Culture

Pourquoi la musique jamaïcaine est un éternel recommencement

Brice Miclet, mis à jour le 19.09.2016 à 15 h 55

La musique jamaïcaine n'a cessé de muter et d'innover. Sur une île dix fois plus petite que Cuba, des styles majeurs sont nés, influençant toute la musique moderne. Comment? Grâce à une capacité à s'imprégner des autres styles et à un sens de l'universalité fort.

One Love | Claudia Heidelberger via Flickr CC License by

One Love | Claudia Heidelberger via Flickr CC License by

Des pays de musiciens, il y en a beaucoup. Mais des îles de 11 000 mètres carré capables d'exporter tous les styles qu'elle a créé en cinquante-cinq ans, il n'y en à qu'une. La Jamaïque a cette incroyable habitude de créer un genre, de le faire exploser à la face du monde, puis de recommencer avec un autre. Car que le reggae ait réussi le tour de force de conquérir le monde au milieu des années 1970, c'est une chose. Mais qu'il emmène avec lui ses ancêtres rocksteady et ska, et qu'il ouvre la voie au dub ou au dancehall, c'en est une autre. Quand des petits territoires parviennent à exporter un genre massivement, comme le zouk des Antilles françaises, le calypso de Trinidad et Tobago ou même le maloya réunionnais, c'est déjà une victoire. Pour la Jamaïque, on entre dans une autre dimension.

Ce qui est aussi étonnant, c'est que la création des différents grands genres de la musique jamaïcaine se succèdent dans le temps, dans une filiation très directe et verticale. On part d'un style que l'on retourne dans tous les sens pour un créer un autre très rapidement. Ça ne prend pas trois ans. On se dit souvent que le punk a explosé d'un coup. C'est vrai que cela a été rapide, malgré les très nombreux prémices comme MC5 ou The Stooges. Et bien pour la Jamaïque, c'est tout le temps comme ça. Les innovations vont vite, dès que quelque chose de nouveau sonne, les producteurs cherchent à le faire exploser. On exagère à peine.

Considérer la musique jamaïcaine comme un tout

Comment cela est-il possible? D'abord, il faut décloisonner la musique jamaïcaine, considérer ses différentes branches comme un ensemble, du ska au dancehall le plus moderne. Tous les genres ont des bases communes qu'Alexandre Grondeau, auteur du livre Reggae Ambassadors, qui sortira en septembre, définit ainsi:

«Ce que je retiens, c'est que les thématiques qui reviennent tous le temps sont la rébellion, la spiritualité, et l'universalité. Ce sont les fondations de la musique reggae, et l'évolution, les époques, les modes, la technologie en sont l'architecture.»

De la spiritualité dans le dancehall? Oui, il y en a beaucoup.


Le dancehall a aussi une image de musique tournée vers la sexualité, contrairement à un reggae bien plus chaste et vertueux. La encore, c'est une idée reçue:

«Souvent, on décrédibilise le reggae en ayant un manque de perspective historique, en disant qu'aujourd'hui, on sombre dans la vulgarité alors que non, continue Alexandre Grondeau. Il faut connaître l'histoire des danses africaines, de l'intégration de la sexualité dans celles-ci pour pouvoir appréhender au mieux les danses jamaïcaines. Il faut aussi pouvoir comprendre que dans le reggae des années 1960, les chansons grivoises que l'on qualifie aujourd'hui de vulgaires existaient, et étaient censurées. Elles ne le sont plus aujourd'hui. Le dancehall, c'est la musique des jeunes, la hype, mais surtout, c'est la musique urbaine, des ghettos. Mais ça reste du reggae. Tous les grands artistes oldies le diront. Si on devait trouver une formule, on dirait que le dancehall est un peu l'enfant terrible du reggae.» 

Avoir des sound systems concurrents qui devaient passer des musiques que les autres n'avaient pas a forcé leurs propriétaires à innover et à faire appel à des djs chanteurs, à des remixeurs, des producteurs

L'important de cette remarque réside dans le fait que ces différents styles ne rejettent pas ou peu l'héritage de la musique qu'il précèdent. Mais aussi parce que le ska ou le dancehall ont tous ce sens aigu du contre-temps, du skank, même s'il disparaît parfois, il fait partie de l'ADN de tous ces genres.

S'exporter chez les cousins anglo-saxons

Créer des styles, d'accord. Mais les faire s'exporter à ce point... Bien sûr, impossible de ne pas aborder Bob Marley, qui place l'île sur la carte du monde. En 1973, lorsque Catch A Fire, premier album reggae de l'histoire, sort chez Island Records, il y a déjà plus de dix ans que le ska est né, et qu'il est écouté sur toute l'île. La Jamaïque étant une ancienne colonie anglaise, livrée à elle même en 1962, les expatriés partis vivre en Angleterre (notamment dans le quartier londonien de Brixton ou à Birmingham) favorisent l'arrivée des musiques de leur pays natal chez les Anglais.

De fait, des petits succès jamaïcains percent, sans grande conviction, jusqu'à ce que Jimmy Cliff et la BO de Harder They Come n'ouvre vraiment la voie en 1972. Bob Marley fera le reste, en occidentalisant sa musique grâce au producteur Chris Blackwell et à des musiciens studios blancs.


