Culture

Z Channel, la folle histoire de la petite chaîne qui a sauvé vos films préférés

Temps de lecture : 11 min

Du milieu des années 1970 jusqu'aux années 1980, Jerry Harvey a œuvré plus que tout autre pour diffuser le patrimoine du 7e art dans les environs de Los Angeles. Michael Cimino, Sergio Leone ou Francis Ford Coppola peuvent lui dire merci.

Affiche du documentaire consacré à Z Channel.
Affiche du documentaire consacré à Z Channel.

Cette année 1975, la compétition pour les Oscars s’annonce féroce. C’est l’année de Chinatown de Roman Polanski, Lenny de Bob Fosse, Alice n’est plus ici de Martin Scorsese, Frankenstein Junior et Le Shérif est en Prison de Mel Brooks, Une Femme sous Influence de John Cassavetes, La Nuit Américaine de François Truffaut, Le Crime de l’Orient Express de Sidney Lumet et bien sûr Le Parrain 2 de Francis Ford Coppola, le grand favori.

En revanche, s’il y a un film qui n’est sur la liste de personne, c’était bien Conversation Secrète, l’autre film de Francis Ford Coppola, un thriller paranoïaque avec Gene Hackman. Tout simplement parce que personne ne l’avait vu. Obnubilé par Le Parrain 2, Paramount ne croyait pas au film et à son potentiel commercial, malgré sa Palme d’or à Cannes. Le studio avait donc bâclé la sortie. Et à cette époque, un film qui ne faisait pas d’entrées dans les salles était voué à l’oubli. Pas de VHS, pas de DVD, pas de Netflix pour le rattrapage.

Dick Guttman, attaché de presse de Cary Grant, Paul Newman ou Barbara Streisand, chargé de faire la promotion de Conversation secrète n’avait donc pas grand espoir de voir son poulain se démarquer dans la course aux Oscars. Comme il le raconte dans son autobiographie Starflacker, «si vous ne voyiez pas un film en salles ou en projections de studios, vous ne le voyiez pas du tout». Comment faire alors pour montrer le film aux milliers de votants, membre de l’Académie du Cinéma.

La boîte à Oscars

La réponse est arrivée par le courrier, sous la forme d’un prospectus publicitaire pour une toute jeune chaîne de télévision câblée: Z Channel. Sur la couverture se trouvait une carte des zones où l’on pouvait la recevoir: Beverly Hills, les Canyons, Sherman Oaks, Encino, Woodland Hills, Holmby Hills, Brentwood, Bel Air, Santa Monica, Malibu. À l’échelle de Los Angeles, une zone minuscule mais Guttman a un flash. Cette zone était exactement celle où résidait l’immense majorité des décideurs d’Hollywood, cadres de studio, acteurs, réalisateurs qui étaient aussi, pour beaucoup, des votants aux Oscars.

Pour la première fois de l’histoire, avec l’accord de Gene Hackman et de Coppola, Guttman décidait donc de diffuser (et multi-rediffuser) un film récent à la télé, quelques mois seulement après sa sortie en salles. Ne restait plus qu’à convaincre les votants aux Oscars de s’abonner à la petite chaîne et de regarder.

C'était comme avoir un festival de cinéma chez vous. La programmation était excentrique et bizarre et variée

Et l’expérience s’avérera concluante: Conversation Secrète récoltera trois nominations (dont meilleur film et meilleur scénario). But largement atteint pour Guttman qui, pendant plus d’une décennie va proposer en première exclusivité des films à la petite chaîne locale pour «For Your Consideration», une sélection de films voués à être nommés aux Oscars. Grâce aux 5 nominations (et 4 victoires dont meilleur film) de Annie Hall et aux 11 de Julia aux Oscars 1977, la petite chaîne va même devenir un passage incontournable dans le petit milieu hollywoodien, comme le rappelle Dick Guttman:

«Un an plus tard, Warren Beatty n’a pas seulement approuvé la diffusion du Ciel peut attendre dans la sélection “For Your Consideration”, il a personnellement choisi les horaires de diffusion.»

