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La danse peut-elle devenir un sport olympique?

Agathe Charnet, mis à jour le 19.08.2016 à 10 h 46

Les danseurs participent aux Jeux lors des cérémonies d'ouverture et de clôture. Mais peut-on imaginer un jour mêler les médailles aux pointes et aux tutus?

Les danseurs, des artistes dans des corps d'athlètes I FRANCOIS GUILLOT / AFP

Les danseurs, des artistes dans des corps d'athlètes I FRANCOIS GUILLOT / AFP

«J'ai pas mal regardé les épreuves de gymnastique artistique au sol et les filles intègrent beaucoup d'éléments dansés. C'est vrai que ça m'a posé question: je me suis demandé si nous, les danseurs, pourrions faire partie de la compétition..

Leeroy Boone a 21 ans. Formé à l'école de danse de l'Opéra national de Paris, il s'apprête à intégrer le corps de ballet du Hamburg Ballett en Allemagne. La vie de ce jeune danseur, au service du chorégraphe néo-classique John Neumeier, est déjà rythmée par les tournées sur les plus grandes scènes de la danse: le Harris Theater à Chicago, le Bunka Kaikan à Tokyo ou encore le vénérable Théâtre Bolshoï à Moscou.

Mais s'il y a un déplacement que Leeroy Boone n'a pas eu l'occasion de faire cette année en tant que danseur, c'est bien un passage par Rio de Janeiro. Si de grands chorégraphes sont conviés à orchestrer les cérémonies d'ouverture ou de clôture des Jeux olympiques – on peut citer Philippe Decouflé en 1992 à Albertville ou Dimitris Papaioannou à Athènes en 2004–, la danse, en tant que discipline médaillée, est résolument absente lors de la compétition internationale.


Parade d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver d'Albertville par Philippe Decouflé en 1992.

En France, la danse est pourtant organisée comme une discipline sportive au sein de la Fédération française de danse depuis le mois d'octobre 1969. Agréée par le ministère de la Jeunesse et des Sports en 1970, elle rassemble aujourd'hui près de 84.000 licenciés et regroupe aussi bien les disciplines dites «artistiques» (classique, contemporain, jazz...) que les «danses de salon» en passant par le hip-hop ou la pole dance. Face à une telle variété d'univers et de danseurs, difficile d'imaginer la mise en place d'une harmonisation olympique.

«C'est d'autant plus complexe que considérer la danse comme un sport est une position assez récente, en comparaison, par exemple, à l'histoire de la danse classique qui est née au temps de Louis XIV, explique Laetitia Basselier, normalienne et doctorante en philosophie de la danse classique à l'iniversité Lille-III. Amener la danse aux Jeux olympiques exige d'inventer de nouvelles manières de la présenter

«Danse avec les stars» sur un podium 

Faire de la danse un sport à part entière, c'est là le cheval de bataille des adeptes de la danse sportive ou «Dance sport», ces danses de salon adaptées à la compétition internationale dont les pas extrêmement codifiés permettent l'attribution de points. En 1997, le Comité international olympique (CIO) a reconnu la danse sportive et a désigné la World Dance Sport Federation (WDSF) comme fédération internationale officielle.

« Nous œuvrons activement pour l'entrée de la danse sportive comme une discipline médaillée aux Jeux olympiques, explique Roland Hilfiker, directeur de la communication de la WDSF. C'est un long processus car la profession elle-même est très divisée.» 

La danse sportive demeure, en effet, boudée par le CIO et ce même après avoir été présentée hors-compétition aux Jeux olympiques de Sydney en 2000.

Des émissions comme “Danse avec les stars”, déclinées partout dans le monde, permettent au grand public de découvrir notre sport et les efforts de nos athlètes

 

Si les Jeux de Tokyo en 2020 consacreront le surf, le skateboard, le karaté ou l'escalade au rang des nouveaux sports médaillés, il n'est pas question pour le moment de voir des danseurs sur le podium.

«Nous avons bon espoir pour 2024, confie néanmoins Roland Hilfiker. Des émissions comme "Danse avec les Stars", déclinées partout dans le monde, permettent au grand public de découvrir notre sport et d'apprécier les efforts de nos athlètes.»


La danse sportive rêve des Jeux olympiques

Mais du côté des danses dites «artistiques», on imagine plus difficilement des danseurs étoiles bardés de médailles d'or. «Les danses classiques ou contemporaines sont faites pour être pratiquées sur scène, au service d'un ballet ou d'un chorégraphe, affirme Amélie Bertrand, journaliste et auteure du site Danse avec la Plume. Elles sont très différentes des danses sportives qui correspondent à des chorégraphies pré-déterminées. Cela me semble compliqué d'imaginer la danse classique ou contemporaine aux Jeux olympiques. La danse est un art tellement subjectif, qu'il serait extrêmement délicat de le juger.»

Des athlètes comme les autres?