Cependant, tout le mérite de l'exportation ne revient pas aux seules oreilles occidentales qui ont su s'ouvrir au reggae. L'inverse est bien plus central. Dans les années 1950 en Jamaïque, c'est le rhythm and blues américain qui plaît, comme celui de Louis Jordan, de Wynonie Harris, de Professor Longhair ou de Bill «M. Honky Tonk» Doggett. Les sounds systems qui se tirent la bourre à Kingston dans des battles géantes dès la fin de la décennie vont tous dénicher les perles rares sur le continent, les rapatrient, effacent souvent l'intitulé du disque pour qu'il n'y ait qu'eux à en connaître le nom, et abreuvent les oreilles du public de son US. Forcément, les musiques créés ensuite en seront imprégnées.

 

La compétition comme source d'innovation forte

Les sound systems, justement. Ils sont la base d'une composante majeure dans l'histoire de la musique de l'île: la compétition. Les différents producteurs qui les détiennent cherchent la perle rare, d'abord hors de l'île, puis, lorsque le ska naît au début des années 1960, en Jamaïque même. Il fallait auparavant chercher les meilleurs sons aux États-Unis. Avec la naissance d'une musique locale forte et moderne, il faut les produire. L'activité studio explose, de là démarrent cinquante-cinq ans d'innovations sonores. Le rocksteady ensuite, pour ne citer que les genres majeurs, puis le reggae. Les cartons US sont repris à la sauce ska, reggae, rocksteady, toujours dans un souci d'exclusivité et de nouveauté.

«L'innovation naît souvent de la concurrence et de la compétition, corrobore Alexandre Grondeau. Avoir des sound systems concurrents qui devaient passer des musiques que les autres n'avaient pas a forcé leurs propriétaires à innover et à faire appel à des djs chanteurs, à des remixeurs, des producteurs... Cette culture est importante, et elle a donné aussi naissance à la culture clash, aux battles dont on parle aujourd'hui en danse, dans le hip-hop... Cette concurrence, elle est complètement dans les mœurs de la musique jamaïcaine. Le clash ne s'arrête jamais. Il y a encore des festivals qui sont ratés s'il n'y a pas de clash.  

Évidemment, le fait que la Jamaïque soit un pays pauvre, à l'industrie musicale branlante, pousse les acteurs de la musique à redoubler d'efforts pour percer. Quand on a la dalle, on a plus de motivation pour s'en sortir.

Avec ces connexions aux États-Unis et en Angleterre notamment, la musique reggae côtoie tout au long de son histoire d'autres musiques. La culture deejay, celle qui consiste à faire poser un toaster sur un instrumental durant les battles de sound systems, à la radio ou simplement dans les soirées donnera naissance à la culture hip-hop dans les années 1970 à New York. La culture skinhead anglaise donnera de sacrés coups de pouce au ska et fera s'entremêler les kids noirs et blancs, qui ont la même vie dans les quartiers pauvres des grandes agglomérations. D'où l'ouverture du reggae à la culture rock, d'où Bob Marley et les artistes anglais comme Steel Pulse ou Aswad. D'où la scène 2-tone des mastodontes UB40 et Madness.


Les techniques et les mélanges poussent les producteurs jamaïcains à continuer d'innover. L'arrivée de synthés, comme le Casio MT-40, et de boîtes à rythme conçus aux États-Unis donnera le reggae digital, les nouveaux outils de studio équiperont les antres de King Tubby, de Lee Scratch Perry et consorts pour faire exploser le dub...

Le reggae est capable de côtoyer les plus hardcore de la mouvance techno et les plus radicaux de la mouvance hip-hop. De ce point de vue, c'est une musique d'avant-garde

«Le dancehall des années 1980, par exemple, découle d'une révolution technologique, d'une mutation de l'utilisation des machines, explique Alexandre Grondeau. Donc l'intégration des machines dans le reggae va créer pendant dix ou quinze ans à Kingston une évolution importante du reggae, mais qui reste dans une sorte de filiation que l'on retrouve dans énormément de styles musicaux qui s'électronisent. Dans les années 1980, la digitalisation est partagée par tout le monde.»


Une société capitaliste

La musique jamaïcaine allie une identité forte à une capacité incroyable à se nourrir d'éléments extérieurs. Et si elle perdure hors de l'île, en France, par exemple, c'est aussi en s'acoquinant avec des cultures alternatives existantes.

«Quand le mouvement teknival est apparu au début des années 1990 en Europe, dans toutes les free partys, il y avait des tribes. Chaque tribe avait sa sono et posait son son, et à chaque fois, il y avait une sono reggae. Pas d'un autre style. Ça montre bien aussi que le reggae est capable de côtoyer les plus hardcore de la mouvance techno et les plus radicaux de la mouvance hip-hop. De ce point de vue, c'est une musique d'avant-garde.»

La société jamaïcaine a évolué dans un monde capitaliste, ouvert. Sa musique aussi. Cela marque sa différence avec Cuba, île voisine de quelques encablures et dix fois plus grandes. Le message qu'elle a su véhiculer, très universel, a aussi fortement contribué à son exportation et à sa réappropriation par les cultures du monde entier. Mère du hip-hop, tante des musiques techno, ancêtre des culture clash et origines de Bob Marley... Si la musique jamaïcaine a su autant se renouveler et durer de manière pérenne sous ses différentes formes, ça n'est donc pas par hasard.

Brice Miclet
Brice Miclet (36 articles)
Journaliste
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