Allemagne / Histoire

Hitler, cet orateur surestimé

Temps de lecture : 3 min

Une nouvelle étude en science politique estime que, s'il a réussi à accéder au pouvoir par les urnes, l'impact de ses discours de campagne sur les résultats électoraux des nazis au tournant des années 1930 était faible.

Adolf Hitler, devenu chancelier, prononce un discours en 1932. FRANCE PRESSE VOIR / AFP.
Adolf Hitler, devenu chancelier, prononce un discours en 1932. FRANCE PRESSE VOIR / AFP.

Hitler était-il un orateur efficace? La question peut paraître saugrenue à beaucoup d'entre nous, qui avons appris lors de nos études le magnétisme maléfique que pouvaient exercer les discours du leader nazi sur les foules allemandes. N'écrivait-il pas lui-même depuis sa prison, dans Mein Kampf, que «c'est par la parole beaucoup plus que par des livres que l'on gagne les hommes: tous les grands mouvements que l'histoire a enregistrés ont dû beaucoup plus aux orateurs qu'aux écrivains»? L'interrogation se trouve pourtant au cœur d'une étude que viennent de publier les chercheurs allemands en science politique Peter Selb, de l'université de Constance, et Simon Munzert, de l'université de Mannheim, sous le titre Examining a Most Likely Case for Strong Campaign Effects: Hitler’s Speeches and the Rise of the Nazi Party, 1927-1933.

Pour quantifier l'impact des discours du dirigeant nazi, les chercheurs ont analysé l'évolution des résultats des élections entre les zones où il passait en campagne et celles où il ne passait pas, tout en incorporant dans leurs calculs d'autres facteurs (le degré de compétition électorale de la zone en question, les précédents scores du parti nazi, son nombre de militants...).

«Modestes et limités»

Leur recherche couvre six scrutins et une période marquée par plus de 450 apparitions publiques de Hitler, qui a vu les nazis passer de 3% à 44% des voix entre les législatives de mai 1928 et celles de mars 1933, les dernières élections «libres» (guillemets de rigueur, car elles surviennent après l'arrivée de Hitler au pouvoir et l'incendie du Reichstag).

«Notre analyse empirique suggère que les discours de Hitler, en tant qu'outil essentiel de campagne du dirigeant nazi à la fin de la République de Weimar, étaient rationnellement ciblés sur des zones peuplées, disputées et accessibles, écrivent les chercheurs. Pourtant, leurs effets électoraux étaient au mieux modestes et d'une portée géographique et temporelle limitée.»

Et ce, malgré des techniques de campagne modernes pour l'époque puisque, à partir du printemps 1932, Hitler se déplaçait en avion pour pouvoir enchaîner les meetings, au point de pouvoir en faire cinq par jour.

Si Hitler a bien réussi à arriver au pouvoir par les urnes, avec une progression impressionnante de ces scores, pour beaucoup d'élections, les chercheurs arrivent à un impact de ses discours de plus ou moins 1%, et probablement plutôt de zéro. Mais ils pointent un scrutin lors duquel cet impact a été plus substantiel: le second tour de la présidentielle de 1932. Hitler, qui avait contraint le président Hindenburg à un second tour, avait alors gagné plus de 2 millions de voix par rapport au premier tour malgré une participation en baisse, avec 37% des suffrages. Mais, pointent les auteurs, cette élection avait été «précédée d'une campagne extraordinairement courte, intense et déséquilibrée» (Hindenburg avait limité la période de campagne avant le second tour à six jours, et n'avait pas fait campagne lui-même) et «cet effet avait été trop faible pour renverser l'élection en faveur de Hitler».

A-t-on surestimé l'impact de la propagande?

Cette étude peut conduire à s'interroger sur notre vision de l'impact des campagnes électorales: «De nombreux historiens, notent les auteurs, tendent à simplement conclure l'efficacité des discours de Hitler et des premiers outils de propagande nazie de l'augmentation des scores du NSDAP.» Selb et Munzert citent à ce propos le grand historien du nazisme Ian Kershaw, selon qui «les études de la propagande nazie se sont généralement fondées sur le présupposé, implicite ou explicite, selon lequel elle [...] était un succès».

La question de l'impact des discours de Hitler sur ses résultats électoraux est d'autant plus intéressante qu'elle se trouve au cœur des travaux de la science politique du XXe siècle. Comme l'explique l'étude, l'ascension au pouvoir du Führer avait en effet incité le chercheur autrichien Paul Lazarsfeld, émigré aux États-Unis en 1933, à analyser l'impact des médias sur les choix politiques des citoyens, pour arriver à une conclusion nuancée. Comme l'écrit sur Twitter Simon Munzert, au vu de cette étude, «la mystique qui entoure les pouvoirs des démagogues semble inappropriée»... ce qui n'est pas sans poser question à l'heure où certain spécimens de cette catégorie rencontrent une grande fortune électorale.

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