Mais en débauchant de la chaîne concurrente SelecTV Jerry Harvey, un jeune trentenaire aux goûts très éclectiques, pour assurer sa programmation, Z Channel va devenir, en 1981, beaucoup plus qu’une petite chaîne qui diffuse des films en continu et un outil à faire du bouche à oreille pour les films à Oscars.

Un panorama complet

Cinéphile obsessionnel et compulsif, Harvey imprime sa marque, dès son arrivée, sur Z Channel au point de ne faire plus qu’un avec elle. La chaîne devient le lieu d’une cinéphilie complètement décomplexée et libertaire où sont programmés à la fois des films muets oubliés de tous et des blockbusters hollywoodiens, d’obscurs films érotiques italiens et des films d’auteurs ignorés par la critique et/ou le public.

Sur Z Channel, vous pouviez donc aussi bien voir Les 400 Coups de François Truffaut que L’Empire contre-attaque. Mais aussi Jeunes Filles en uniforme de Leontine Sagan, un des premiers films de l’histoire à parler d’homosexualité, ou des films indépendants américains précurseurs comme Welcome To L.A de Alan Rudolph, A Safe Place de Henry Jaglom et des documentaires très underground comme The Decline of Western Civilization de Penelope Spheeris sur la scène punk de Los Angeles. Vous pouviez également voir des films oubliés de Robert Altman comme Images. Vous pouviez aussi voir des curiosités comme Overlord, un long métrage de Stuart Cooper retraçant le Débarquement en Normandie mélangeant images d’archives et prise de vues tournées avec les moyens de l’époque.

Jerry Harvey organise la chaîne comme un petit paradis cinéphile avec ses «festivals», des cycles pour découvrir des intégrales de François Truffaut ou Akira Kurosawa, ou même une sélection extrêmement pointue des meilleurs films australiens ou britanniques. Il laisse libre-court à à toutes ses obsessions cinéphiles en particulier Jacqueline Bisset, héroïne de ce qui a été appelé plus tard «la quintessence du film Z Channel», Le Magnifique avec Jean-Paul Belmondo en écrivain raté qui se rêve héros de son propre roman de gare, ou l’actrice italienne Laura Antonelli, la star incontestée des «Night Owls», des films érotiques européens plus ou moins scénarisés comme Malizia ou La Maîtresse légitime.

«C’était comme avoir un festival de cinéma chez vous… Chaque soir, un festival de cinéma. Vous n’aviez pas à aller à Rotterdam ou à Berlin ou à Cannes ou à Venise. La programmation était excentrique et bizarre et variée. (...) Elle vous offrait un champ de vision ouvert sur tous les genres de cinéma. Elle vous donnait le sens de la taille et de l’étendue du cinéma», racontait le réalisateur Henry Jaglom à Xan Cassavetes dans son documentaire de 2004, Z Channel: Une Magnifique Obsession.

La chaîne a également son magazine que les abonnés reçoivent chaque mois. Et là encore, Jerry Harvey ne fait pas de compromis. Le Z Channel Magazine est plus conçu comme une alternative angelenos aux Cahiers du Cinéma que comme un simple recueil de synopsis. S’il choisit et programme les films, il laisse en effet la latitude à différents critiques et auteurs de les analyser, que ce soit en bien... ou en mal. Plus qu’un outil marketing, le magazine, avec ses critiques, son courrier des lecteurs, ses portraits de réalisateurs sert à alors à renforcer l’impact local de la chaîne mais surtout à rassembler et à construire une communauté de fans autour d’une passion commune.

Tarantino approuve

Parmi eux, un tout jeune Alexander Payne, futur réalisateur des oscarisés Sideways ou The Descendants: «Je leur ai écrit, si je me rappelle bien, pour me plaindre des barres qui n’étaient pas assez grandes pour Entre le ciel et l’enfer de Kurosawa», raconte-t-il à Xan Cassavetes.

