France

Est-ce que stalker, c’est tromper?

Temps de lecture : 9 min

Avant, le stalking était considéré comme un truc de pervers. Mais ça, c’était avant.

Spy cat | Eric Sonstroem via Flickr CC License by
Spy cat | Eric Sonstroem via Flickr CC License by

À chaque fois que je parle du stalking en société, j’ai toujours le droit à deux réactions. Certaines personnes me regardent avec cet air bloqué qui me fait croire qu’elles frôlent l’apoplexie. Soit elles ne voient pas de quoi je parle soit elles sont allergiques à l’anglais. D'autres baissent irrémédiablement les yeux, coupables de s’adonner à ce genre de pratique.

À l’origine, le stalking est ce que Wikipedia appelle pompeusement du «harcèlement névrotique». Une personne va devenir obsédée par une autre et la suivre avec une attention maladive. La plupart du temps, c’est parce qu’il y a des sentiments (non partagés, vous vous en doutez) dans l’histoire. Mais avec l’émergence des réseaux sociaux et de Facebook, le stalking a pris de nouvelles formes.

Entre amis, on se traite gentiment de «stalkeur» quand untel dit avoir regardé les photos de cette fille, rencontrée en soirée. Ceux qui le font ne se comparent absolument pas à un homme qui suivrait une femme jusqu’à chez elle, ou dans un centre commercial comme dans la chanson «One Way or Another», du groupe américain Blondie.

Pourtant, avec ces nouvelles pratiques viennent de nouvelles questions. Notamment lorsqu’on se trouve en couple. En 2001, Thierry Ardisson défrayait la chronique en demandant à l’ancien Premier ministre Michel Rocard si «sucer, c’est tromper?», je vais donc m’inscrire dans ces pas et poser la question fatale: «Est-ce que stalker c’est tromper?» On a les modèles qu’on mérite.

Et là, vous vous dites: «voilà encore un de ces articles qui fleurissent pendant l’été alors que vous bronzez peinard sur la plage du Touquet». Presque. Sauf que ma redactrice en chef m’a demandé de «trouver de vrais éléments de fond, que ce ne soit pas juste du jus de crâne» (elle n’est pas trop branchée Touquet). Alors, let’s go Paulo.

Une vie en accès libre

Avec Facebook, Instagram, Twitter et autre Snapchat, plus personne n’a besoin de passer dans le jardin de la personne convoitée et de scruter par la fenêtre. Tout est à portée de clics. Nos likes, nos mouvements, nos opinions ou nos amis sont pratiquement en libre accès, disponibles à la tentation de tous. «L’aspect général du stalking, c’est de vouloir s’inscrire dans le quotidien de quelqu’un», estime Catherine Lejealle, sociologue et enseignante-chercheuse sur les usages des nouvelles technologies à l’ISC Paris. Tromper sa vigilance en quelque sorte:

Il y a une volonté de voir les coulisses de la personne en question. Ces moments cachés qu’elle ne montre pas forcément

«Il y a une volonté de voir les coulisses de la personne en question. Ces moments cachés qu’elle ne montre pas forcément. Aujourd’hui, on est tous dans une stratégie de construction identitaire, qui relève presque de la mise en scène. C’est quelque chose qui n’était réservé qu’aux stars auparavant.»

Ce n’est pas la première fois que le stalking est relié au monde des paillettes. Le stalk «old school» (celui où l’on suit la personne façon Francis Heaulme) a pris un sens juridique aux États-Unis avec le meurtre d'une jeune actrice, Rebecca Schaeffer, par un fan qui la harcelait depuis deux ans. Depuis, des lois anti-stalking ont été adoptées dans la plupart des États américains (l’actrice Halle Berry a fait condamner un stalker en 2012 à un an de prison). En France, la législation contre ce type de harcèlement était inexistante en 2012.

Quelles limites au stalking sur internet?

«Au départ, c’était une perversion, rappelle Catherine Lejealle en parlant du stalking numérique. Aujourd’hui, c’est presque s’intéresser à la personne. Où est la limite entre aller voir les photos Facebook d’une amie pour prendre de ses nouvelles, lui dire combien ses enfants vus en photos sont beaux, et aller plus loin?»

Aller plus loin, c’est un peu ce qu’a fait Hugo. Dans le premier épisode des podcasts de Slate, ce trentenaire parisien raconte comment il a stalké ses voisins. Il venait juste d’emménager dans un nouvel appartement à Paris avec sa copine. En face d’eux se trouve un autre couple du même âge, qui refuse de faire connaissance. Le jeune homme s’obstine alors à entrer dans leur vie, à la fois par ce qu'il observe via sa fenêtre et grâce aux réseaux sociaux. L’histoire dure quelque temps avant qu’il n’y mette fin, conscient d’être allé trop loin. Le couple finit par partir de l’immeuble:

«Par chance, ils continuent, comme des grands malades, à mettre des informations à leur sujet sur internet, conclut Hugo. Et je continue à avoir de leurs nouvelles. [...] Je pense que je n’aurais jamais développé cette relation si eux n’avaient pas commencé. Et toutes les fois où je me suis dit: “peut-être que tu vas un peu loin”, je me suis dit: “en même temps, ils l’ont bien cherché”. Et en fait, ils sont d’une certaine manière aussi pervers que moi. Quelle idée de raconter tout sur internet. [...] Ma perversion a été nourrie par leur truc. C’est eux qui ont fait grandir le monstre.».

Le déterminisme technologique n’existe pas

Cette société toujours plus ouverte alimente-t-elle un monstre en son sein? Dans son ouvrage Surveiller et punir, Michel Foucault imaginait une société surveillée avec une tour centrale, le panoptique, qui ne laissait aucune intimité.

«À l’époque, la science-fiction avait la vision d’une entité plutôt étatiste qui nous surveillerait, indique Catherine Lejealle. Aujourd’hui, on est dans un paradigme où nous donnons nous-mêmes ces informations. De notre propre volonté, chacun nourrit et se sépare d’une partie de sa vie privée. Une chose que la science-fiction n’envisageait même pas!».

Mais cette propension à partager et à aller chercher des informations sur les autres ne s’est pas développée avec l’arrivée d’internet. Pour Charlotte Le Van, sociologue à l’université de Caen-Normandie, il n’existe pas de déterminisme technologique. Cela résulte d’avantage d’un comportement humain. «Le net peut encourager de nouvelles pratiques, mais il n’y a pas de changements de comportement», analyse-t-elle. Par exemple, ce n’est pas avec l’ouverture d’un nouveau concept de site de rencontres que l’infidélité va augmenter dans les couples. Par contre, les infidèles vont l’être «plus facilement».

Mais si internet ou les réseaux sociaux rendent le suivi de la vie des autres ou l’infidélité plus faciles, le stalking témoigne d’un attrait obsessionnel particulier. On veut savoir d’où vient son collègue de boulot parce que l’on travaille avec lui. On veut être sûr que nos voisins sont des gens normaux parce qu’ils jouxtent notre intimité. Stalker, c’est vouloir intégrer l’intimité de la personne. On commence déjà à nouer une relation, même si elle est à sens unique. On se retrouve à «aller voir ailleurs» au sens le plus strict du terme. Dès lors, quelle est l’implication du stalking sur la fidélité dans un couple?

«Aujourd’hui, les couples ont beaucoup plus de marges de manœuvre pour adapter la norme qui convient»

Depuis les années 1970, la société a connu des changements considérables en terme de perception des représentations sociales de l’infidélité. «Aujourd’hui, les couples ont beaucoup plus de marges de manœuvre pour adapter la norme qui convient. Nous sommes sur des limites plus contractuelles», explique Charlotte Le Van, également auteure d’une enquête sociologique intitulée Les Quatre Visages de l’infidélité en France.

Pourtant, la sociologue a constaté que l’infidélité se retrouve aujourd’hui «plus condamnée» par les Français que dans les années 1970. Ce qui ne veut pas dire que Jean Dujardin et Gilles Lellouche vont faire l’objet d’un procès pour leur film Les Infidèles (remarquez, d’un point de vue cinématographique, ça se discute presque). Plutôt que le sens de la fidélité a changé. «Elle a perdu sa notion d’intemporalité, abonde Charlotte Le Van. Maintenant, il est acquis qu’il doit y avoir une fidélité tant que le couple dure.»

