France

Les médias ont-ils traité l'attentat de Nice différemment du 13-Novembre?

Jérémy Collado, mis à jour le 10.11.2016 à 17 h 44

Beaucoup de Niçois trouvent que les médias parisiens ont oublié trop vite la tragédie vécue par leur ville. Climat local, polémiques, difficulté à nommer l’acte de Mohamed Lahouaiej Bouhlel... Les explications et les différences sont nombreuses.

Montage de unes du Monde, de Libération et du Parisien au lendemain de l'attentat de Nice.

Montage de unes du Monde, de Libération et du Parisien au lendemain de l'attentat de Nice.

Nice (Alpes-Maritimes)

Un an après les attentats du 13 novembre 2015 survenus à Paris et Saint-Denis, nous republions cet article.

Comme journaliste à Nice-Matin, sur le pont pendant l’attentat sur la promenade des Anglais dès le 14 juillet, et dans les jours qui ont suivi aux côtés de mes collègues, j’ai d’abord envie de répondre oui. Oui, les médias nationaux (parisiens) sont rapidement passés à autre chose.

Parce qu’ils étaient loin du sud de la France et qu’ils pensent que Nice, cinquième plus grande commune de France, est une ville moyenne de province, où le salafisme n’a pas cours. Parce que, contrairement à ce qui s'est passé pour les attentats du 13 novembre 2015, commis par trois équipes coordonnées, ils ont du mal à qualifier cet acte de «terrorisme islamiste», bien qu’il ait été revendiqué par Daech et que son mode opératoire corresponde aux injonctions de l'organisation. Parce que beaucoup de journalistes n'étaient pas physiquement présents sur la Promenade des Anglais ce soir-là et n’ont pas vu les visages, les pleurs, la douleur. Parce qu’ils connaissent mal la province, Nice en particulier, qui ne se réduit pas à sa mauvaise caricature –des retraités, des bourgeois et des racistes, comme on l’a malheureusement vu dans les jours qui ont suivi. «Le seul Niçois médiatisable est-il forcément le Niçois raciste, ou l’attentat de Nice provoque-t-il un effet de loupe déformant sur l’ensemble de l’actualité?», demandait justement Daniel Schneidermann dix jours après l'attentat, en interrogeant déjà le traitement médiatique de l'attaque.

Je ne suis d'ailleurs pas le seul à me poser toutes ces questions. Peut-être nous trompons-nous. Peut-être sommes-nous paranos. Peut-être est-ce, aussi, un point de vue caricatural. Mais je n'arrive pas à me défaire de ce sparadrap: Nice est-elle si différente et, à ce titre, mérite-t-elle moins d’égards alors qu’elle souffre? «Chez nous, c'était rigoureusement le même traitement», m’assure d’emblée David Doucet, rédacteur en chef web aux Inrockuptibles, qui est parti en reportage à Nice dès le vendredi avant de partir en vacances. «On a un prisme très parisiano-centré dans le traitement de l'actu. Mais aux Inrocks, on a fait une couv' sur Nice, donc c'est un contre-exemple.»

Chez nous, c'était rigoureusement le même traitement

David Doucet, Les Inrocks

Il n’empêche qu’un mois après, en parlant avec des Niçois dans la rue, avec des élus, avec des amis, nous avons le même sentiment: tout ça est allé vite. Et les médias nationaux sont rapidement passés à autre chose, car une actualité en chasse une autre. Rapidement, le coup d’Etat en Turquie, le 15 juillet, a rejoint Nice en haut de l’affiche médiatique, même si, la tête dans le guidon, je n’ai pas pris conscience de l’évènement sur le moment. Puis est venu, le 26 juillet, Saint-Etienne-du-Rouvray et l’assassinat du prêtre Jacques Hamel, qui «portait une charge symbolique immense et différente», souligne François Ernenwein, rédacteur en chef de La Croix. «Qu’on le veuille ou non, même les Français qui ne sont pas catholiques ressentent une appartenance sociologique à cette religion», ajoute-t-il, tout en rappelant par ailleurs l'atrocité du drame de Nice. Lui comme ses collègues au journal ont tout fait pour que le traitement journalistique soit le même lors du 13 novembre à Paris, du 14 juillet à Nice et ensuite à Saint-Etienne-du-Rouvray. «Mais l’émotion est tributaire du discours politique et médiatique», poursuit-il. «L’après-Nice fut très compliqué en grande partie à cause du micro-climat niçois. Très vite, les mots choisis par Estrosi n’ont pas favorisé le rassemblement qu’on attend tous après ce genre d’événements. C’est certainement ce qui donne ce ton différent.»

«Avec Nice, on a tout de suite basculé sur la polémique politique»

L’attentat de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, était le premier de grande ampleur depuis des décennies. Il a touché des journalistes. Cela a joué dans l’émotion, l’écho et le recueillement des Français qui se sont retrouvés le 11 janvier autour d’un slogan: «Je suis Charlie». Derrière ce slogan, c’était encore la «liberté d’expression» que les manifestants défendaient, alors que les terroristes attaquaient plus largement la France, ses valeurs, son identité.

«La France a subi un nombre élevé d’actes terroristes depuis plusieurs mois», rappelle de son côté Luc Bronner, directeur des rédactions du Monde depuis 2015, qui souligne que six journalistes ont été envoyés par la rédaction à Nice et assure qu’il n’y a jamais eu la volonté, au journal, de traiter différemment cet attentat.

«Je ne pense pas que les Français s’habituent mais l’impact des attentats évolue aussi. Les chocs sont différents, peut-être moins spectaculaires, mais aussi plus profonds. Il ne faut pas oublier que les attaques du Bataclan et des terrasses ont eu lieu dans les Xe et XIe arrondissements de Paris, là où vivent beaucoup de journalistes. La mobilisation a été plus rapide et plus forte.»

Les attaques du Bataclan et des terrasses ont eu lieu dans le 10e et le 11e arrondissements de Paris, là où vivent beaucoup de journalistes

Luc Bronner, Le Monde

Lui aussi met en avant le rôle des politiques, qui se sont écharpés sur la sécurité dès le soir de l’attentat. «En terme de place dans le journal, on en a fait autant que pour le 13 novembre», assure-t-il, sans jamais chercher à hiérarchiser les deux attentats. «Mais ce décalage qui peut exister est du à deux différences importantes sur le fond: pour le 13 novembre, on a su très vite qu’il restait des terroristes dans la nature et qu’il y avait des ramifications à l’étranger. Sur Nice, on est dans un déroulement différent. Ensuite, après le 13 novembre, on a ressenti une concorde et une unité nationale. Avec Nice, on a tout de suite basculé sur la polémique politique, qui a pris le pas sur l’émotion.»

A Nice, l'enquête fut rapidement bouclée. Conséquence: moins de feuilletonnage de l'attentat. Et plus d'interprétations sociologiques sur la ville, le microcosme politique... «Après tous les attentats, il y avait une sorte de baseline: pas de haine anti-musulman, pas de paroles racistes. Or, ces choses-là sont remontées à Nice», souffle un rédacteur en chef. «Dans la psychologie des Français, tout ce qui divise provoque des réticences. Y compris pour le traitement journalistique.» Nice, une ville aux forts particularismes, avec sa minute de silence transformée en salve d’applaudissements et ses quelques sifflets contre Manuel Valls et le pouvoir central, est donc apparue en décalage avec le reste de la France. Est-ce une raison pour l’oublier? «Dans tous les cas, ça a biaisé la perception qu’on avait de cet attentat.»

«Peut-on faire ce genre de portraits pendant des années et des années?»

Au Monde, le choix de faire un «mémorial» avec le portrait de toutes les victimes des attentats du 13 novembre puis de Bruxelles avait marqué les lecteurs. Si Nice-Matin en a réalisé un, aujourd’hui, il n’y en a toujours pas pour les victimes de Nice dans le quotidien de l'après-midi. «On a prévu de le faire et on a pris cette décision très rapidement», jure Luc Bronner. «Mais il faut bien le faire. On est sur des sujets compliqués, avec une forte charge émotionnelle pour les familles et pour les journalistes.» Sans oublier que le profil sociologique des victimes, plus divers à Nice, rend plus compliqué le travail d'approche des journalistes. Les morts du Bataclan et des terrasses étaient pour la plupart des jeunes connectés, sensibles à la communication sur les réseaux sociaux: retrouver leurs amis et leurs connaissances est sans doute moins difficile que d'arriver à retrouver des familles de victimes populaires.

Pour le mémorial de Paris, les journalistes avaient un cahier des charges à respecter: visiter les familles, leur demander leur avis et une photo, pour un article bourré d’informations de seulement 3.000 signes. En tout, près de cinquante journalistes s’y sont mis pendant plusieurs semaines. Or l’attentat de Nice a eu lieu le 14 juillet... en pleine période de vacances scolaires. «C’est important de prendre notre temps. De ne pas se précipiter», prolonge Luc Bronner. «Mais il y a aussi une dernière question: les attentats peuvent se reproduire. Peut-on faire ce genre de portraits pendant des années et des années?»

Cruelle question qui pose aussi les bases d’une réflexion sur la fabrique de l’information. Et les conditions de travail des journalistes. «Il ne faut pas se leurrer: dans le journalisme, il y a Paris et le désert français médiatique», affirme un autre rédacteur en chef d’un quotidien national. «Parmi les incompréhensions du milieu, il y a aussi Estrosi qui, pour beaucoup, a dérapé. Certains journalistes n’hésitaient pas à dire qu’il devait se rappeler par qui il avait été élu au Conseil régional [la gauche avait appelé à voter en sa faveur dans un second tour avec le FN, ndlr]. Tout le monde regrettait qu’il replonge dans sa caricature.» Mais ce point de vue personnel d’un journaliste a-t-il quelque chose à voir avec son métier? C’est ainsi: majoritairement à gauche et parisiano-centrés, les journalistes ont ressenti moins d’empathie pour une ville de droite dirigée par un homme de droite que pour les morts de leurs quartiers. Une sorte de loi du mort-kilométrique adaptée aux journalistes eux-mêmes.

Quant à la polémique sur la sécurité, elle aurait mérité un traitement plus objectif: comment reprocher à Christian Estrosi de demander des comptes à l’Etat sur la sécurité de sa ville? En la matière, le récent passage de témoin entre lui et Philippe Pradal, son premier adjoint qui a pris les rênes de la mairie, a certainement pesé dans la balance: nombreux sont les journalistes à moquer cette inversion des rôles pas toujours égalitaire. «Estrosi a réagi comme une bête blessée. Il était atteint. Il a attaqué le gouvernement car il ne pouvait pas faire autrement», avance un de ceux qui le connaît bien à Nice.

Plus d’un mois après que ce camion a fauché et tué 85 personnes et blessé tant d’autres, il n’y a toujours pas d’hommage national, comme l’avait pourtant évoqué François Hollande à Christian Estrosi en montant les marches de la préfecture des Alpes-Maritimes. L’ancien maire de Nice a d’ailleurs écrit une lettre au Président de la République au début du mois d'août, afin de savoir si cet hommage national était encore d’actualité et si les familles étaient d’accord. Pour l'instant, rien de nouveau. «Quand on voit que le Président ne prend pas la peine de se rendre à une minute de silence en mémoire de 85 pauvres victimes et par contre se rend directement sur place après l’assassinat d’un prêtre en Normandie, c’est à se demander si pour lui, il n’y a pas deux catégories de citoyens», déplore une source à la mairie. A Nice, les plaies vont mettre du temps à se refermer. Les journalistes seront-ils à la hauteur de leur responsabilité pour panser ces blessures?

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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