Science & santé

Faut-il sacrifier écureuils et ratons laveurs pour le bien de la planète?

Céline Deluzarche, mis à jour le 25.08.2016 à 11 h 42

Les mignons petits écureuils, ratons laveurs, chats et autres hermines sont considérés comme nuisibles et font l’objet de campagnes d’éradication. Au grand dam des défenseurs des bêtes... qui ne trouvent rien à redire sur d’autres espèces moins «sympathiques».

Écureuil | likeaduck via Flickr CC License by

Écureuil | likeaduck via Flickr CC License by

Qu’est-ce qui constitue «la plus grande menace» pour la vie sauvage néo-zélandaise? Le braconnage? La déforestation? Le réchauffement climatique? Vous n’y êtes pas: il s’agit des hermines, des rats et des opossums. «Ces espèces invasives causent la mort de 3 millions d’oiseaux indigènes chaque année», s’inquiète le Premier ministre John Key. Dont le fameux kiwi, l’emblème nationale du pays. Il entend donc éradiquer ces nuisibles de l'ensemble du territoire d'ici 2050, en grande partie grâce à l'utilisation généralisée de pièges et d'appâts empoisonnés.

Sauf que le gouvernement s’est bien gardé d’inscrire sur sa «kill list» le pire ennemi de la biodiversité: le chat. Ce dernier est responsable à lui seul de 14% de la disparition des oiseaux, mammifères et reptiles peuplant les îles dans le monde, accuse une étude parue dans Global Change Biology en 2011. Aux États-Unis, entre 7 et 21 millions de mammifères sont tués par nos chers compagnons chaque année, explicite une autre étude de Nature. Mais voilà: le matou est éminemment attirant. «Le chat est le principal point polémique de la lutte contre les espèces invasives», admet James Russell, un écologiste de l’université d’Auckland.

Une sensibilité très sélective

Car si traquer et empoisonner les rats ne se semble pas émouvoir les foules, les espèces considérées comme «sympathiques» bénéficient d’un soutien sans aucun rapport avec leur réel impact sur la nature. Personne n’ira défendre le frelon asiatique ou le corbeau. En revanche, les quatre espèces d’écureuils et le raton laveur, qui figurent sur la liste de 37 animaux officiellement repérés comme «espèce exotique envahissante», publiée le 13 juillet 2016 par la Commission Européenne, risquent d’émouvoir bon nombre d’amoureux des bêtes.

Ce n’est pas un hasard si ces animaux envahissent les dessins animés (Meeko dans Pocahontas, Scrat dans L’Âge de glace...). Les publicitaires les adorent (Caisse d’Epargne, Schneider Electric...) et leurs vidéos créent le buzz sur les réseaux sociaux. Or, le raton laveur provoque par exemple des dégâts dans les toitures et les isolations des maisons, véhicule des maladies et se nourrit d'œufs d’oiseaux protégés. Mais son joli minois masqué suscite aussi l’indignation de ses défenseurs quant à son abattage.

10 à 15% des 12.000 espèces arrivées en Europe sont devenues envahissantes. Soit au bas mot 1.500 qui devraient être concernées par un programme d’éradication

L’Acta, une association pour le véganisme et les droits des animaux, prône ainsi une stérilisation et des tests sanguins pour savoir si l’animal est porteur de maladie «comme on le prétend». Elle assurait en octobre 2015 avoir reçu plus de 1300 soutiens d’internautes sur les réseaux sociaux. En Italie, les autorités ont du reculer dans leur campagne d’éradication de l’écureuil gris américain devant la mobilisation des habitants, si attachés aux petits rongeurs qui peuplent leurs parcs.

Chasse au kangourou

La même controverse anime l’Australie, qui mène chaque année une chasse officielle aux kangourous, accusés de proliférer dans les parcs au détriment d’autres espèces et de causer des dégâts dans les cultures. Le kangourou n’est pourtant pas une espèces invasive, puisqu’il est originaire de  l’île, mais en 2010, les autorités de Canberra ont instauré un plan de régulation prévoyant l’abattage de 1.500 individus par an dans les réserves naturelles. Un plan dénoncé là encore par les associations de défense des animaux, qui accusent le gouvernement d’utiliser des arguments «fallacieux», uniquement destinés à masquer l’usage «commercial» de la viande de kangourou.

Le sujet peut paraître inoffensif. Mais les espèces invasives présentent un réel danger écologique et économique. Elles coutent chaque année 12 milliards d’euros à l’Europe (soins de santé, pertes de récoltes dégâts sur des infrastructures, sur la navigabilité des cours d'eau...), d’après la commissaire européennes à l’environnement, Karmenu Vella. Or, toujours selon la Commission européenne, plus 10 à 15% des 12.000 espèces arrivées en Europe sont devenues envahissantes. Soit au bas mot 1.500 qui devraient être concernées par un programme d’éradication, d’interdiction de conservation ou de commercialisation, ou autres mesures susceptibles de freiner leur développement.

Intérêts politiques et économiques

Or, la fameuse liste publiée le 13 juillet n’en compte que 37. Car chaque animal a dû être approuvé par les pays membres, qui ont leurs propres intérêts économiques et une sensibilité toute sélective. Le Danemark a ainsi plaidé contre l’inscription du vison américain, pourtant une sérieuse menace pour le vison européen, car le pays entretient d’influents producteurs de fourrure.

«Le nombre d’espèces proposé par la Commission européenne est beaucoup trop faible pour atteindre les objectifs en matière de biodiversité, dénonce Piero Genovesi, de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Les décisions doivent être prises [...] sur l’évaluation des risques et de ne pas se baser sur des intérêts politiques.»

Entre altruisme mal placé et égoïsme économique, le débat n’a pas fini d’être relancé. En attendant, huit nouvelles espèces «préoccupantes» s’installent chaque année sur le continent. Derrière le joli papillon bleu se cache peut-être un futur redoutable prédateur.

Céline Deluzarche
Céline Deluzarche (5 articles)
Journaliste
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