Dans la vie de couple, le risque de la routine peut nous faire oublier cette reconnaissance par notre partenaire et nous faire désirer une nouvelle reconnaissance

Dans une session de questions/réponses à L'Express en 2009, le sociologue de la famille François De Singly estimait sans surprise qu’un des problèmes de la vie de couple, «c’est la diminution de l’imaginaire amoureux provoqué par la routine»:

«D'où la tentation de repartir dans un imaginaire, soit sur le net, soit par des jeux de séduction. En effet, une des fonctions de l'amour est de se réassurer par le fait d'être reconnu par quelqu'un d'autre. Dans la vie de couple, le risque de la routine peut nous faire oublier cette reconnaissance par notre partenaire et nous faire désirer une nouvelle reconnaissance. Ce souhait est d'autant plus fort aujourd'hui que nous rêvons aussi d'avoir de nouvelles identités, de ne pas toujours avoir la même définition de soi-même.»

Se nourrir de la personnalité de l'autre pour s'en attacher une partie, développer un nouvel imaginaire amoureux, le net et son outil de stalking viennent nourrir un véritable manque affectif. Au risque de chercher à prendre ses envies pour une réalité.

«Les femmes assignent une frontière beaucoup plus large à l’infidélité»

Le stalking, et ce qu'il sous-tend de désir, n'est donc pas forcément un acte banal et sans conséquence. Avec un petit désavantage pour le sexe féminin. «Aujourd’hui les gens ont compris que l’infidélité menace le couple et la famille quand il y a des enfants. Et la femme est plus condamnée car il perdure l’idée que les hommes ont des besoins sexuels plus importants que les femmes par nature», explique Charlotte Le Van, sans partager cette dernière idée, qu’elle juge «très marquée dans la société».

L’infidélité masculine serait plus un besoin sexuel alors que l’infidélité féminine serait un signe d’insatisfaction conjugale et donc d’«essoufflement du couple». Si l’on transpose ce raisonnement au stalking, les hommes ne feraient que se rincer l’œil alors que les femmes éprouveraient un réel désir?

«Ce que l’on peut constater sur la perception la plus individuelle de l’infidélité, c’est que les frontières qu’on lui assigne sont variables. Est-ce qu’embrasser, c’est tromper? Est-ce que désirer quelqu’un d’autre sans passer à l’acte, c’est tromper? Ce sont des questions réglées individuellement mais pas collectivement», affirme Charlotte Le Van.

«Pour moi, stalker, ce n’est pas tromper, assume Catherine Lejealle. Ce n’est finalement qu’une personne à distance. S’il n’y a pas de rencontre physique, ce n’est pas tromper.» Dans la perception commune, selon les sociologues, l’infidélité commence lors d’un rapport sexuel avec une autre personne que son compagnon, sans son consentement. Mais là encore, les avis divergent selon les couples ou même les sexes:

«Les femmes assignent une frontière beaucoup plus large à l’infidélité, résume Charlotte Le Van. Le fait de désirer quelqu’un d’autre est perçu comme une infidélité par les femmes. Cela vaut aussi pour la masturbation. Les femmes tolèrent moyennement et arguent que ça dépend à ce que l’homme pensait.»

Si la fixette se porte sur une ancienne conquête, la pilule aura plus de mal à passer

On préfère un rapport sexuel sans lendemain plutôt qu’un amour qui n’a pas eu lieu

Après quelques questions posées à des ami(e)s sur le stalking en couple, il s’avère que les réponses rejoignent assez souvent le propos de la sociologue. Si la fixette se porte sur une ancienne conquête, la pilule aura plus de mal à passer. Tandis que le stalking d’un quidam avec qui vous partagez le même cours de poterie ou dont vous admirez le quotidien sur Instagam ne risque pas d’alarmer votre conjoint.

Hommes et femmes s’entendent quand même sur un point: la pire infidélité (ou le pire stalking) est sentimentale. «Ils préfèrent que les conjoints aient un rapport sexuel avec quelqu’un d’autre sans avoir de sentiments plutôt que partager leur vie avec quelqu’un qui n’est pas passé à l’acte mais qui est amoureux d’une autre personne», soutient la sociologue de l’université normande. Selon ce raisonnement, désirer quelqu’un et arpenter ses différents profils sur internet «peut être perçu négativement» pour Charlotte Le Van:

«Après, ça reste souvent du voyeurisme ou de la curiosité mal placée. Mais il faut avoir une certaine curiosité déjà.»

Vous voilà prévenus. Maintenant, vous pouvez profiter tranquillement du soleil du Touquet et vous badigeonnez à nouveau de crème solaire. Tout en fredonnant machinalement la mélodie entraînante de Blondie. One way, or another, I'm gonna find ya. I'm gonna getcha getcha getcha getcha...

En savoir plus:

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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