Un autre qui a nourri et forgé une partie de sa cinéphilie compulsive grâce à Z Channel, Quentin Tarantino:

«Quand j’ai commencé à travailler dans ce vidéo-club à Manhattan Beach appelé Video Archives, il y avait ce type qui possédait le magasin, Lance Lawson. Je lui demandais s’il avait tel ou tel film et il me les sortait. Mais en les regardant, je réalisais que c’était des vieilles cassettes enregistrées sur Z Channel. J’ai encore des centaines d’heures de films que j’ai enregistré sur Z Channel.»

Alors quand la concurrence nationale arrive sur le marché angelenos, Z Channel reste la chaîne cinéma de référence. En 1982, malgré leurs moyens, ni HBO, ni Showtime, ni The Movie Channel n’arrivent à s’accaparer les clients de la petite chaîne locale qui reste leader avec ses 80.000 abonnés et un taux de désabonnement proche de zéro.

En pleine Mecque du cinéma, il y a chez Z Channel un aspect humain et communautaire qu’aucune corporation n’est capable de reproduire ou même imiter. Car Jerry Harvey s’affranchit de toutes les règles d’une chaîne de télé «classique». Là où chez les concurrents nationaux, chaque film diffusé fait l’objet de consultations, d’études de marché et de validations en comité, Harvey, lui, choisit les films qu’il a envie de voir sur le moment, selon son humeur. Il appelle les studios, les ayants-droits, parfois même les réalisateurs directement pour obtenir les droits de diffusion.

Le paradis du director's cut

Sa passion lui suffit. C’est le moteur de la chaîne. À force de révérence et l'obstination, il a fini par connaître tout le monde, liant même des amitiés très fortes avec certains réalisateurs comme Michael Cimino, Monte Hellman, Robert Altman, James B. Harris et bien sûr Sam Peckinpah qu’il considérait comme son père.

Le veille de Noël 1982, il décide de diffuser l’épique version de 3h30 de La Porte du paradis en «avant-première mondiale»

Et c’est ce culte du réalisateur qui va faire sa légende. Si vous utilisez aujourd’hui l’expression director’s cut pour parler des versions de films voulues par le réalisateur (et non du studio), c’est en effet en grande partie grâce à lui. Déjà, en 1974, alors qu’il n’a que 25 ans, il organise au Beverly Canon Theatre, en présence de Sam Peckinpah, la toute première projection (hors Europe) du director’s cut de La Horde Sauvage, le chef-d’œuvre du western amputé de dix minutes lors de sa sortie américaine, cinq ans auparavant.

Deux mille personnes sont là pour remplir une salle pleine à craquer et découvrir un concept alors quasi-inédit dans l’histoire d’Hollywood. Pour la première fois, Harvey offrait la possibilité de voir, non pas la vision que le producteur et le studio avaient choisi bonne de vous montrer, mais la vision du réalisateur. Avec quarante ans de recul, ça peut paraître une chose assez banale. Pour ces 2.000 personnes, ça ne l’était vraiment pas!

Mais aux commandes de Z Channel, Jerry Harvey va aller encore plus loin quand un ancien cadre du studio United Artists l’informe qu’une copie du director’s cut de La Porte du paradis prend la poussière dans un coffre en Angleterre. Pour tous, cette version avait été détruite, perdue à tout jamais. Sorti dans la précipitation dans une version charcutée (70 minutes avaient été coupées), le film de Michael Cimino avait été, quelques mois plus tôt, massacré par la critique et avait fait un tel flop au box-office que le studio United Artists dût se mettre en faillite. Le film (et son auteur) est alors considéré comme maudit.

Pour Harvey, mettre la main sur cette copie est donc comparable à la découverte du Saint Graal. C’est l’occasion de rétablir une vérité et de sauver un honneur. Le veille de Noël 1982, il décide donc de diffuser l’épique version de 3h30 de La Porte du paradis en «avant-première mondiale», permettant à Z Channel de réaliser la meilleure audience de son histoire.

