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Lettre à un étudiant gay néoparisien tenté par le vote FN

Nicolas Lebourg, mis à jour le 02.09.2016 à 18 h 09

Dans son dernier ouvrage, «Lettres aux Français qui croient que cinq ans d'extrême droite remettraient la France debout», notre collaborateur Nicolas Lebourg adresse une série de missives à des électeurs tentés par le bulletin FN, pas pour les raisonner, mais pour les resituer. Bonnes feuilles.

JOEL SAGET / AFP

JOEL SAGET / AFP

Cet article a été mis à jour avec un droit de réponse.

Dans son dernier ouvrage, Lettres aux Français qui croient que cinq ans d'extrême droite remettraient la France debout, à paraître le 25 août aux éditions Les Échappés (128 pages, 13,90 euros), notre collaborateur Nicolas Lebourg s'adresse à ceux qui, pour la première fois, s'apprêtent à mettre en avril 2017 un bulletin FN dans l'urne. Pas pour leur dire «ce qu'il faut penser, ni pour qui il faut voter», mais pour restituer quelques-unes de leurs «silhouettes» (la «caissière de Perpignan», le «gendarme catholique de Nantes», le «précaire d'Hénin-Beaumont») et rendre les dimensions et les enjeux de leur choix: «On va discuter et puis, après, il va falloir trancher. Vraiment.» Nous publions ci-dessous, dans une version condensée et remaniée avec l'accord de l'auteur, le chapitre intitulé «Lettre à un étudiant gay néoparisien». J.-M.P.

Hier, monsieur, vous étiez censé être la caricature de l’antilepéniste. Aujourd’hui, vous voilà une image d’Épinal de la construction médiatique d’un nouveau FN. Vous avez quitté ce que vous avez appris à appeler «la Province», pour venir brillamment faire une classe préparatoire à Paris. Vous souhaitez intégrer une grande école qui vous ouvrirait le monde. Vous avez découvert une société bien plus multiethnique que celle dont vous étiez coutumier. Vous vous êtes inséré à la nuit homosexuelle. Vous y avez été d’abord surpris des échanges fustigeant l’homophobie des Arabo-musulmans, puis, d’un soir à l’autre, effaré par des récits de bandes faisant la chasse nocturne aux gays dans le centre parisien, les tabassant ou les violant. La fête chemine avec la peur, aboutissant à cet «hédonisme sécuritaire» qui fut diagnostiqué pour comprendre les succès de Geert Wilders aux Pays‐Bas.

Rationnellement, il est pourtant délicat de réduire la question de l’homophobie à une plaie de la société multiculturelle, l’homophobie s'étant structurée idéologiquement au XIXe siècle et ces trente dernières années ayant été marquées par une acceptation croissante de la liberté sexuelle. Mais pour vous, il ne saurait faire de doutes que ces attaques sont l’œuvre de personnes originaires d’Afrique et du Maghreb. Votre propos est entendu par vos camarades de promotion, puisqu’il s’appuie à la fois sur la dimension du témoignage de la victime potentielle et sur le sens commun d’une corrélation entre immigration et violence. Le FN n’a d’ailleurs jamais mégoté pour mettre en avant la surreprésentation des immigrés en milieu carcéral et si d’aventure on vous signale que cette dernière est liée au défaut de garanties de représentation au procès, qui entraîne un usage plus intensif des comparutions immédiates et des détentions provisoires à l’égard des étrangers, vous rejetez l’argument, ravalé au rang d’argutie de «bobo».

Les déclassés basculeront-ils un jour vers le FN?

Cependant, pour d’autres, cette injure pourrait fort bien vous qualifier. Le terme est un mot‐valise qui permet de faire passer dans la classe dominante des individus plus dotés de capital culturel que financier, acquis à la transnationalité culturelle plus qu’à la globalisation financière, légion dans une ville comme Paris malgré un statut souvent précaire.

Ces déclassés pourraient‐ils un jour basculer vers le FN? Le parti a tenté ces dernières années de s’adapter au biotope parisien, en ciblant les gays (avec l’investiture d’un mannequin gay dans le troisième arrondissement) et les hipsters. Wallerand de Saint‐Just, son chef de file local, est un catholique traditionaliste qui, pour complaire à Florian Philippot et à la sociologie parisienne, n’a pas participé aux manifestations contre le Mariage pour tous.*

Mais il y a un paradoxe en la matière: si le FN aime plus que jamais mettre en scène médiatique les personnes diplômées et les membres de la technostructure qui le rejoignent, les électeurs de ces catégories sont relativement moins attirés par Marine Le Pen qu’ils ne le furent par son père. Entre l’élection présidentielle de 1988 et celle de 2012, le vote FN est tombé de 14% à 6% chez les cadres et professions intellectuelles, et de 9% à 7% chez les bac + 3 et plus. En revanche, le vote progresse chez les titulaires du baccalauréat (de 13 à 19%) et au niveau bac + 2 (de 10 à 13%). Ce résultat est à lier entre autres à l’extension de ces catégories et à leur déclassement social. Pareillement, le vote FN massif des non-diplômés (50% aux élections régionales de 2015) n’a rien à voir avec une moins bonne compréhension du monde qui ferait voter extrémiste, mais beaucoup avec un vécu structuré par les inégalités sociales.

