France

Comment une rixe de plage est devenue «l'affaire du burkini de Sisco»

Temps de lecture : 6 min

L’histoire de cet affrontement a vite été télescopée, à tort, par le débat national autour du burkini.

Plage de Sisco où a eu lieu la rixe (photo prise le 14 août 2016). | PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
Plage de Sisco où a eu lieu la rixe (photo prise le 14 août 2016). | PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

Beaucoup de personnes ont dû être surprises, mercredi 17 août, lorsque le procureur de la République de Bastia a enfin pris la parole. Devant les médias, Nicolas Bessone a expliqué que les violences survenues le week-end dernier sur une plage de Sisco, en Corse, entre des jeunes locaux et des frères venus du sud de l'île –et présentés par la presse et le parquet comme étant «d'origine maghrébine»– n’avaient rien à voir avec le débat autour du burkini. Le procureur a évacué cette hypothèse et expliqué que «dans cette affaire, il n’y a pas des horribles radicalisés d’un côté contre de méchants racistes». Il s’agit plutôt selon lui d’une «logique de caïdat, d’appropriation d’une plage qu’autre chose. Avec, de l’autre côté, une surréaction villageoise inadaptée».

Comment un affrontement violent autour d’un bout de plage a-t-il pu devenir le symbole du débat politique autour du burkini –ce vêtement censé permettre aux femmes musulmanes de se baigner tout en respectant la «pudeur religieuse»? Pour comprendre ce qu’il s’est passé, il faut reprendre la chronologie de la couverture médiatique et politique.

La rumeur de la photo

Samedi 13 août, trois frères vivant près de Bastia et leurs femmes se rendent sur une petite plage à Sisco. Très vite, sans que l’on sache pourquoi à ce moment-là, des affrontements ont lieu avec des habitants du village. Corse-Matin publie en début de soirée cette alerte très courte: «La situation actuellement très tendue sur place serait également due aux origines maghrébines de certains belligérants. Il y aurait un blessé.» «Origines maghrébines»: cette précision aura une grande importance dans le traitement médiatique et même judiciaire qui suivra.

France 3 Corse suit dans la foulée avec plus de détails, expliquant qu’il y a eu plusieurs blessés et que trois véhicules ont été incendiés. C’est à ce moment-là que des détails émergent sur l’origine de la rixe: «D'après des témoins de la scène, l'altercation aurait été provoquée par une photo, prise par des touristes, alors qu'un groupe de personnes d'origine maghrébine, dont une femme enceinte et des enfants, se trouvait sur la plage.» Les premières dépêches AFP sont diffusées dans la nuit avec une déclaration du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Les médias parisiens commencent à reprendre l’information tôt le dimanche matin. Personne n’évoque alors la religion ou le racisme comme des causes de cet affrontement.

Dès lors, les réactions politiques se multiplient. Après un premier appel au calme lancé sur Twitter, le président du département de Haute-Corse François Orlandi parle dimanche matin d'un «contexte général très tendu» au micro de France Info. Quel est ce «contexte général»? Les attentats commis depuis le début de l'été à Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray, mais aussi la récente interdiction, largement commentée dans les médias, du burkini dans plusieurs villes du sud de la France. La fédération Les Républicains de Haute-Corse commence alors à évoquer «un groupe d’une dizaine de personnes (avec des femmes en burqa)», alimentant un début de débat communautaire. De manière générale, les politiques vont hésiter entre la stigmatisation d’une communauté et les appels au calme pour éviter tout amalgame, d’autant plus que le flou demeure sur ce qui s’est déroulé à cause de versions divergentes.

Et là, le mot «burkini» surgit

Mais alors que des habitants se réunissent par centaines à Bastia pour demander des réponses politiques, le mot «burkini» ressurgit dans la presse via une dépêche AFP publiée dimanche en début d’après-midi. «Ce dimanche, une jeune fille mineure, témoin des affrontements, s'exprimant au mégaphone devant les personnes rassemblées à Bastia, a indiqué que la rixe avait éclaté alors que plusieurs femmes qui se baignaient en burkini étaient prises en photo par des touristes», écrit par exemple Le Parisien. Cette jeune fille, et le témoignage d’une femme présentée comme la mère d’un enfant présent à Sisco, vont être cités par de nombreux médias et des politiques qui vont établir un lien, direct ou non, entre le débat sur le vêtement et ce qu’il s’est passé sur la plage de Sisco. Des témoignages qui alimentent également la colère des manifestants et des proches des personnes blessées.

