Culture

L'année où William Faulkner a touché le fond et vendu son âme à Hollywood

Temps de lecture : 4 min

L'écrivain américain n’a pas fait que désintégrer la chronologie narrative classique. Au début des années 1930, il fut contraint de faire sauter le mythe de l’écrivain fauché devenu, dans son cas, une réalité. La pauvreté révèle-t-elle les génies, ou les traîne-t-elle dans la poussière jusqu’à ternir leur éclat?

Le Grand Sommeil et Sur la Piste des Mohawks, deux scénarios sur lequel a travaillé Faulkner.
Le Grand Sommeil et Sur la Piste des Mohawks, deux scénarios sur lequel a travaillé Faulkner.

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1932 à Oxford, Mississippi.

William Faulkner vient de finir Lumière d’Août. Trois ans plus tôt, il a bouclé Le Bruit et la Fureur. Deux ans plus tôt, Tandis que j’agonise. Et l’année précédant Lumière d’Août, Sanctuaire. L’écrivain a écrit quatre œuvres majeures en un temps record. Pourtant, son portefeuille est plus plat que les plaines du sud. Tous les jours, il se rend à la Poste. Son éditeur lui doit 4.000 dollars. Le chèque n’arrivera pas: son éditeur a fait faillite. Alors qu’il veut acheter pour 3 dollars d’articles de sport, la vendeuse refuse son chèque et lui demande de payer en liquide. Il lui répond que sa signature vaut plus que 3 dollars et repart les mains vides.

Il lui reste deux solutions. La première est de demander à son agent littéraire de vendre Lumière d’août à un magazine qui le publierait sous forme de série. À la seule condition que son texte ne bouge pas d’une virgule. Les manuscrits sont tout ce qu’il reste à Faulkner. Son bébé, une petite fille du nom d’Alabama, est décédée neuf jours après sa naissance. Sa femme et lui boivent plus que de raison.

Prêt rocambolesque

Si sa proposition venait à être rejetée, il lui resterait une alternative: dégoter un travail à Hollywood en tant que scénariste. Quelques mois auparavant, William Faulkner s’était rendu à une fête à New York. Il y avait rencontré des gens d’Hollywood, dont l’actrice Tallulah Bankhead, qui lui avait conseillé d’écrire pour les studios. L’idée ne l’a pas séduit –il souhaitait rentrer à Oxford pour écrire Lumière d’août– mais elle a fait son chemin. Il espère tout de même ne pas en arriver là. Lorsque son agent l’informe qu’il n’a pas réussi à lui obtenir de contrat avec un magazine, Faulkner a le sentiment d’avoir touché le fond.

Le studio hollywoodien Metro-Goldwyn-Mayer, ayant peut-être eu vent de ses difficultés financières, lui envoie un contrat de scénariste. Six semaines de boulot, payé 500 dollars la semaine (aujourd’hui, la somme représenterait à peu près 8.500 dollars). Face à un tel salaire, l’écrivain (ou son père, selon les versions) se demande si tout ça est bien légal. Il sait qu’il va devoir accepter. Un pied-de-nez du destin va alors se manifester: en arrivant à la Poste maudite, Faulkner s’aperçoit qu’il n’a pas l’argent pour répondre. Son oncle, qui occupe un poste de juge dans le comté, lui propose de lui prêter ces 500 dollars la semaine. Faulkner refuse, et lui demande de lui prêter plutôt 5 dollars. C’est le montant des frais de port pour renvoyer le contrat au studio, sa signature en bas de la page.

Hawks, Ford, Renoir

Metro-Goldwyn-Mayer lui fait parvenir une avance sur salaire pour son billet de train. Une fois descendu à la gare d’Hollywood, bien allumé par l’alcool et portant de mystérieuses entailles à la tête qui le font saigner, il se rend au studio pour rencontrer son nouveau boss, Sam Marx. Il clame qu’il veut écrire pour Mickey Mouse. Quand Marx lui explique que Mickey Mouse appartient aux studios Disney, Faulkner s’échappe. Il disparaîtra pendant neuf jours, durant lesquels il dira s’être baladé dans la Vallée de la Mort. Puis il se mettra au travail. L’anecdote servira encore Hollywood, puisqu’elle inspirera les frères Coen pour leur film Barton Fink (1).


Son écriture prolifique, qui lui vaut bien des jalousies de la part de ses pairs, fait le bonheur du cinéma américain. Il passe finalement un an dans les bureaux de la MGM durant la Grande Dépression et revient à l’aube de la Seconde Guerre mondiale pour travailler dans les locaux de la Fox, payé cette fois 1.000 dollars la semaine. Il collabore surtout avec le réalisateur Howard Hawks sur des adaptations de romans de Raymond Chandler (Le Grand Sommeil) ou encore de son grand rival Hemingway (En avoir ou pas). Il met aussi sa plume au service de John Ford ou Jean Renoir, pour son film L’Homme du sud. Pendant ce temps, ces livres ne sont pas réédités. Il continue d’écrire des romans qui ne se vendent pas.

En 1949, il se voit décerner le Prix Nobel de littérature.

William Faulkner, à l’instar de Francis Scott Fitzgerald, gardera un souvenir amer de sa période hollywoodienne. «Ils adorent la mort ici, dira-t-il à un ami. Ce n’est pas l’argent qu’ils adorent. C’est la mort.» Le manque d’originalité, d’esprit aventureux, et l’aboutissement incertain de la majorité des films –sur lesquels il consumait les plus belles heures de ses nuits– le tuaient bien à petit feu.

Son passage à Los Angeles ne fut pas si vain. Le propriétaire de la boutique où il cherchait à acheter des articles de sport quelques années plus tôt à Oxford, MS, finit un jour par donner la consigne suivante à ses employés: «Ne faites plus jamais rien payer au garçon Falkner»(2).

Toutes les citations sont tirées de Faulkner: A Biography, par Joseph Blotner, et City of Nets, d’Otto Friedrich

1 — Faulkner détestait Hollywood, mais il y était fatalement lié. Quentin Tarantino fut prénommé ainsi après que sa mère lut Le Bruit et la fureur alors qu’elle l’attendait (dans le livre, Quentin est l’une des héroïnes). Pour en apprendre un peu plus sur les liens entre les deux auteurs, il y a cet article (en anglais). Retourner à l'article

2 — Faulkner a légèrement modifié son nom (Falkner) car il ne voulait pas porter celui de son père, avec qui il avait de mauvaises relations. Retourner à l'article

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