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Voyager comme YouTubeur en Corée du Nord: «so amazing», vraiment?

Repéré par Agathe Charnet, mis à jour le 18.08.2016 à 13 h 44

Repéré sur Mashable

Les vidéos de Louis Cole alias Fun Louis font polémique. Le YouTubeur se défend des accusations de propagande.

Capture écran YouTube

Capture écran YouTube

Faire du surf dans un parc aquatique, se goinfrer allégrement de kimchis –sorte de chou fermenté aux épices– ou admirer le coucher du soleil sur les buildings de Pyongyang. Voici quelques morceaux choisis du voyage idyllique du YouTubeur Fun Louis alias Louis Cole, 33 ans et près de 2 millions d'abonnés au compteur.

Dans ses vlogs de voyage consacrés à son séjour en Corée du Nord, le vidéaste globe-trotter annonce «essayer de se concentrer sur les choses postives de ce pays et combattre l'image strictement négative renvoyée par les médias». Pas une allusion aux droits de l'homme en Corée du Nord, à la nature dictatoriale du régime des Kim ou à la famine qui ravage le pays.


Il n'en a pas fallu davantage pour que les internautes puis les médias crient à la propagande, accusant Louis Cole d'avoir été payé par le gouvernement de Kim Jong-Un pour vanter les mérites du régime et la splendeur des paysages. Un autre YouTubeur, Jacob Laukaitis, avait lui aussi effectué un séjour organisé en Corée du Nord mais avait annoncé –en ouverture de sa vidéo– que «ses moindres gestes avaient été surveillés» et qu'il n'avait jamais autant «apprécié la liberté» que lors de son retour de ce pays. Ce que le journaliste Philippe Grangereau qualifie de «Jurassic Park du Communisme» dans son ouvrage Au pays du grand mensonge (Payot, 2003).

Je sais ce qu'il se passe en Corée du Nord

Dans une vidéo postée le 17 août et relayée par Mashable, Louis Cole –affublé de l'uniforme du parfait bagpacker: dreadlocks pendantes et débardeur trop large– donne «sa réponse» à ses détracteurs sous fonds de cocotiers. Il affirme n'avoir reçu «aucun argent de la part du gouvernement Nord-Coréen» et avoir effectué le voyage de façon indépendante, en passant par un tour opérateur (un des seuls moyens de visiter actuellement la Corée du Nord en tant que touriste).

«Je tiens à vous rassurer, je sais ce qui se passe en Corée du Nord, a déclaré Louis Cole. Mais je ne suis pas un journaliste d'investigation, il y a d'autres endroits sur internet où vous pouvez trouver des informations à ce sujet.» 


S'il regrette de ne pas avoir suggéré à son audience d'aller s'informer sur la Corée du Nord, Louis Cole défend une vision du voyage axée sur «les choses belles et positives» et annonce «aimer les gens [les Nord-Coréens, ndlr] et s'intéresser à eux».

Il achève sa vidéo sur une citation de l'homme d'affaire Felix Abt: «Sans présence étrangère dans le pays, il n'y a aucun moyen de faire bouger les choses.» Louis Cole mentionne avec des trémolos dans la voix les nombreux «amis» qu'il a laissés là-bas ou les liens indeffectibles qu'il a noués avec ses guides.

Le YouTubeur, émissaire du soft power?

En se présentant comme simple touriste, il est vrai que Louis Cole a pu partager avec le monde entier un expérience en Corée du Nord sans être estampillé comme un «journaliste d'investigation» aux yeux du régime. Peut-être a-t-il pu bénéficier de davatange de liberté dans ses interactions. La journaliste du Washingtpon Post Anna Fifield avait pu mener un live sur Periscope en mai dernier lors d'un voyage de presse à Pyonyang tout en filmant sans complexes le guide chargé de surveiller ses moindres faits et gestes.


Les touristes-internautes permettent alors une certaine démocratisation de l'information dans la mesure où les rapports institutionnels ou le travail journalistique ne sont plus les seuls sources accessibles au public sur la Corée du Nord. Et la démarche décomplexée de Louis Cole –si critiquable soit-elle– permettra peut-être à ses followers de se renseigner davantage sur ce pays à la communication si opaque. Le Youtubeur serait-il dès lors un émissaire moderne du soft power qui –muni de sa perche à selfie– permet l'amitié entre les peuples et l'accès à une information non-éditorialisée?

Certes, Louis Cole a rencontré des Nord-Coréens, certes il a pu mener avec eux certaines discussions et faire part de son quotidien en Occident. Mais il faudrait faire preuve d'une grande naïveté pour croire que son statut de YouTubeur populaire n'avait rien d'anodin pour le régime. Louis Cole a surtout rencontré les Nord-Coréens qu'on voulait bien lui présenter et vu la Corée du Nord qu'on voulait qu'il voit. Et c'est cette Corée du Nord-là –«so amazing guys!»– qui s'affiche aujourd'hui sur nos écrans. La nuance est de taille.

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