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Braquage, mensonges et JO: le mauvais thriller de Ryan Lochte à Rio

Grégor Brandy, mis à jour le 19.08.2016 à 17 h 18

Les nageurs américains assuraient avoir été braqués à Rio. L'histoire semble aujourd'hui avoir été inventée de toute pièce.

Ryan Lochte, le 3 août 2016. Martin BUREAU / AFP

Ryan Lochte, le 3 août 2016. Martin BUREAU / AFP

Que se passe-t-il avec Ryan Lochte et ses amis? Le nageur américain, champion olympique en relais 4x200 mètres et qui a assuré avoir été victime d'un braquage en compagnie de trois de ses coéquipiers (Gunnar Bentz, Jack Conger et James Feigen) dans la nuit du 13 au 14 août est en train de voir sa version s'écrouler sous ses yeux.

La police brésilienne l'accuse d'avoir inventé toute l'histoire. Selon elle, ce sont les nageurs américains qui se sont mal comportés dans une station essence avant de se battre avec un officier de sécurité.

L'histoire commence le 14 août, cinq jours après son titre olympique. Un journaliste de Fox Sports dévoile que Ryan Lochte a été braqué lors d'une fête au Brésil. Tout juste une heure après ce premier tweet, le comité internationale olympique réagit et annonce que cette histoire n'est simplement «pas vraie», se basant sur des informations du comité olympique américain, l'USOC, qui a pu parler avec Lochte. Le nageur leur a confirmé que cette histoire était fausse.

L'histoire aurait pu s'arrêter là si Lochte n'avait pas parlé à sa mère. Contactée par USA Today, Ileana Lochte confirme au contraire la véracité de l'histoire, qui s'est déroulée alors qu'ils étaient en taxi.

«Je pense qu'ils sont tous secoués. Ils étaient plusieurs. Ils ont pris leur portefeuille et c'était fini.»

«Il a sorti son arme, enlevé le cran de sécurité, l'a mise sur mon front et m'a dit de me coucher»

Deux heures plus tard, c'est au tour du champion olympique de donner sa version de ce qu'il s'est passé dans une interview lunaire.

 

«On rentrait du club France, et on nous a dit de nous ranger sur le côté alors qu'on était en taxi. Des hommes sont sortis de la voiture avec des insignes de la police, lumières éteintes. Ils nous ont dit de sortir, ont sorti leurs armes, ont dit aux autres nageurs de se coucher par terre. J'ai refusé de le faire. Je leur ai dit qu'on n'avait rien fait de mal, et que je n'allais pas me coucher par terre. Il a sorti son arme, enlevé le cran de sécurité, a mis l'arme sur mon front et m'a dit de me coucher. J'ai mis mes mains en l'air et je lui ai dit que j'allais faire ce qu'il veut. Il a pris notre argent, mon portefeuille. Il m'a laissé mon téléphone, mon accréditation.»

Le comité olympique américain publie alors à son tour la version de Lochte en donnant les noms des trois autres membres de sa délégation  présents dans le taxi qui se rendait vers le village olympique quand tout ceci s'est produit (Gunnar Bentz, Jack Conger et Jimmy Feigen), indiquant au passage que les athlètes coopéraient avec les autorités.

La police brésilienne lance alors une enquête.

Ryan Lochte quitte Rio

Deux jours plus tard, Ryan Lochte coupe court à son séjour brésilien et rentre aux États-Unis. Ce même jour, il annonce que les nageurs n'avaient rien dit à l'USOC au départ, car ils avaient peur d'avoir des problèmes, ce qui explique la confusion au départ de l'affaire, quand un porte-parole de l'USOC avait indiqué qu'il ne s'était rien passé au comité international olympique. C'est seulement dans la soirée, que le nageur avait rencontré des représentants du Département d'État américain, du FBI, de la police du tourisme et de l'équipe de sécurité de l'USOC, explique USA Today.

