Culture

«Dernier Train pour Busan», la chevauchée fantastique d'un train harcelé par les zombies

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 42

La transposition en Corée d'un schéma classique du cinéma d'horreur en fait une fable qui retrouve un modèle plus vaste, mais qui s'inscrit dans un contexte local et actuel.

Gong Yoo dans Dernier Train pour Busan | Crédit photo : ARP Selection

Gong Yoo dans Dernier Train pour Busan | Crédit photo : ARP Selection

Il se trouve que c'est actuellement l'année de la Corée en France, opération de diplomatie culturelle qui n'a guère de rapport avec les logiques de distribution en salles des films. Mais c'est incontestablement aussi un peu l'été de la Corée au cinéma. Après Apprentice, The Strangers, Man on High Heels et Blackstone, voici sur les écrans un autre film de genre plutôt réussi. Le genre en question est le film d'horreur, et plus spécifiquement ce sous-genre prolifique qu'est le film de zombie.

Bien après le magnifique mais fort différent I Walked with a Zombie (1943) de Jacques Tourneur (qui hélas s'appelle en français Vaudou), l'essor contemporain vient comme on le sait de La Nuit des morts-vivants (1968) et des suites que lui donna George Romero, dans un esprit marqué par une critique du capitalisme et de l'inégalité mortelle qu'il répand partout sur la terre, associée à un humour potache et aux ressources du grand guignol. Le film de Yeon Sang-ho ne déroge pas à ces canons.

Presqu'entièrement situé dans un TGV ayant quitté Séoul in extremis alors que se répand une marée de morts-vivants voraces, sanglants et grimaçants tout à fait classiques, tous les ressorts dramatiques du scénario mettent en accusation les vrais monstres, qui ne sont pas les zombies mais les patrons, les financiers, et plus généralement l'individualisme, l'égoïsme, la soif de réussite et la peur des autres, fondements du libéralisme, en l’occurrence mâtiné de dirigisme malhonnête de l'État. L'association d'un État fort et d'un libéralisme économique débridé trouvant en Corée du Sud un terreau particulièrement fertile.

ARP Sélection

Le cadre ferroviaire réussit au film fantastique à la coréenne, si l'on en croit la belle adaptation qu'avait donnée Bong Joon-ho du Transperceneige de Lob et Rochette, et on retrouve dans l'express pour Busan un sens de la mise en scène longitudinale, qui fait du décor forcément tout en longueur une ressource dynamique plutôt qu'une limite.

Mais Yeon a puisé à d'autres sources, dont le meilleur film de zombies récent, World War Z de Mark Foster, au moins pour la scène où les morts-vivants s'agrègent en un corps collectif directement inspiré de la figure, classique en philosophie politique, du Leviathan.

Parabole politique et mélo familial

Toutefois, comme souvent avec les films de genre asiatiques braconnant sur des terres sous licence hollywoodienne, ce sont les différences qui importent. Et le caractère brusque des rapports humains, en particulier l'absence presque complète de sentimentalisme familialiste et dégoulinant caractéristique des productions américaines, est ici frappant –alors même que l'intrigue affective est là aussi appuyée sur le rapport entre un père et sa fille de 6 ans. On est loin de l'épouvantable guimauve qui plombait, exemplairement parce que le film était par ailleurs réussi, La Guerre des mondes de Spielberg.

Sous-texte proprement coréen, le film fait de Busan une terre échappant à la terreur, la grande cité portuaire du Sud de la péninsule étant aussi la capitale d'un cinéma coréen en conflit ouvert avec les autorités, pour cause de censure abusive. Dernier Train pour Busan comporte d'ailleurs une allusion directe à la tragédie qui a déclenché le conflit, le naufrage du ferry Sewol ayant entraîné la mort de centaines de lycéens. Les autorités et les médias avaient continué d'affirmer que tout allait bien quand le navire sombrait, exactement comme un porte-parole du gouvernement asuure à la télévision que tout va bien alors que le pays est noyé dans le sang et le chaos.

L'affiche du film qui a failli provoquer la mort du Festival de Busan

C'est la projection d'un documentaire sur le drame du Sewol qui a suscité l'ire de la mairie de Busan, et menacé le plus grand festival d'Asie –la résistance opiniâtre de l'ensemble des professionnels ayant finalement fait plier les autorités et établi une garantie d'indépendance nouvelle pour la manifestation.

Un western caché

Pourtant, de toutes les références qu'appelle ce Dernier Train, la plus significative et la plus réussie appartient à un tout autre domaine. Le modèle du film est en effet à chercher d'abord dans La Chevauchée fantastique de John Ford, avec les morts-vivants à la place des indiens en révélateurs violents des tensions internes d'une société. Sous leur pression se joue une reconfiguration d'alliances à partir d'un horizon où l'éthique l'emporte peu à peu sur les conventions et les appartenances.  

Le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP), dont la 11e édition aura lieu du 25 octobre au 1er novembre prochain au Publicis cinémas des Champs-Élysées, présentera le film animé Seoul Station, réalisé par Yeon Sang-ho et qui met en scène l'épicentre de l'épidémie qui touche Dernier Train pour Busa
 

Dernier Train pour Busan

de Yeon Sang-ho, avec Gong Yoo, Kim Soo-Ahn, Jeong Yu-mi

Présenté au Festival de Cannes.

Durée: 1h58. En salle.

Les séances

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (499 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte