Sports

Ne courez pas le marathon (vous avez bien mieux à faire)

Stéphane Jourdain, mis à jour le 10.02.2017 à 17 h 28

Voici toutes les bonnes raisons de ne jamais se lancer dans l'aventure des 42,195 km.

Des marathoniennes lors des JO de Rio. DAMIEN MEYER / AFP.

Des marathoniennes lors des JO de Rio. DAMIEN MEYER / AFP.

Cet article a été publié pour la première fois à l'occasion du marathon des J0 2016 mais ce qui y est raconté esttoujours d'actualité: marathonniens amateurs, préparez-vous bien! 

Courir un marathon… A-t-on déjà vu perte de temps et d’énergie plus criante?

C’est l’été et vous faites peut-être partie des 22.000 fadas déjà inscrits au marathon de Paris 2017. Ou des 30.000 fanatiques qui vont se jeter sur la deuxième vague d’inscription, en septembre. Si vous vivez dans le sud, vous avez peut-être déjà votre dossard pour le deuxième marathon le plus populaire de France, Nice-Cannes. Dimanche, vous pousserez peut-être même le masochisme jusqu'à passer deux heures devant votre télé pour regarder le marathon hommes des JO de Rio. Histoire d’assister à la victoire d’un Kenyan (comme sur l'édition féminine), devant une poignée d’autres Kenyans... Une semaine plus tard ce sera (déjà) la rentrée et vous ne penserez plus qu’à ça: votre marathon –en novembre à Nice, en avril à Paris. Et à votre plan d’entraînement. Une fois que vous en aurez fini avec les tours de lac du bois de Boulogne, les séances de fractionnés sur la Croisette et les séances d’étirements d’un ennui mortel, vous allez peut-être atteindre le saint graal, ce rêve qui n’a aucun sens, coûte beaucoup de temps, brûle beaucoup d’énergie et ne rapporte rien: finir un marathon. Yeah.

Certains ne verront dans cette giclée textuelle que la chronique frustrée d’un troll scrogneugneu en quête de clic. Un peu comme le type dépressif qui a méthodiquement compilé les pires ratés des joueurs de foot français pendant l’Euro. Mais la vérité est tout autre et ce sont bien les runners à la petite semaine et autres apprentis marathoniens en mal de reconnaissance qu’il faudrait clouer au pilori pour avoir réussi cet improbable exploit: faire d’un vice assommant une vertu respectée de tous. Le marathonien, ce troll taille XXL.

Au moins cent heures de préparation

Courir un marathon est une perte de temps si flagrante qu’on s’étonne d’avoir à coucher cette réalité à la surface de votre écran rétina. En 2014, quelque 100.000 coureurs ont fini un marathon en France, l’équivalent de la population de Nancy. Si on compte cent heures de préparation par participant (c’est souvent plus), cela représente tout de même dix millions d’heures d’entraînement, pour le seul plaisir d’en baver un jour sur 42 km 195. Soit 1.141 années de course autour du lac du bois de Boulogne! L’équivalent de quinze vies humaines bien remplies qui partent en sueurs au fond du lac!

Et encore, on ne compte pas le temps perdu à tenter de trouver sur les forums internet une solution à ses tracas du quotidien. Car le forum internet est le seul VRAI ami du marathonien. Son compagnon de tous les jours. Pour discuter avec d’autres âmes en peine de la marque de son slip sans couture, de la valeur énergétique des gels coups de fouet qu’il va s’envoyer derrière les oreilles au 22e km ou de la nécessité ou non de s’étirer à froid après la course. Sans parler d’autres sujets aux répercussions considérables: vous trouverez par exemple sur ce forum 54 réponses à la question «Quelqu’un a une astuce pour faire caca le matin avant un marathon?» (Manifestement, il faut boire un verre d’eau froide très tôt le matin...).

Quel gâchis. Imaginez ce qu’on pourrait faire de toute cette réserve de temps. Chaque année, 100.000 Français pourraient apprendre à se débrouiller en chinois ou en arabe. 100.000 Français pourraient acquérir quelques notions de code, peut-être suffisamment pour entamer une nouvelle carrière. 100.000 Français pourraient distribuer des repas aux Restos du cœur deux ou trois fois par semaine, devenir gendarme réserviste ou jouer régulièrement à Tetris géant. Et à la place que font-ils? Ils courent, ils courent et ils courent encore.

Une passion qui coûte cher, quoi qu’en disent les croisés du running. Il faut débourser jusqu’à 115 euros pour décrocher un dossard pour le marathon de Paris. On connait des Français qui vont lâcher 3.340 euros (le prix du ticket minimum chez Thomas Cook voyage) pour avoir la chance d’aller frotter leurs tétons aux parois froides des skyscrapers de New York. Une course si onéreuse que même les quinquas du Figaro ne peuvent pas se l'offrir sans filouter un peu... Ce n’est pas tout: une bonne paire de chaussures coûte au moins 120 euros et les spécialistes ès running nous apprennent qu’il faut en changer tous les 500 kms. Ces petits bijoux post-modernes ne vous feront même pas toute l’année ! Même la mode récente qui consiste à courir sans artifice pour se frotter au mieux à l’expérience originelle du running –bref, aux Kényans qui courent pieds nus sur les hauts plateaux de la Vallée du Rift– a été bouffée par le marketing et c’est ainsi qu’il existe maintenant une série de produits qui coûte les yeux de la tête et que le service marketing de Nike a joliment baptisé des «chaussures de running sensation pieds nus».

Une épreuve qui broie le corps à petit feu

Mais pourquoi courent-ils? Je n’en sais rien.

J’espère juste que ce n’est pas «parce que courir c’est bon pour la santé». Car disons le tout de go, les études vont toutes dans le même sens: préparer un 42km broie le corps à petit feu. «Apposez de la glace sur toutes les zones où vous souffrez d’une inflammation quatre fois par jour, notamment quand il s‘agit des genoux et chevilles. Le plus souvent les blessures arrivent sournoisement, sans prévenir», nous conseille un site internet. Voilà qui ressemble plus à de l’automutilation qu’à du développement personnel! Une vaste littérature s’intéresse à la casse pendant les marathons. Et selon ces études, près de 10% des marathoniens font appel aux services des secouristes pendant une course. Qu’il fasse un peu chaud à Paris en avril et c’est carrément «l’hécatombe»... Qui a déjà vu le spectacle des coureurs qui s’effondrent dans les contre-allées du bois de Boulogne à la fin du marathon de Paris, n’est pas prêt de l’oublier… Moins romantique: pendant les marathons, près de 80% des coureurs endurent des problèmes gastriques du type ballonnements, crampes gastriques, reflux ou vomissements. Ca fait envie… D’autres runners n’auront pas fait attention aux humeurs boudeuses de leur bide, leur attention étant entièrement accaparée par les petites et grandes galères dermatologiques qui enquiquinent tout runner au-delà d’un semi. Ampoules au pied (un coureur sur trois), tétons en sang (un sur six) ou ongles incarnés (un sur quarante) ne vous donnent-ils pas immédiatement envie de sauter sur une paire d’Asics? Bref, nos amis runners devraient sérieusement se méfier quand ils voient les organisateurs d’un marathon appeler les médecins à s’inscrire à leur course dans le but même pas caché d'aligner au départ un maximum de secouristes prêts à prendre en charge avec célérité les types qui tournent de l’oeil pendant la course?

Je ne vous parle même pas des pépins physiques qui sont l’apanage des énervés qui courent pieds nus. Et de ceux qui courent leur marathons à reculons (si, si il y en a...).

D’ailleurs, nul besoin de courir le marathon pour se blesser. Il suffit de le préparer. Une étude scrutant la condition physique de 255 participants engagés dans un plan de préparation classique pré-marathon (en 32 semaines) montre que 35% d’entre eux ont été confrontés à des blessures liées à leur pratique excessive de la course. Une autre enquête s’est intéressée à la condition physique de 725 hommes alignés au départ du marathon de Rotterdam en 2005. Plus de la moitié d’entre eux ont été confrontés à une blessure dans l’année. Parmi ceux qui se sont blessés juste avant la course, un quart souffrait toujours d’une façon ou d’une autre trois mois après…

Parfois, les participants à un marathon meurent. Mais heureusement, c’est plutôt rare. Mais que les chanceux qui restent en vie, ne se fracturent pas les métatarsiens ni ne se froissent la bandelette ilio-tibiale ne se rassurent pas trop vite. Même s’ils ne se sont pas blessés, leur hobby ne va en rien les aider à booster leur santé. D’une façon générale les marathoniens n’arrivent pas à perdre du poids et si l’exercice aérobic est plutôt bon pour le coeur, trop d’exercice aérobic entraîne une réduction de ses capacités pulmonaires...

Un joli statut Facebook et une pluie de likes

Mais bon dieu, pourquoi courent-ils donc? On ne va pas se mentir, si les marathoniens font tout ça, ce n’est pas pour avoir une vie plus saine ou gratter six mois d’espérance de vie. Si les marathoniens font tout ça c'est pour faire un joli statut Facebook, de ceux qui récoltent une pluie de likes qui font du bien à l’ego. Sur ces dix dernières années, le nombre des inscrits aux marathons évolue très exactement comme la courbe des users de Facebook. Les applis du type Runkeeper, Nike+ ou Strava ont permis à ces frustrés de l’égo de briller, au moins le temps d’un dimanche soir, sur leur réseaux sociaux préférés. Combien de «friends» nous inondent de leur statut Facebook du type «encore 12 km d’avalés en moins de 1'05 aujourd’hui, well done!! Marathon de Paris jours J -125!!!». Qui, à l’issue d’une journée passée à mouler dans son canapé devant les épreuves de tir à l’arc des JO de Rio, n’a jamais voulu étrangler l’un des auteurs de ces statuts maléfiques?

Ces gars-là ne finissent pas un marathon pour gagner une médaille ou une coupe, mais pour se prouver qu’ils ont pu aller au bout de leur programme d’entraînement, avec tout ce que ça implique de motivation qui ne défaille pas. C'est l'exercice de sa volonté qui compte, plus que l'objectif à atteindre. Comme gravir l'Everest, juste parce que la montagne est là. Le plus dingue, c’est que cette manie monomaniaque est récompensée à chaque fois par des foules qui applaudissent en chœur ou des «likes» sur Facebook, même si elle n’a aucun sens –au moins l'Everest, lui, offre une belle vue. Et dans cette envie de prouver au monde qu’on peut aller au bout de quelque chose, n’importe quel objectif fera l’affaire, aussi stupide soit-il, même courir 42 km. Quel temps gaspillé, quelle énergie gâchée. Si le runner veut célébrer sa capacité à la discipline, si, pendant des mois, il est prêt à suivre à la lettre un plan d’entraînement ardu, alors peut-être devrait-il se consacrer à quelque chose de plus utile. Au lieu de dépenser ce temps à montrer qu’on l’a dépensé, poursuivons donc un objectif qui a du sens.

Même si. Même si vous trouverez peu de séquences dans la vie qui collent autant la chair de poule que le finish d’un marathon. Tous les arguments listés dans cet article sont vrai. Mais aucun ne résistera à la magie d’un finish couronné de succès. Gravir l’avenue Foch, sous les applaudissements de milliers d’inconnus, avec l’Arc de Triomphe en vue et dans les oreilles les nappes géniales du «Contact» des Daft Punk. Passer sous la porte de Brandebourg et se noyer dans les hourras de la foule à l’issue d’un 42k dans les entrailles d’une des villes les plus fascinantes du monde. Avaler les dernières collines de Central Park, escorté dans le casque par Jay-Z, avec un peu partout ces gamins qui tendent la main pour glaner un check. La magie d’arriver en finisher. D’avoir gagné contre soi et contre personne d’autre. Ce plaisir est sans doute très con mais il est indépassable. Je vous laisse, je dois m'entraîner pour mon huitième marathon: Buenos Aires, en octobre.

Stéphane Jourdain
Stéphane Jourdain (3 articles)
Journaliste. Auteur de «French Touch : Des raves aux supermarchés, l'histoire d'une épopée électro» (éd. Castor Music)
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