Dans le même temps, la police brésilienne annonce avoir du mal à trouver des preuves, d'autant que les nageurs –qui disent avoir été ivres à ce moment– ne sont pas d'une grande aide étant incapables de donner un horaire précis, le lieu ou même le type de taxi dans lequel ils étaient. Et si AP assure que la police brésilienne a l'habitude de voir de tels évènements se produire, ils n'ont généralement pas lieu dans ce coin-là.

Le lendemain, le 17 août, une juge brésilienne demande à Ryan Lochte et Jimmy Feigen de remettre leur passeport à la justice, pour qu'ils puissent être disponibles pour faire avancer l'enquête et donner plus de témoignages.

«La juge Keyla Blank “a émis des mandats de perquisition et décrété la saisie des passeports des nageurs américains”. “Ils n'ont donc pas le droit de quitter le territoire“, selon un communiqué officiel. La magistrate a déclaré qu'elle sondait “certaines incohérences dans les témoignages des nageurs”, parfois contradictoires comme sur le nombre d'assaillants.
 

“Il est à noter que les victimes sont rentrées physiquement et mentalement en pleine forme, au point de plaisanter entre eux, souligne la juge qui se base sur des images enregistrées par les caméras de sécurité à leur retour au village olympique.»

Deux nageurs expulsés de leur avion

Quand la police brésilienne arrive pour confisquer les passeports des deux athlètes, ils ne les trouvent pas. L'équipe de natation a quitté le village après la fin de la compétition, indique le comité olympique américain dans un communiqué, qui assure qu'il va continuer à coopérer avec les autorités, même s'il «ne rend public aucun des plans de voyage de ses athlètes et ne peut donc pas confirmer où ils se trouvent actuellement». Le Daily Mail publie de son côté la vidéo du retour des nageurs au village olympique, le dimanche matin, le 14 août.

Finalement, dans la nuit du 17 au 18 août, les deux autres nageurs du groupe, Gunnar Bentz et Jack Conger, sont expulsés de l'avion qui doit les ramener aux États-Unis.

«Selon le média brésilien O Globo, ils ont été conduits au commissariat de l’aéroport pour être entendus par la police. Deux représentants du consulat américain et de la délégation olympique ont accompagné les athlètes durant leur déposition. [...]

La police fédérale brésilienne a confirmé que Ryan Lochte, de son côté, avait déjà quitté le pays lundi. James Feigen, le quatrième nageur impliqué, ne s’est toujours pas présenté aux autorités brésiliennes et aucune information sur sa présence au Brésil n’a été donnée.»

Dans le même temps, Ryan Lochte accorde une nouvelle interview, cette fois-ci à Matt Lauer, journaliste de NBC. Celui-ci indique que Lochte change légèrement sa version et que personne n'a jamais pointé une arme sur sa tête, même s'il y avait bien une arme.

 

«Il a embelli l'histoire. Il m'a dit qu'il n'a jamais vécu ce moment à la Dirty Harry. [...] [À propos des déclarations de la juge qui assurait qu'ils plaisantaient, ndlr] Il m'a dit qu'ils ne plaisantaient pas. Ils étaient choqués. Il a eu une arme pointée sur lui, ça ne lui était jamais arrivé avant. [...] “On n'inventerait rien de tout ça. Nous sommes des victimes. Nous sommes heureux et chanceux d'être sains et saufs.”»

Une histoire inventée

Par ailleurs, comme l'indique L'Équipe, «Ryan Lochte est revenu sur le lieu du braquage: après avoir initialement indiqué que leur taxi avait été arrêté sur la route par des malfaiteurs et qu'ils avaient été détroussés dans la foulée, Lochte a indiqué qu'ils avaient été victimes du braquage aux abords des toilettes d'une station-service.»

Les autorités brésiliennes indiquent alors à ABC qu'un nageur américain a endommagé une porte de toilettes, et s'est battu avec un agent de sécurité la nuit en question. Dans le même temps, AP apprend d'une de ses sources dans la police brésilienne que Lochte a inventé toute cette histoire.