La difficulté à départager les danseurs dans le cadre d'une compétition est un dilemme que partage également Cathy Bisson, chorégraphe et enseignante au Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP). «Étant moi-même juge lors de concours ou d'auditions, je sais que les notes varient selon les sensibilités. Le dix d'un membre du jury peut valoir le deux d'un autre! La technicité du danseur n'est d'ailleurs pas déterminante. Un danseur peut-être excellent techniquement et manquer de présence tandis que quelqu'un de moins bon irradiera sur scène.»

Si le danseur est un artiste, il est aussi un athlète de haut niveau, qui s'entraîne six heures par jour depuis l'enfance

Si elles ne sont a priori pas prêtes de rejoindre les Jeux olympiques, les danses dites artistiques ont néanmoins connu de petites révolutions en considérant davantage le danseur comme un sportif. Le passage-éclair du chorégraphe Benjamin Millepied à la direction de la danse à l'Opéra de Paris, de 2014 à 2016, a notamment permis de proposer aux danseurs des soins davantage adaptés à leur pratique physique. Visites chez le kinésithérapeute ou chez l’ostéopathe, cours de yoga et programmes nutritionnels font désormais partie de leur quotidien au même titre que les cours de danse du matin, le travail de répétition et les représentations nocturnes.

«Je trouve cela formidable, s’enthousiasme Cathy Bisson. Si le danseur est un artiste, il est aussi un athlète de haut niveau, qui s'entraîne six heures par jour depuis l'enfance. Il est indispensable d'encadrer davantage la pratique physique.» 

Et pour cause, la pratique intensive de la danse –comme toute discipline de haut niveau– à un impact considérable sur le corps. Le danseur étoile Benjamin Pech, qui a fait ses adieux à l'Opéra de Paris en février 2016, expliquait ainsi à Libération avoir «une hanche d’un homme de 80 ans» à seulement 42 ans. Tandis que l'étoile Sylvie Guillem au moment de sa retraite confiait à Télérama en 2015 alterner après le spectacle, à la façon des rugbymen, «un bain glacé d'une minute –avec des kilos de glace jetés dans l'eau, c'est très, très froid.. —, douche chaude de trois minutes, re-bain glacé d'une minute, re-douche chaude de trois, pour finir sur le bain glacé». Un investissement physique et un suivi que la jeune garde de la danse a parfaitement intégré:

«Il y a deux ans j'ai été blessé au pied, j'ai eu une fracture du ligament, se souvient de son côté Leeroy Boone. J'ai été pris en charge dans un centre de rééducation dédié aux sportifs blessés. Pour la première fois, j'ai vraiment réalisé que nous étions nous aussi comme des athlètes. Notre corps doit être à la hauteur de notre discipline, il doit être prêt à supporter la danse pour devenir le medium d'une expression artistique.»

Un monde de concours, pas de compétitions

Si cette «expression artistique» semble, par essence, inquantifiable en terme de performance, Cathy Bisson du Conservatoire de Paris ne s'avoue néanmoins pas entièrement réfractaire à une inclusion de la danse au sein des Jeux olympiques. Après tout le patinage, par exemple, mêle exigences techniques et artistiques. 

«C'est vrai que cela pourrait permettre au grand public de mieux connaître la danse et les danseurs. Mais il faudrait imaginer des épreuves communes avec des critères bien définis. Un peu comme c'est déjà le cas lors des concours.»


Extraits du Balley Le Corsaire lors du concours de Varna en juillet 2016

Car si la danse artistique n'est pas un univers de compétition stricto sensu, elle reste un monde de concours, régi par la loi du numerus closus. Concours pour obtenir des prix prestigieux, auditions pour entrer dans une école ou une compagnie, concours interne à l'Opéra de Paris pour monter en grade: la liste est aussi longue qu'une carrière est réussie. Lors de ces épreuves, les danseurs sont appelés à improviser mais aussi à exécuter des variations –des extraits phares de ballets– qui permettent de faire preuve de toute leur technicité et de leur capacité d'incarnation des grands rôles du répertoire.

« Si on cherche vraiment un point de comparaison, un concours comme celui de Varna, en Russie, pourrait ressembler –d'une certaine façon– aux Jeux olympiques de la danse, analyse Amélie Bertrand de Danse avec la plume. Les danseurs viennent des quatre coins de la planête pour tenter de se faire repérer. Et pas seulement des lieux historiques de la danse classique et contemporaine. L'Asie est devenue extrêmement présente et les danseurs d'Amérique latine, notamment du Brésil, sont de plus en plus remarqués.»

Des danseurs du monde entier qui pourraient, peut-être, former un jour des équipes olympiques. En attendant que les pointes et les tutus envahissent les stades, Leeroy Boone se plaît à rêver:

«Si les danseurs classiques et contemporains allaient aux Jeux olympiques, on pourrait montrer au monde entier ce qu'est vraiment la danse. Il y aurait des reportages, un plus grand intérêt pour notre travail. Et aussi, cet engouement patriotique, ce sentiment incroyable d'avoir un pays entier derrière soi... Oui, ça pourrait vraiment être une idée!»

Agathe Charnet
Agathe Charnet (22 articles)
Journaliste
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