Et si le film que le critique du New York Times avait qualifié à sa sortie de «désastre inqualifiable» est désormais largement considéré comme un chef-d’œuvre, c’est en grande partie grâce à la persévérance et la passion du jeune programmateur, le premier à avoir déceler une injustice flagrante faite à un homme qui sera, plus tard, témoin à son mariage.

Les chefs-d'œuvres maudits lui disent merci

Mais «l’œuvre» de Jerry Harvey ne s’est pas arrêtée là. En 1984, il assiste à la sortie sur les écrans américains d’une version charcutée de Il était une fois en Amérique, le film-passion de Sergio Leone qui travaillait sur le projet depuis plus d’une décennie. Originellement d’une durée de 4h29, Sergio Leone amputa lui-même le film de 40 minutes pour la projection en compétition du Festival de Cannes avant d’assister, impuissant, à la sortie aux Etats-Unis d’une version (remontée par le studio) de 2h19. Crève-cœur pour Sergio Leone qui ne réalisera plus jamais de films après ça.

Ne supportant pas cette nouvelle injustice, Jerry Harvey décide par conséquent de montrer à la communauté d’Hollywood, son premier public, l’ampleur de la tragédie. Et pour ça, il ne se contente pas de diffuser le director’s cut. Il diffuse aussi la version charcutée par la Warner pour dénoncer, à sa façon, des pratiques qu’il juge intolérables. Et encore une fois, si Il était une fois en Amérique est aujourd’hui considéré comme un des plus grands films de l’histoire de cinéma, c’est en partie grâce au travail de Harvey qui n’hésite jamais à harceler studios et ayant-droits tel un justicier cinéphile.

Avec ce même esprit, il est le premier à montrer aux États-Unis 1900, la grande fresque de Bernardo Bertolucci, dans sa version intégrale de… 5 heures et 17 minutes! Une version qu’il a mis cinq ans à obtenir auprès du producteur italien, Alberto Grimaldi.

Tous ces films exhumés des archives poussiéreuses des studios sont redécouverts et rebrandés à destination de ceux qui ont le pouvoir de leur offrir une plus grande visibilité

Bien sûr, l’impact immédiat n’est que local, confiné aux collines et quartiers chics de Los Angeles. Mais la nature même de l’audience, composée «d’influents», et surtout le travail de recherche et de curation de Harvey permettent à la petite chaîne d’avoir un impact qui va bien au-delà, à l’image du battement d’aile d’un papillon. Tous ces films exhumés des archives poussiéreuses des studios sont ainsi redécouverts et rebrandés à destination de ceux qui ont le pouvoir de leur offrir une plus grande visibilité et, à terme, les sauver de l’oubli.

Fin tragique

Mais avec la concurrence accrue des chaînes cinéma nationales et l’expansion de réseaux de video-club comme Blockbuster, les difficultés pour Z Channel commencent à apparaître aux milieux des années 1980, difficultés qui culminèrent avec le crash boursier de 1987, empêchant le déploiement national de la chaîne et l’obligeant à ajouter du sport à son programme 100% cinéma.

On ne sait pas si cette concession est à l’origine du dernier coup de folie de Jerry Harvey. C’est probablement l’explication la plus facile –à défaut d’être la plus juste. Comme le rappellent ses amis et proches dans le documentaire de Xan Cassavetes, Jerry Harvey était un homme très complexe à la part d’ombre omniprésente, probablement liée à son éducation très rude par un père autoritaire et une mère froide et distante. On ne saura donc jamais la raison mais quelques semaines après l’inauguration de Z Plus, le programmateur tuait sa femme, épousée un an plus tôt, avant de se suicider.

Un an plus tard, Z Channel n’était plus. Écran noir.

Ne restait plus que des films, beaucoup de films, des petits comme des grands films, des films moyens comme des chefs-d’oeuvre, des films comme Conversation Secrète ou La Porte du Paradis, comme Il était une fois en Amérique ou 1900, des films que vous avez sûrement acheté en DVD ou en Blu-Ray pour les regarder deux, dix, cent fois, des films, surtout, qui, comme le rappelle Robert Altman, «seraient probablement perdus pour toujour» sans Z Channel.

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