Les autorités brésiliennes sont en possession d'une vidéo dans une station essence où l'on peut notamment voir les nageurs se battre avec un officier de sécurité. O Globo publie de son côté quelques images quelques heures plus tard, où l'on reconnaît aisément Lochte et ses cheveux peroxydés, en train de sortir de la station essence où tout se serait produit, explique Libération.

«Ryan Lochte et ses compagnons auraient d’abord endommagé la porte des toilettes d’une station-service du quartier de Barra da Tijuca, vers 6 heures du matin, raconte ainsi The New York Times. Le gérant, accompagné d’un gardien, aurait alors demandé aux athlètes américains de le rembourser pour les dégâts occasionnés, avant d’appeler la police. “Ils ont commencé à pisser partout […] On leur a dit d’aller aux toilettes mais ils ont pissé sur le mur”, affirme le pompiste au site brésilien Globo. Finalement les nageurs qui auraient payé 100 reals (soit 20 dollars) de dédommagement selon la chaîne ABC, auraient pris la fuite pour renter penauds au village olympique.»

Le porte-parole du CIO publie alors ce communiqué assez incroyable où il demande à la justice brésilienne de «laisser ces gamins tranquilles».

«Nous n'avons pas besoin de ses excuses ou de celles des autres athlètes. Nous devons comprendre que ces gamins s'amusaient. Laissons-les tranquilles. Parfois, on prend des décisions que l'on regrette ensuite. Ils se sont amusés, ils ont fait une erreur, la vie continue.»

Le tout avant que les coéquipiers de Lochte ne le lâchent finalement, et affirment que toute cette histoire avait été inventé par le champion olympique:

Alors comme l'indique L'Équipe, même si Ryan Lochte se trouve déjà aux États-Unis, «il devra quand même se justifier de ce qui s'apparente désormais à un faux braquage, à distance». Dans un des podcasts de Slate.com, les journalistes se demandaient avant ces dernières révélations si une partie des déclarations des nageurs ne serait pas basée sur quelque chose de vrai. Et AP indique en effet que deux officiers de sécurité ont pointé leurs armes sur les nageurs:

Pas sûr que cela ne convainque les Brésiliens de laisser passer cette histoire. L'USOC a beau s'être excusé pour tout ce qui s'est passé, un porte-parole de la police a expliqué que la police de Rio avait recommandé que Lochte et Feigen soient inculpés de faux témoignages. Espérons pour eux que leur défense sera meilleure que celle du rugbyman Mathieu Bastareaud, qui avait connu pareille mésaventure.

Ryan Lochte s'est depuis excusé, et sa nouvelle version donne un peu plus de sens à cette affaire:

«C'est traumatisant d'être dehors tard le soir avec vos amis dans un pays étranger –avec la barrière de la langue– et avoir un étranger pointer une arme sur vous et vous demander de l'argent pour vous laisser partir, mais en dépit du comportement de n'importe qui ce soir-là, j'aurais dû être plus responsable sur la manière dont je me suis comporté et pour cela, je suis désolé pour mes coéquipiers, mes fans, mes rivaux, mes sponsors, et les hôtes de cet événement extraordinaire.»

Pas sûr que cela suffise néanmoins à la justice brésilienne, d'autant que comme l'explique l'AFP, cette affaire est plus grande qu'elle-même:

«Le volet sécurité est l'un des éléments les plus scrutés par les autorités depuis le début des Jeux olympiques. Plusieurs incidents ont déjà émaillé la quinzaine, et le géant d'Amérique latine, qui a régulièrement fait l'objet de doutes sur sa capacité à sécuriser correctement un élément de cette envergure, ne peut pas se permettre d'essuyer un nouveau scandale.»

Cet article a été mis à jour pour inclure les excuses de Ryan Lochte.

Grégor Brandy
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