Culture

Le mystérieux testament d'une auteure de best-sellers pour enfants

Elise Costa, mis à jour le 24.08.2016 à 15 h 41

Quand Margaret Wise Brown meurt à 42 ans après une opération de l’appendicite, l’auteure de livres pour enfants laisse derrière elle un catalogue de 79 titres dont le bestseller «Bonsoir Lune». Elle n’a pas d’enfant. Dans son testament, elle lègue la quasi-totalité de ses droits d’auteur au fils de sa voisine, alors âgé de neuf ans.

Margaret Wise Brown | Consuelo Kanaga / Wikimedia Commons

Margaret Wise Brown | Consuelo Kanaga / Wikimedia Commons

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Margaret Wise Brown a une réputation d’électron libre. Née en 1910 dans une famille bourgeoise américaine (son grand-père était sénateur), elle vit dans un monde fantasque rempli de loufoqueries et peuplé d’amis avides de nuits blanches. Elle crée la Société des Têtes de Piaf, où chaque membre peut proclamer Noël n’importe quel jour de l’année pour enjoindre les autres à faire la fête. En vacances, Brown s’amuse plus avec les enfants qu’avec les adultes. Son métier n’étonne guère: elle est écrivain jeunesse. Elle ne se marie pas, et ne manque pas d’amour[1]. Aux débuts des années 40, elle emménage dans une chartreuse qu’elle nomme «La Cour aux pavés». L'endroit n’est pas choisi au hasard: dans l’immeuble côté rue, au rez-de-chaussée, sa meilleure amie Joan MacCormick habite avec son mari et leurs trois garçons. Le cadet se nomme Albert Edward Clarke III. C'est un enfant blond aux traits de chérubin qui ne s’en laisse pas compter. 

En France, le nom de Margaret Wise Brown parle peut-être moins que celui de la Comtesse de Ségur. Il est pourtant rangé dans de nombreuses maisons. Bonsoir Lune, cent-trente mots hypnotiques pour aider les enfants à trouver le sommeil, est son plus grand succès de librairie. Les illustrations aux couleurs pétard signées Clément Hurd se gravent sur la rétine. Publié pour la première fois en 1947, le livre est encore édité aujourd’hui.

Une mort brutale

Cinq ans après la sortie de Bonsoir Lune, Margaret Wise Brown se rend à Nice. Devant l’infirmière venant s’assurer qu’elle se remettait bien de l’appendicite pour laquelle elle venait d’être opérée, la femme agite la jambe, tout sourire: «Vous voyez, je vais très bien!». Un caillot de sang remonte alors le long de sa jambe. Elle meurt presqu’instantanément d’une embolie. Quelques mois auparavant, l’écrivaine s’était mis en tête de rédiger un testament pour que «ce rapace qu’est l'État new-yorkais ne fasse pas main basse sur un tiers de mon [héritage]». Il est question de son chien, Crispian, de biens immobiliers, de bijoux, et… de droits d’auteur. La femme a le crayon fertile: sous son vrai nom ou divers pseudonymes, elle a écrit pas moins de soixante-dix-neuf livres pour enfants. Son testament révèle qu’elle cède la quasi-totalité de ses droits d’auteur à Albert Edward Clarke III.  

Brown était proche des trois frères Clarke. Mais c’est à Albert qu’elle a choisi de donner ses royalties. Pourquoi lui? 

Albert est un gamin bagarreur. Il se retrouve souvent avec le nez cassé. Peut-être pressentait-elle sa jeunesse chaotique et qu’elle avait simplement dans l’idée de lui donner un coup de pouce. Car lorsque Brown meurt en 1952, Bonsoir Lune est loin d’être un bestseller. Les droits d’auteur du petit livre sont estimés à 500 dollars. En 1955, un chroniqueur de magazine pour parents offre une critique élogieuse au livre –«Le livre saisit totalement l’esprit des petits de deux ans». Les ventes se portent alors à 4000 exemplaires. En 1965, le président Johnson signe un décret allouant un budget de 300 millions de dollars aux bibliothèques des écoles primaires du pays. 20.000 exemplaires sont achetés par l’Education Nationale américaine. Un chiffre exponentiel: dans les maternités de Californie et du Dakota du Nord, les bébés repartent désormais tous avec une copie de Bonsoir Lune.