Dans un reportage de Corse-Matin publié le lundi matin, on apprendra que la jeune fille de 16 ans qui a témoigné devant la foule, mais sans caméra, parlait d’une seule «femme voilée entièrement» et qui «se baignait». Avec des versions différentes selon les journalistes, difficile de savoir donc si elle parlait de plusieurs femmes et de burkinis. Elle a également affirmé que des «Maghrébins» ont crié «Allah Akbar, on va vous tuer, nous sommes du 36 de Lupino [quartier de Bastia] nous n'avons pas peur de vous».

Du pain béni pour les opposants politiques

De leur côté, sans attendre plus de détails sur le déroulement exact de l’affaire, certains politiques embrayent et s'emparent du mot «burkini». «Nous exigeons donc l'interdiction générale et absolue du "burkini" sur toutes les plages de France», écrit le parti de Nicolas Dupont-Aignan Debout la France!, estimant que le vêtement est à l’origine de la rixe. Florian Philippot, vice-président du FN, lâche de son côté l’expression «violence islamiste» sur Twitter.

Des sites d’extrême droite profitent évidemment de l’information sur le burkini et titrent dessus, comme Boulevard Voltaire: «Et maintenant le burkini enflamme la Corse!».

Et puis, lundi 15 août au matin, alors que l’enquête se poursuit pour «violence en réunion», Ange-Pierre Vivoni, le maire PS de Sisco, annonce à l’AFP avoir pris un arrêté interdisant le burkini sur les plages de sa commune. «Ce n'est pas contre la religion musulmane mais pour éviter que l'intégrisme ne se propage», déclare-t-il après une réunion extraordinaire du conseil municipal. «Je ne suis absolument pas raciste; je souhaite protéger la population, et notamment la population musulmane, de ma commune, car je pense qu'ils sont les premières victimes de ces provocations extrémistes.» Sisco devient donc la troisième ville à interdire le burkini après Cannes et Villeneuve-Loubet, et d'autres villes suivront après. Dès lors, la couverture médiatique des faits, couplée à la polémique nationale, explose littéralement et se concentre sur le vêtement.

Le lendemain, la presse, les politiques et les associations trouvent dans ce fait divers un ricochet parfait pour multiplier les éditoriaux dans un sens ou dans l’autre ou renforcer un discours idéologique. Seule une source «proche de l’enquête» dira à l’AFP que «l'élément déclencheur est inconnu».

L’affaire prend un nouveau tournant le 17 août lorsque le Premier ministre Manuel Valls, dans les colonnes de La Provence, soutient les maires qui ont décidé, comme Ange-Pierre Vivoni, d’interdire le burkini, sans pour autant vouloir légiférer sur le sujet. «De manière générale, ce n'est pas aux personnes de se faire justice elles-mêmes, d'autant moins dans une période où il y a trop d'amalgames», répond-il à propos de la rixe. Nouvelle avalanche de réactions, de débats, d'interdictions et toujours pas plus de détails sur ce qu’il s’est réellement passé.

Incident local, répercussions nationales

Sauf que l’affaire du burkini de Sisco va vite se dégonfler avec l’intervention des services de la justice. D’abord avec une annonce du parquet mercredi, qui signale la mise en examen de cinq personnes, trois appartenant aux «familles d’origine maghrébines» et deux villageois corses. Et puis avec la prise de parole de Nicolas Bessone, procureur de la République de Bastia. Après de nombreuses auditions ces derniers jours, il ne fait aucune mention de burkini ni d'insultes racistes, précisant également que personne n'a crié «Allah Akbar» sur les lieux. En revanche, un harpon a bien été utilisé pour blesser le père d’un jeune du village.

Ce qu’il reste de cette «affaire», c’est le télescopage maladroit d'un débat et d'un fait divers qui n’avaient pas de liens. Ce qu’il s’est passé sur cette plage de Sisco n’était pas, au grand regret de certains politiques, l’illustration locale d’une problématique nationale. Et pourtant, tout cela n’a fait qu’alimenter cet étrange débat sur le burkini, qui agite la sphère politique et médiatique et fait rire nos voisins étrangers.

Lors de sa conférence de presse, le procureur a également expliqué que «des affaires comme ça, on en voit aussi quand vous avez dix Italiens qui débarquent en faisant du bruit en Vespa dans un petit village… Ça s’est vu.» Les cinq interpellés, qui devaient être jugés ce jeudi 18 août en comparution immédiate, ont vu leur procès reporté au 15 septembre, l'un d'entre eux étant placé en détention provisoire. Des insultes ont fusé pendant l'audience et le maire de Sisco a affirmé après la suspension de la séance: «Je souhaite que les esprits se calment.»

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