, même «In Hollywood» des Village People et une reprise de «There But For The Grace Of God, Go I» (sans les vraies paroles) de Machine. Le chanteur et guitariste Patrick Vidal a été scotché de voir «Rien à dire» de son groupe Marie et les Garçons diffusé au début de l'épisode 6. Pointu donc.

1977, une année charnière

1977 fut sûrement une des plus belles années de ma vie et il y a quelque chose de touchant dans cette série qui se penche enfin sur un des moments les plus importants de la généalogie musicale moderne. Pour ma génération, l'histoire du début du rap était mystérieuse, peu documentée, les DJs en étaient encore à «décoder» le «beat» (épisode 5), exactement comme la house de Chicago et la techno de Detroit furent décodées dix ans plus tard. On découvrait les noms de DJ Kool Herc comme dans un mythe urbain. Entre le disco, le funk, le punk, et le rap, 1977 explosait de tous les côtés et nous écoutions souvent tout en même temps, sans esprit de séparation.

The Get Down raconte cette histoire avec un casting d'acteurs sincères (Justice Smith assure et la fluidité de Jaden Smith, permet d'aborder un début de relation amoureuse avec un autre artiste graffiti, ce qui est un clin d'œil à l'entourage de l'artiste Keith Haring). Herizen F. Guardiola, qui interprète l'héroïne qui veut absolument chanter, est époustouflante de charme et d'aisance vocale. Bien sûr, 60% du temps, on est en plein mélodrame familial mais il faut voir ces longueurs comme une suite logique des séries à succès afro-américaines comme Empire, Power ou même Barber Shop. La seule grosse erreur  historique survient lors de la scène dans un club gay qui pourrait être The Loft de David Mancuso, avec une présentation de voguing qui n'a rien à voir, mais alors rien du tout, avec 1977. À vue de nez, on est plutôt en 1989 lors du Love Ball, il est donc assez ridicule de s'être trompé de... douze ans.

Comment rendre un moment de clubbing à la télé?

Enfin, mon seul regret: cette série est une éloge de la musique, mais pourtant il n'y a qu'un seul moment transcendantal par épisode. La BO est merveilleuse mais elle est souvent en sourdine et il n'y a finalement que peu de moments où l'on se sent transporté, où l'on a la chair de poule et où l'on est obligé de regarder la scène dix fois de suite.

Je m'explique. The Get Down montre plusieurs scènes de club et de «block parties» qui sont bien faites mais un chouïa superficielles. Or, ce moment de clubbing est très rarement bien rendu au cinéma ou à la télé.

L'exemple ultime de cet exercice arrive pendant le premier épisode de la saison 2 de Looking, quand les acteurs principaux arrivent au Promised Land, un club monté en pleine forêt de la Russian River, à côté de San Francisco. Cet épisode pourrait s'appeler «Les 36 vies de "Lost in Music" de Sister Sledge». Et cette scène, c'est vraiment le clubbing pour les nuls.

Le premier morceau qu'on entend en arrivant, c'est le remix par Frankie Knuckles du «Blind» d'Hercules & Love Affair –le morceau date déjà de 2008 mais c'est un symbole de la nouvelle génération. Le second titre est celui de la montée d'ecsta. Patrick et Augustin sont déjà high sans le savoir et «Lost in Music» de Sister Sledge accompagne leur discussion: ils sont en train de se faire des déclarations d'amitié. Soudain, wooosh, c'est le rush. Toutes les étapes typiques du déroulé de l'effet MDMA sont montrées en trois minutes. Il y a le fait de rejoindre ses amis qui vous accueillent à bras grands ouverts sur la piste de danse, le fait de tituber un peu avant d'entrer pour de bon dans le groove de la musique, les danseurs d'à côté qui portent de grosses barbes puis l'ami qui vient s'assurer que tout va bien et qui vous quitte un moment car il a vu «Eddie le gros bear adorable» et funky qui est juste à côté, et le travelling de la caméra glisse vers la droite, montrant davantage de sourires, de filles, puis Dominic qui danse torse nu avec un black mais juste derrière, la fée de la soirée déboule dans l'autre sens et la caméra la suit en train de traverser le dance floor (sans bousculer!). Sur son chemin, les gens lui sourient et elle nous ramène au point de départ avec Patrick.

Déjà, techniquement, c'est une prouesse de plan-séquence, tout est parfait, on peut la regarder plusieurs fois à la suite et ça vous procure une petite montée d'ecsta. Le simple plaisir de voir tous ces gens différents mais rassemblés dans ce classique de Sister Sledge, qui n'arrête pas d'influencer toutes les générations depuis sa sortie.

Et c'est mixte. Il y a des mecs, des filles, des folles, des bears, des blacks et des latinos, sûrement des transgenres. Dès le début, la proclamation est là: c'est formidable car c'est diversifié. Il y a de la place, on peut bouger et danser sans être bousculé par le voisin, il y a une circulation ventilée de la piste de danse qui rappelle celle des années 70. Si je me permets de parler de cette scène, la meilleure de la saison 2 de Looking (qui fut par ailleurs si décevante), ce n'est pas pour être désagréable vis-à-vis de The Get Down. J'espère juste qu'il y aura des scènes comme ça dans la prochaine saison. On les attend déjà, en se rongeant les doigts.

*Une première version de l'article confondait Nas et Daveed Diggs.

 

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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