«Prises de guerre»

Ces scores sont des raisons supplémentaires pour mettre en avant les néofrontistes disposant d’un capital social et/ou culturel. Le parti aime à médiatiser ce qu’il appelle ses «prises de guerre». De nombreux articles ont ainsi été consacrés au ralliement de Sébastien Chenu au FN, quoiqu’il s’agissait d’un cadre inconnu du parti sarkozyste et de l’animateur du fort méconnu groupe Gay‐Lib (pour «gays libéraux»), ou Matthieu Chartraire, «Mister gay 2015». Si bien qu’aujourd’hui, les attaques homophobes contre des dirigeants du FN vous paraissent être une preuve de la modernisation du parti. On a même vu des publications, et parfois des journalistes de gauche, «outer» de force des cadres frontistes –sans que cela d’ailleurs ne trouble leur électorat.

Sur cette question, j’ai peut‐être une précision à vous faire. Avec Joseph Beauregard, nous avions publié fin 2012 un ouvrage qui, dans son dernier chapitre, s’intéressait à la place prise par les homosexuels au sein du FN ces dernières années. Nous y expliquions que celle‐ci ne signifiait pas une opposition entre anciens et modernes, ni Jean‐Marie Le Pen ni Marine Le Pen n’étant homophobes. Mais nous avions observé que nombre de cadres frontistes s’agaçaient de ce qu’ils percevaient comme un «lobby gay» au FN, et qu’ils ne le faisaient pas pour des raisons de jugement moral quant à la sexualité. Ils estimaient que se constituaient des réseaux communautaires au sein d’un parti dénonçant les communautarismes, et considéraient qu’une tentative d’accaparement de sa présidente était en cours. Cela renvoyait enfin à deux conceptions différentes de la politique, entre une représentation issue de la société industrielle, où le politique est un bloc monolithique constituant une vision du monde, et une conception postmoderne, où chaque militant est libre de faire son marché idéologique.

En janvier 2013, l’hebdomadaire d’extrême droite Minute s’était saisi de l’ouvrage pour faire un dossier et une couverture sur «le lobby gay» au sein du FN, enclenchant une polémique publique et la dénonciation du titre par Marine Le Pen. Le thème est ensuite devenu un petit marronnier médiatique, tout en demeurant une question délicate à traiter. Avant de quitter le parti, Aymeric Chauprade reprit la même expression de «lobby gay» fin 2014. Un an après, je devais encore l’entendre dans des conversations «off» avec des membres du parti, qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels.

Mode de la dispute sociétale

Si vous alliez plus loin que le vote, jusqu’à l’adhésion, il y a bien sûr un collectif pour les jeunes qui a été fondé, et qui a eu le privilège de bénéficier du nom de «Marianne». Les jeunes talents sont choyés au FN: ils y trouvent une quasi‐indifférence quant à leurs mœurs lorsqu’ils sont gays, mais aussi une contre‐société chaleureuse, et surtout une reconnaissance sociale (près de 15 % des candidats FN aux dernières municipales avaient moins de 30 ans, sans omettre que le plus jeune sénateur et le plus jeune député sont frontistes). Si les jeunes gens comme vous peuvent donc bénéficier ici d’un accélérateur social dans une société si cadenassée, le parti y trouve son compte en fidélisant de jeunes cadres qu’il aura lui‐même formés.

Relativement à votre segment social, le parti n’a guère été desservi par son tiraillement entre les lignes Philippot et Maréchal‐Le Pen. Il n’est certes pas un hasard qu’après l’exclusion de son père du FN, la première déclaration de Marine Le Pen ait été pour annoncer qu’elle abrogerait la loi Taubira si elle était élue présidente. Un an après, Florian Philippot a sonné la charge contre les partisans de Marion Maréchal‐Le Pen en persiflant contre une abrogation aussi importante que celle de «la culture du bonsaï». Le député Gilbert Collard, plus proche de sa consœur que du vice‐président, a répondu que la loi serait abrogée avec conservation des mariages et des droits acquis. En somme, la ligne demeure très floue.

Cela importe‐t‐il? Une enquête a montré que 32,45 % des couples gays mariés a voté FN aux élections de décembre. De même, les études ont fait litière de la rumeur journalistique qui voulait que l’électorat d’origine arabo‐musulmane se soit désaligné du vote socialiste à cause de la reconnaissance du droit au mariage pour les homosexuels. Ce mouvement s’explique d’abord par une insatisfaction sur des questions comme le logement ou la sécurité. Ces deux faits simultanés laissent à penser que les questions societales participent certes du combat culturel qui construit le vote, mais qu’en dernier ressort, elles demeurent moins structurantes que la question des conditions de vie –tout comme le survote frontiste important chez les employées, malgré les menaces contre l’avortement en 2012. Si la mode de la dispute sociétale passait, le train que vous prenez serait‐il encore le bon?

Droit de réponse de Wallerand de Saint Just:

«Vous avez mis en ligne le 24.8.2016 sur le site Slate, un écrit d’un M. Lebourg intitulé «Lettre à un étudiant gay néoparisien tenté par le vote FN». Je suis mis en cause dans cet article de la façon suivante: Wallerand de Saint‐Just, son chef de file local, est un catholique traditionaliste qui, pour complaire à Florian Philippot et à la sociologie parisienne, n’a pas participé́ aux manifestations contre le Mariage pour tous…*

 Je désire répondre: si je n’ai pas participé aux manifestations contre le mariage pour tous, ce n’est pas, comme vous me l’imputez, pour «complaire» à Florian Philippot, mais en vertu de raisons politiques bien précises qui me sont personnelles.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (54 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
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