Pendant ce temps, Albert Clarke continue à chercher les embrouilles. Il a affaire à la justice tous les quatre matins: vols, coups et blessures, possession illégale d’arme à feu, vagabondage. Puis il a 21 ans. L’âge légal pour toucher sa part de l’héritage. L’avocat de Margaret Wise Brown, M. Nadler, l’informe qu’il a 75.000 dollars à sa disposition. Le père Clarke conseille à son fils d’investir l’argent. Au lieu de ça, Albert donne la moitié à sa famille et dépense le reste. Un an plus tard, il est à nouveau à sec et à nouveau dans la rue. M. Nadler décide de mensualiser les droits d’auteur. 

La vie d’Albert ressemble à un mauvais roman noir. Il quitte Porto Rico en laissant femme et enfants derrière lui pour éviter d’être arrêté pour possession de stupéfiants. Il ne donne presque plus de nouvelles à sa famille. L’avocat paye ses cautions pour sortir de prison, s’occupe de ses impôts et, n’ayant pas d’adresse fixe à sa disposition, envoie les chèques à Albert via Western Union. Un jour, M. Nadler meurt. L’éditeur de Brown, Harper&Collins, contacte directement Clarke et l’informe que le montant des droits d’auteur s’élève à près de 500 000 dollars. «Dans sa grande sagesse, (M. Nadler) savait sûrement que je n’étais pas prêt», confiera-t-il des années après. Après tout, qu’a-t-il fait pour recevoir de telles sommes? 

Sa vraie mère?

Albert Clarke a longtemps cherché la réponse. Au point de croire que Margaret Wise Brown était sa mère biologique. Au Wall Street Journal, à qui il accordera sa seule interview en avril 2000, il dit se souvenir d’une conversation téléphonique tenue par sa mère alors qu’il avait 12 ans:

«Je me souviens l’avoir entendue dire deux choses : “Margaret Wise Brown a laissé un héritage à Albert” (…) et “savais-tu que Margaret Wise Brown est sa vraie mère, sa mère biologique ?”»

Cette affirmation a été démentie par plusieurs personnes, dont l’auteur de sa biographie, Leonard Markus. L’écrivaine n’aurait pu cacher sa grossesse. Sa vie sociale était si intense que quelqu’un, quelque part, aurait été mis au courant. Pour Albert Clarke, c’est la seule réponse valable. Pourquoi lui, sinon? Au journaliste, il sort deux photos.

«Le menton, la forme de la bouche, le nez, la forme des yeux… Je crois qu’elle était ma mère. Est-ce que ce n’est pas pour ça que la plupart des gens laissent leur argent?»

Tous les ans, l’homme perçoit les royalties de Bonsoir Lune. Entre 300.000 et 500.000 dollars, de quoi vivre confortablement sans avoir besoin de rendre de compte à la société. Il a acheté plusieurs maisons, qu’il a revendues moitié moins cher, quand il ne les a pas données à des amis. Aux dernières nouvelles, il faisait de la randonnée en montagne, lisait Tolstoï et Faulkner, cuisinait de la viande de bison. Il n’avait pas connu d’arrestation depuis la fin des années 90. A ce jour, il aurait 73 ans. Et peut-être qu’il était bien le fils que Margaret Wise Brown aurait voulu avoir. Ou peut-être reconnaissait-elle en lui l’enfant un peu décalée qu’elle avait elle-même été. 

1 — Fait notable pour l’époque : dans les années 40, elle emménage avec son amante poète et actrice, Blanche Oelrichs. Retourner à l'article

 

Elise Costa
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Journaliste
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